Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à l'hebdomadaire italien "Europeo" sur le projet Eurêka, jeudi 13 juin 1985. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à l'hebdomadaire italien "Europeo" sur le projet Eurêka, jeudi 13 juin 1985.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

ti : QUESTION.- Eurêka est à la fois un programme technologique, économique et stratégique. Pensez-vous qu'à travers ce projet on pourra réaliser une Europe unie de la technologie avant qu'il soit possible de réaliser les Etats-Unis d'Europe de la politique ?
- LE PRESIDENT.- Le projet Eurêka correspond à une idée simple : si l'Europe veut, dans les années 90 '1990' et au-delà, être assurée de son avenir, c'est aujourd'hui qu'un grand sursaut technologique s'impose. Et pour ce faire, elle doit réunir ses forces. Je ne sais quelle sera la chronologie. Ce que je sais, c'est que tout progrès de l'Europe dans un domaine lui est bénéfique dans les autres. Celui de l'Europe de la technologie servira celui de l'Europe politique, comme de l'Europe commerciale.
QUESTION.- Certaines expériences de coopération européenne (tel le Spacelab) se sont révélées prestigieuses mais extrêmement onéreuses. Quelles doivent être les limites du programme Eurêka et les obligations des pays adhérents (de l'Italie en particulier) ?
- LE PRESIDENT.- Spacelab n'a pas été une coopération européenne mais une participation européenne à un projet américain. L'Europe, en tant qu'ensemble, réunion de pays européens, a été capable de réussites ou d'initiatives remarquables et très rentables : Ariane, Airbus, le programme Esprit, le JET 'Joint european torus' et d'autres projets vont naître.
- Eurêka veut être une fédération de projets à "géométrie variable" décidés par les industriels et les chercheurs en liaison avec les gouvernements et la Commission 'européenne' dans les domaines clés de demain : technologies de l'information, de la production, de la communication, peut-être des ressources vivantes. Trois exemples : un programme de développement de grands calculateurs n'atteindra sa masse critique que s'il est mené en commun par plusieurs pays européens. De même, les développements de l'intelligence artificielle promettent de grands bouleversements dans les techniques de production du futur : pourquoi ne pas mobiliser, sur des projets communs, des équipes brillantes mais aujourd'hui dispersées ? Enfin, les robots mobiles auront des débouchés nombreux pour l'exploitation des océans, dans l'espace, le nucléaire, les mines. Pourquoi ne pas s'engager à plusieurs ?
- Ne raisonnons pas abstraitement et a priori, en termes d'institutions ou d'organisations, mais en termes d'objectifs précis. Quels programmes devons-nous bâtir ? Dans quels domaines, avec quels débouchés commerciaux ? Quelles entreprises devront travailler ensemble, quelles sont les meilleures équipes à mobiliser ? Quelle intervention des Etats devra-t-on envisager, projet par projet, pour faciliter les recherches et les progrès industriels ?
- Quant à la coopération avec des partenaires extérieurs à l'Europe comme les Etats-Unis ou le Japon, elle peut être fructueuse, mais tout dépend des conditions dans lesquelles elle s'établit : partage des rôles, utilisation industrielle des résultats de la coopération, transfert de technologies, etc.. J'ajouterai que plus l'Europe industrielle sera forte, plus les coopérations avec des partenaires extérieurs seront équitables. Ainsi, les conditions dans lesquelles l'Agence spatiale européenne a négocié notre participation à la station orbitale américaine sont bien plus satisfaisantes que celles dans lesquelles avait été négocié, en 1973, le programme Spacelab que vous évoquez. Selon ma conception, chaque pays - l'Italie, puisque vous me posez la question - n'aurait pas à décider "d'adhérer" ou non à Eurêka, mais de participer ou non à tel ou tel programme précis en y consacrant des hommes et des ressources.
QUESTION.- L'Europe vient de se donner un programme de recherches qui est également né en France : le programme Esprit pour les technologies de l'information. Quelle est la position d'Eurêka par -rapport à Esprit ?
- LE PRESIDENT.- Je vous ai déjà répondu : pour moi Esprit est, par certains côtés, une préfiguration d'Eurêka qui doit être d'ampleur beaucoup plus grande. Certains programmes d'Eurêka seront, comme Esprit, centrés sur la recherche. D'autres, comme Airbus, viseront à fabriquer des produits mis sur le marché.
QUESTION.- Dans votre rapport sur "Technologie, croissance, emploi" (juin 1982) vous avez repris certains propos sur les biotechnologies qui avaient, en 1979, fait l'objet d'un rapport de vaste envergure présenté par François Jacob, François Gros et Pierre Royer. Aujourd'hui, ce programme semble en perte de vitesse : vrai ou faux ? Et pourquoi les biotechnologies n'apparaissent-elles pas dans le -cadre d'Eurêka ? Faites-vous une séparation entre technologies "dures" et technologies "douces" ?
- LE PRESIDENT.- Non, il y a continuité entre le sommet de Versailles et Eurêka. Le rapport "Technologie, croissance, emploi" a déjà eu des conséquences concrêtes, comme, la -constitution dans les pays industrialisés d'un ensemble de centres de formation aux biotechnologies ouvert aux étudiants de tous les pays et qui rencontre un succès croissant.
- L'essentiel, je le répète, est de bâtir des programmes susceptibles de développer des technologies clés dont dépend notre avenir dans tous les domaines : sécurité, croissance économique, etc .. Les ordinateurs à grande capacité, la micro-électronique très rapide sont à l'évidence au premier rang de ces technologies. On peut penser aussi au biotechnologies avec leurs débouchés pour la production des médicaments ou dans l'agriculture. Nous, Européens, avons les capacités scientifiques, le savoir faire technique et le marché, nous avons même dans le domaine agricole la rencontre heureuse du climat et des terres disponibles et M. Curien 'ministre de la recherche et de la technologie' travaille à ce que nous parvenions à ce sujet à un programme de type Eurêka.
QUESTION.- En face des progrès exponentiels de la technologie aux Etats-Unis et au Japon, quelles sont les chances de l'Europe ? Quels sont les risques ? Le projet Eurêka est-il une issue de secours ? En voyez vous d'autres ?
- LE PRESIDENT.- Oui. C'est précisément parce que l'écart technologique entre l'Europe d'une part, les Etats-Unis et le Japon, d'autre part, s'est accru à notre détriment, que nous devons réagir, quelle que soit l'évolution des controverses actuelles sur les questions stratégiques 'IDS'. Faute de quoi, nous perdrions tout simplement la maîtrise de notre destin. Mais je pense que les chances de l'Europe sont grandes : un projet comme Eurêka en est une. Nous avons des chercheurs brillants, un effort de recherche-développement qui se mesure presque à l'effort des Etats-Unis et qui est bien supérieur à l'effort du Japon, de grandes capacités industrielles. Ce que nous avons réussi dans la recherche fondamentale avec le CERN ou le Joint european torus 'JET', ce que nous avons réussi en dix ans dans le secteur spatial avec Ariane, dans le secteur aéronautique avec Airbus, nous pouvons le réussir dans les autres domaines.
- Eurêka me paraît aujourd'hui en bonne voie grâce à l'apport et à la volonté d'un nombre croissant de partenaires européens, gouvernements et industriels.

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