Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'Ecole de Saint-Cyr-Coëtquidan, sur la formation des officiers de l'armée de terre, ainsi que sur le rappel du caractère autonome de la stratégie française de dissuasion, mardi 27 mai 1986. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'Ecole de Saint-Cyr-Coëtquidan, sur la formation des officiers de l'armée de terre, ainsi que sur le rappel du caractère autonome de la stratégie française de dissuasion, mardi 27 mai 1986.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Visite des quatre écoles militaires de Saint-Cyr-Coëtquidan

ti : Mesdames et Messieurs,
- Elèves de l'armée de terre et vous élèves des pays amis de la France qui apprenez le métier d'officier, je suis heureux d'être parmi vous, ici, à Coëtquidan.
- Je suis heureux de saluer vos promotions et vos écoles : l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, l'Ecole militaire interarmes, l'Ecole militaire du corps technique et administratif, le Bataillon des élèves officiers de réserve. Vous êtes les officiers de demain : il faut vous préparer à diriger, à commander. Cette préparation, je le sais, est devenue particulièrement complexe parce que nous vivons une mutation d'une grande ampleur.
- Depuis quelques décennies, l'évolution de notre société est considérable ; elle est rapide : les progrès scientifiques et techniques ont influencé les Français et bien d'autres peuples dans leurs modes de vie et dans leurs mentalités : les valeurs elles-mêmes, tout du moins certaines d'entre elles, ont évolué.
- Dans le domaine militaire, ces progrès ont entraîné des changements tout à fait remarquables, et il est parfois difficile d'épouser leur rythme. Les conditions de la paix et celles de la guerre sont bouleversées. Les générations qui avaient longtemps évolué dans un -cadre presque immuable connaissent aujourd'hui, d'années en années, de nouveaux apprentissages. L'atome ; la maîtrise de l'espace change dès aujourd'hui les modes d'observation, d'écoute, de communication ; l'électronique conditionne l'efficacité de tous les systèmes d'armes ; l'aéromobilité ouvre plus grandes les portes de la surprise et de la manoeuvre ; l'informatique permet instantanément de centraliser les données, de prévoir les menaces et de combiner les ripostes : tout cela influe naturellement sur la stratégie et sur la tactique.
- Il s'ensuit une extraordinaire contraction des temps, et, en sens inverse, un éclatement considérable des lieux de l'action. Tandis que les temps se comptent en minutes ou en heures, bientôt on dira en secondes, les lieux désormais se mesurent en centaines ou en milliers de kilomètres.
- Pour le futur, les chemins convergent vers quelques données simples et nous ferons entrer dans le domaine du possible, de l'universel et de l'instantané et tout cela en même temps. De ce fait la stratégie, la tactique, l'organisation des forces et des matériels devront obligatoirement évoluer vers une rapidité de réaction, une mobilité et une dispersion croissantes.
- Cela vous l'apprenez et particulièrement ici. Mais puisque grâce aux écoles, vous avez pu vous former à toutes les disciplines de l'esprit, vous savez aussi, que si l'instrument se transforme, celui qui l'utilise, je veux dire le soldat au combat ou celui qui se prépare au combat doit s'inspirer pour assumer sa tâche de valeurs simples, essentielles, permanentes. Bref, si le changement s'impose, il est des constantes qui au-delà des circonstances commandent les choix fondamentaux, et ces constantes relèvent tout simplement des raisons de vivre et de mourir.
- Prononçant ces mots, je pense d'abord à la patrie, à l'amour de la terre où l'on vit, aux générations qui l'ont bâtie, façonnée, défendue, à la communauté qui vit sur son sol et de son esprit, à la civilisation qui l'exprime.
Parmi les causes justes - et seule une cause juste peut engager l'être jusqu'au sacrifice - il n'en est pas de plus juste que la défense de la patrie.
- J'ai dit défense. J'entendais le général de Bellecombe employer ce vocabulaire : nous voulons éduquer, disait-il tout à l'heure, des "professionnels de la défense".
- Le ministère qui a en charge vos forces armées s'appelle le ministère de la défense. La France participe à des alliances défensives et s'interdit toute autre forme d'action. Elle prône une politique internationale de désarmement, d'arbitrage et de sécurité collective. Elle défend, elle entend défendre son sol, défendre les solidarités auxquelles elle a consenti. Mais elle défend la paix avant de se défendre par la guerre.
- On ne peut jamais dire d'une stratégie qu'elle est fixée une fois pour toutes. L'évaluation dépend du -rapport des forces à un moment donné, de l'armement dont on dispose et de l'-état du monde. Mais depuis longtemps, depuis que nous sommes entrés dans l'âge nucléaire, la France pratique une stratégie qui s'appelle la stratégie de dissuasion, rejoignant le vieux principe qui consiste à préparer la guerre pour ne pas avoir à la faire ou à la faire dès lors que l'enjeu s'appelle l'indépendance nationale et la sauvegarde des intérêts vitaux.
- Cette stratégie de dissuasion se veut autonome. Nul n'a le droit de vie ou de mort sur la France. Notre pays ne se laissera pas entraîner dans un conflit qu'il n'aurait pas clairement accepté. Il est fidèle à ses alliances, il est loyal à ses obligations, mais il ne relève que de sa seule décision ce qui l'incite à éviter de s'insérer, plus qu'il ne convient à un grand pays maître de ses actes, dans des mécanismes où il ne serait pas en mesure de prendre une part entière et libre à la décision. Ce que je dis là est vrai de la stratégie présente, il en serait de même pour tout autre.
Mais je n'oublie pas que je m'adresse ici aux futurs officiers de l'armée de terre. Je peux vous affirmer que dans cette évolution, que ce soit pour le maintien de la paix ou pour toutes les formes des crises ou de conflits qui pourraient survenir, vous avez une grande place à tenir au côté de vos camarades des autres armées.
- Les forces terrestres avec leurs missiles nucléaires, leurs chars, leurs hélicoptères, leurs canons, leurs armements de toutes sortes, avec tout ce qui les entoure, ce qui conditionne leur action, sont une composante, une des composantes majeures de cette dissuasion que j'évoquais à l'instant.
- Elles y apportent conformément à leur -nature la souplesse, la permanence, l'ancrage dans les réalités incontournables des hommes et des terrains.
- Pour faire face à l'évolution du monde et de la science, vous mesurez la capacité d'imagination, la faculté d'adaptation qui seront exigées des responsables de demain ; elles le sont déjà. Et quels sont ces responsables, sinon vous-mêmes mesdames et messieurs ? Vous mesurez aussi le niveau et la diversité des connaissances générales, scientifiques ou spécifiquement militaires qu'il vous faut acquérir, entretenir, améliorer sans cesse.
- Cette courte visite de ce matin m'a déjà persuadé que vos écoles, grâce aux efforts de vos chefs, de vos professeurs, de vos instructeurs, faisaient face aux exigences du présent, par où commence et où déjà s'inscrit le futur.
- Mais, faut-il répéter cette image, bien connue : pour se développer, l'arbre a besoin de racines. Ce n'est pas la peine d'en parler autrement, il doit se nourrir de l'expérience accumulée au fil du temps, en l'occurrence au fil des siècles. Le passé des écoles et leurs traditions ne constituent pas un attachement vain à ce qui n'est plus, mais une sorte d'ancrage. Ce sont véritablement les promesses du devenir dans un pays que nous servons.
- Vos écoles, chacune à sa façon, ont à cet égard une signification propre. Saint-Cyr, la plus ancienne, se rattache à tout ce qui fut depuis 1802 les gloires et les peines de notre pays. L'Ecole militaire interarmes, dont la filiation remonte à 1871, a organisé l'accès de sous-officiers aux commandements supérieurs. Elle a sa noblesse particulière de promotion professionnelle, intellectuelle et sociale. L'Ecole militaire du corps technique et administratif est jeune encore, mais je la sais ardente à suivre ses devancières.
Je n'aurai garde d'oublier les officiers de réserve qui marquent ici, de façon visible, la fusion de l'armée et de la nation.
- Je voudrais adresser un salut particuler aux officiers de liaison alliés, ainsi qu'aux nombreux élèves étrangers qui appartiennent à des nations amies avec lesquelles la France entretient des liens qui se sont souvent forgés dans des épreuves communes.
- Enfin, mesdames et messieurs, si une armée se doit d'être constamment préoccupée du futur, si elle doit rester bien enracinée dans le terreau de son histoire, elle ne doit, non plus, jamais oublier, c'est l'explication de tout, que derrière la technologie, les grands mots de stratégie ou de tactique, derrière la machine en somme, il y a l'homme. Cela est vrai de toutes les armées ; c'est vrai, très particulièrement, de l'armée de terre.
- C'est sur ce point que je concluerai, en vous disant, à vous qui aurez demain la responsabilité d'autres hommes, notamment de la majorité des jeunes Français qui effectueront leur service national, combien il est nécessaire que vous les commandiez avec fermeté, mais en les comprenant, en les connaissant.
- J'ajouterai, et ce mot est d'un grand soldat, sans aucun doute aussi en les aimant. Vous avez un beau métier, le futur vous appartient, vous en serez dignes. Je suis venu pour vous dire que la France vous fait confiance.

Rechercher