Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, aux assises de "Banlieues 89" à Enghien-les-Bains, sur les projets de rénovation urbaine, samedi 7 décembre 1985. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, aux assises de "Banlieues 89" à Enghien-les-Bains, sur les projets de rénovation urbaine, samedi 7 décembre 1985.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

ti : Mesdames et messieurs,
- Voici déjà deux ans, vous le savez puisque vous l'avez fait, que fut lancé "Banlieues 89". Vous vous souvenez de ses origines, le difficile été 1983, les drames de La Courneuve, des Minguettes, le climat de tension dans beaucoup de ces quartiers déshérités où les habitants ne parvenaient plus à vivre.
- Cela vous a pris au coeur ; cela a frappé votre esprit. Les responsables ne pouvaient pas accepter que cela pût durer. Alors, il a fallu s'organiser : vous êtes là, vous êtes la preuve que c'était possible. Il fallait en finir avec la fatalité. Penser que les banlieues pouvaient changer, même les plus mal construites, même les plus dépourvues d'âme.
- Un rapide historique que vous connaissez par coeur : dès novembre 1983, cette mission a été confiée à deux architectes, Roland Castro et Michel Cantal-Dupart. Ils plaidaient depuis longtemps pour un large mouvement de rénovation urbaine. Vous les connaissez : ce ne sont pas des gens qui traînent en chemin. Assez vite et même très vite, ils ont constitué une équipe, que l'on appellera dynamique, qui a pris contact avec beaucoup de maires, qui ont repéré les urgences, préparé des projets - il y en a presque trop -. En peu de mois ils ont trouvé des élus qui ont partagé leur ambition, qui d'ailleurs, eux aussi, songeaient depuis longtemps qu'il fallait s'y attaquer, mais qui ne voyaient pas le moyen de le faire. Et tous, vous vous êtes accordés pour estimer qu'il fallait donner aux banlieues l'identité des vraies villes.
- J'ai rencontré certains d'entre vous. 73 maires venus de tous les coins du pays, de toutes les familles politiques, inutile de le souligner. Ils ont présenté leurs plans. Je me suis réjoui de leur détermination et imagination. J'ai demandé que l'Etat s'engageât directement et toujours davantage. Un Comité interministériel des villes a été créé le 26 juin 1984 pour soutenir l'effort de ces élus et appuyer de nombreux et de nouveaux projets.
- En moins d'un an, cette mission, Banlieues 89, a donc agi, bousculé les prudences, les réticences, a accéléré les procédures, et je l'ai toujours encouragée à ne pas trop tenir compte des embarras traditionnels.
- Quel est le bilan ? C'est vous qui pouvez le faire. La moitié des projets, en tout cas, a trouvé le financement, une trentaine de chantiers ont été ouverts, plusieurs déjà s'achèvent et l'on aperçoit qu'ils modifient en profondeur la vie des habitants. Et puis, au-delà des chiffres que l'on peut toujours citer, les maires des communes de Banlieues 89 ont su réaliser une grande oeuvre, concevoir une grande oeuvre par une sorte, pas tellement de concertation entre eux, que de connaissance du milieu, que du sens de la responsabilité de leur devoir, sans doute aussi d'amour pour leur pays, pour leur petit pays dans le grand.
- Ils ont compris qu'il fallait relier, identifier, créer des centres, féconder des sites, inventer des projets intercommunaux ; bref, cet immense tissu que nous sommes en train de mettre en place.
Vous vous souvenez que le souci premier des architectes, c'est le souci, je crois, de l'architecture d'aujourd'hui. Une sorte d'idée de la "ville sans croissance". Je ne voudrais pas parler de croissance zéro, cela n'a rien à voir. Mais là, l'ambition ne peut pas être simplement d'accroître. Elle est de transformer en profondeur. Il ne s'agit pas d'avoir toujours un quartier de plus ; il y a certaines de ces communes, dont vous êtes ici les élus, qui par nécessité doivent le faire. Il y a quand même des transferts de population, des transferts de vie économique, il faut le faire, mais ce n'est plus l'unique ambition. Une petite commune a envie d'en devenir une plus grande, une plus grande a envie d'en devenir une très grande... Il faut faire aussi que les gens vivent mieux, transformer. Ce deuxième souci marque l'unité de vue de tous les élus qui sont ici, avec ce point central de préoccupation. Ils ont compris leur temps, les besoins de la vie urbaine.
- Quand la ville ne grandit plus, au moins l'urbanité peut-elle s'étendre. Il faut réussir la grande entrée des banlieues dans la société urbaine parce que c'est là que se situe le mal, le mal de vivre qui est naturellement de tous les embarras, de tous les drames de la vie quotidienne. On peut avoir de grandes idées, de grands principes sur beaucoup de choses ; on n'y manque pas et on peut vivre dans l'abstraction - elle n'est pas négligeable et même nécessaire - oui, mais la vie de tous les jours, la vie de chaque heure du jour et de la nuit, le bruit, la vue de la laideur, la promiscuité c'est-à-dire la solitude... Vous savez bien, dans vos villes, que c'est le double phénomène qui se produit. Une trop grande foule : on est seul ... Ce n'est pas moi qui vais développer tous ces thèmes qui sont ceux de la vie quotidienne.
- On peut rêver de certains types de sociétés, qui sont quand même des modèles : après tout, l'Agora, l'Acropole, ce n'est pas si mal. Je voyais, il y a quelque temps, j'allais visiter les bastides dans le sud-ouest. C'est le type d'idée qui permettait à la fois aux villes de s'étendre et de se rassembler. Avec quand même un certain danger qui s'est révélé plus criant et plus puissant dans nos grandes villes, c'est-à-dire un excès de centralisme, qui se traduit aussi par un excès de l'importance du centre de la ville sur ses périphéries. Alors que c'est toute une série de centres qui seraient nécessaires puisque la dimension de la vie individuelle ou de la vie familiale n'est naturellement pas celle de la ville, surtout de la grande ville moderne. A l'intérieur de cette ville, chacun a besoin de retrouver son environnement.
Un tas de projets : cela m'ennuie d'en citer parce que chacun le mériterait sans doute. C'est quand même intéressant de dire, ce sont des exemples glanés que je me suis fait procurer : on me dit, à Saint-Priest, une place publique se crée sur une simple voie de transit ; à Oulins, quatre tours de logements aussi hautes que l'église qu'il faut intégrer autour d'une rue-centre qui s'élargit pour créer aussi une place - cette fois-ci c'est sur la toiture d'un garage ; à Corbeil-Essonne, où le grand ensemble des Tarterets va pouvoir recommencer ses échanges des quartiers vers le centre ; à Colombes, où l'espace public, avant même la construction de logements, est restructuré par des arcades...
- Ailleurs, où il convient de lutter contre la désaffection des logements - désaffection compréhensible - construction de grands ensembles qui correspond à un moment de l'histoire, celui des années 60 - pas le meilleur de notre histoire - et de régler le problème de leur rénovation qui était insuffisamment préparée pour en faire des lieux enfin habitables.
- Alors, il faut non seulement restructurer mais parfois aussi achever des quartiers en perpétuel chantier. Alors qu'est-ce qui domine ? Le sentiment du provisoire. On n'est jamais installé, cela bouge toujours, fait du bruit. On ne se sent pas chez soi. Il faut réaliser certaines des ambitions du départ. Et puis cela s'est arrêté en chemin : changement de municipalité, absence de ligne de conduite. Ce n'est pas que ce soit interdit le changement de ligne, de municipalité ; d'ailleurs, on n'attend pas mon autorisation pour le faire. Ca va, ça vient. C'est la vie de la démocratie ; encore faut-il que sur quelques lignes certaines continuités ne se perdent parce que la vie d'une ville, elle est plus longue que la vie d'un homme, et encore plus longue que la vie d'un homme politique.
- Il faut en finir avec ce sentiment du provisoire. On implante un parc, parc d'un habitat, le soleil, la verdure : il faut intégrer tout cela. Regardez à Vénissieux, ce quartier de tours - assez rébarbatif, il faut l'admettre - on a créé des terrasses qui vont casser la monotonie du lieu. A Grigny, on désenclave la Grande Borne. A Nîmes, on renforce les liaisons entre les quartiers Pissevin, Valdegour. Tout cela, ça commence à vivre. J'ai visité plusieurs d'entre eux, conduits d'une main énergique par Roland Castro. Et j'ai pu comme cela, en suivant, observer un certain nombre de réalisations ou de projets qui font rêver, mais d'une façon sérieuse.
- En d'autres endroits, il faut créer des paysages, réanimer des sites, qu'ils redeviennent des parcs urbains : Orléans, voie de liaison, Lucé, Mainvilliers, terrain de motocross à Lezennes, Lesquin...
Au moment où les villes semblaient figées, certains de ces projets rassemblent les souhaits de leurs habitants et mobilisent les forces économiques, ce qui est loin d'être indifférent. Il faut que la vie passe par tous les pores. Cela vous oblige, mesdames et messieurs les responsables des communes en même temps que messieurs les architectes, il faut être souple, il faut épouser le terrain, il faut être inventif. Souvent, comme dans beaucoup de sports, on fait de sa faiblesse une force. Il faut modifier les paysages : quelle ambition extraordinaire. Déjà, toute une partie de la surface de la terre a été fabriquée par l'homme alors qu'elle a été si longtemps et si souvent imposée à la vue de l'homme.
- La composition d'une ville, la composition urbaine, tout ce qui était handicap et la banlieue - je pense à la banlieue parisienne, celle que je traverse le plus souvent - il faut le dire tout de même, cela peut être une chance, c'est ce que vous dites, moi, j'y crois aussi.
- C'est pour cela que j'essaye de vous aider. Mais, avant que ce ne soit une chance, quel handicap | Un travail, vraiment ... cela fait partie des plus grands travaux que l'on puisse imaginer. C'est à la hauteur des plus grands travaux qui ont été exécutés sur la surface de la terre, à travers les temps. Il faut réparer, corriger ... au moins deux siècles. Création de la ville moderne. Certains s'y sont essayés avant nous ; on n'est pas les premiers à le découvrir et il y avait eu de très belles réussites.
- Mais la banlieue s'est étendue et finalement voilà où nous en sommes : il fallait intervenir. C'est pour cela que l'on n'effacera pas en quelques mois le temps d'autrefois. Il ne faut pas simplement obéir à la pression de la nécessité ; il faut se donner un petit peu le regard de la distance. Parce que le dessin d'un parc, c'est aussi le temps de pousse et de développement d'un arbre, c'est ensuite l'entretien et puis tout cela c'est un rythme qui exige une extraodinaire patience et en même temps une transmission de la volonté d'une génération à l'autre. C'est ce qu'on essaie de faire.
On pourrait ajouter que la préoccupation politique, dans le bon sens du terme, ne peut pas être absente. C'est-à-dire que la ville peut être un instrument d'amélioration, donner à la République son contenu démocratique. Il suffit de voir les quartiers existants pour savoir à quel point les groupes sociaux se coagulent ici et là. Après tout, que chacun fasse selon son goût, s'il en a le moyen ; personne ne s'en mêlera. Mais il faut quand même que tout le monde trouve sa place, y compris les minorités. Vous savez bien qu'il y a certaines minorités qui sont hors d'état d'obtenir par elles-mêmes les moyens d'assurer cette existence telle que je la décris.
- C'est là qu'intervient le sens du mot "solidarité". Si on fait la liste des îlots sensibles, de l'insécurité, du chômage des jeunes, de la délinquance, tous ces maux renvoient à la même réalité : grande difficulté de vivre des plus défavorisés... Il faut aussi, par le moyen qui est le nôtre, tenter de répondre à ces demandes-là. Alors, des missions légères sont chargées chacune dans leur domaine de constituer des réseaux de confiance, d'amitié, d'alerter l'administration, de lancer sans retard des projets aussi concrets que possible.
- Vous savez que François Geindre anime une Commission des quartiers - qui fait du bon travail - Bertrand Schwartz, avec les missions locales pour l'emploi, l'emploi des jeunes, Gilbert Bonnemaison, le Conseil national pour la prévention et la délinquance, Gilbert Trigano qui aide à apporter aux jeunes des quartiers défavorisés les technologies les plus avancées.
- Ce ne sont que quelques illustrations parmi toutes celles que je connais. Mais pourraient se lever dans cette salle combien d'entre vous disant : eh bien, moi aussi j'ai essayé avec mon équipe, et nous y sommes parvenu. Nous commençons à transformer en profondeur et dans la réalité le mode de vie de nos habitués, pour qu'ils échappent à ce qui est le mal du temps.
Un mot, tout juste, un mot du "Grand Paris", un projet qui passionne beaucoup les architectes, la redécouverte de la route des forts, où l'on essaye de multiplier les fêtes, les rassemblements, de faire sortir la capitale de sa périphérie, qui est comme une sorte de cordon qui l'emprisonne. Le repérage systématique des lieux que vous appelez magiques - espérons qu'ils le seront durablement, une fois qu'on y sera passé - qui portent donc à travers le temps une charge historique, une charge esthétique. Alors, cela, c'est la magie d'un passé qui dure ; il s'agit maintenant de la perpétuer. On parle de beaucoup de choses à Paris et je dois dire que les projets qui ont été réalisés par Castro et par Cantal-Dupart sont tout de même très remarquables par leur science, par leur goût, par la passion qu'ils expriment, par les idées qu'ils donnent.
- Je viens de regarder - comme vous l'avez fait sans doute - les plans qui nous ont été soumis. Ce sont des gens obstinés : c'est pourquoi je tiens à les féliciter.
Pour les projets de Banlieues 89 comme pour les quartiers de la Commission Geindre, je sais, pour chaque municipalité - pour avoir été maire moi-même pendant plus de vingt ans - je sais la somme d'efforts que cela représente, la difficulté de les mener à bien, comment assurer les financements, les déceptions que l'on rencontre avec les travaux, réussis ou pas, les entreprises qui disparaissent en cours de route, frappées par la crise économique, surtout dans les petits pays où l'on ne dispose pas de très grandes entreprises aux reins solides. Tout cela, ce sont de grands soucis, et vous les assumez, et je vous en remercie.
- Vous êtes en train, mesdames et messieurs, vous êtes en avant-garde pour quelque chose de très ambitieux - je ne voudrais pas que le mot dépasse ma pensée mais c'est bien ce que je pense -, vous êtes les bâtisseurs d'une forme de civilisation.
- De plus en plus, vous le savez bien, les villes absorbent les hommes et les femmes qui vivent dans un pays, autour des centres industriels. C'est une forme de civilisation ; c'est une civilisation. Peut-il exister plus grande ambition pour des femmes et des hommes qui ont décidé de consacrer leur part de leur vie au service public, au bien public, au service de la nation ? Moi, je suis sûr que vous réussirez. J'ai vu, constaté, éprouvé la somme d'enthousiasme, d'intelligence et de constance. Avec cela, on ne rate pas. Voilà pourquoi il faut transmettre le message. Je vous dis ça aujourd'hui, 7 décembre 1985, et dans 10 ans, dans 20 ans, dans 30 ans...
- Donc, faites quelque chose d'assez solide pour que, en dépit de toutes les variations d'humeur, tous les changements de mode, vous ayez conscience d'avoir créé un tel outil, que les autres voudront s'en servir.

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