Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la réception offerte en l'honneur des Meilleurs Ouvriers de France, Paris, Palais de l'Elysée, mercredi 25 juin 1986. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la réception offerte en l'honneur des Meilleurs Ouvriers de France, Paris, Palais de l'Elysée, mercredi 25 juin 1986.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Remise de médailles et diplômes aux Meilleurs Ouvriers de France

ti : Monsieur le Président,
- Mesdames,
- Messieurs,
- Il y a un peu plus de trois ans, répondant à votre invitation, j'avais eu le plaisir de présider à la Sorbonne les cérémonies de remise des titres aux Meilleurs Ouvriers de France.
- Vendredi prochain, les chefs d'oeuvre réalisés par des centaines d'ouvriers seront présentés aux Français dans le -cadre de la XVIIème exposition nationale du travail. Je serai moi-même appelé à diverses tâches à l'étranger et je ne pourrai, comme je l'aurais souhaité, me trouver à vos côtés.
- Monsieur le Président, il y a déjà longtemps, quelques décennies, que nous avons appris à nous connaître et j'ai grand plaisir, je dois vous le dire, à vous recevoir dans ces lieux. Et vous, mesdames et messieurs, il faut que vous sachiez que ce Palais de l'Elysée qui est celui de la République, que ces lieux où, depuis qu'il y a une République ou presque, vit et travaille le Chef de l'Etat, sont largement ouverts aux bons ouvriers, à tous ceux qui participent d'une façon ou d'une autre - le terme est générique - à l'édification de la France.
- J'ai souhaité vous accueillir dans ce Palais pour honorer particulièrement ceux qui perpétuent la tradition de ce concours institué maintenant depuis plus d'un demi siècle et qui symbolise l'une des vertus essentielles et permanente de notre peuple : l'amour du travail bien fait, comme vous venez de le dire à l'instant monsieur le Président.
- Cela se traduit sous nos yeux par les objets exposés, -fruit à l'évidence d'un travail méticuleux, appliqué, consciencieux, issu d'une formation initiale et d'une longue expérience. Avec ces objets, cet amour du travail apparaît plus que jamais présent dans notre société.
- Honorant cette vertu, je n'ai pas le sentiment de satisfaire à une quelconque nostalgie du passé, car il y a d'excellentes traditions qu'il faut préserver et, particulièrement la qualité professionnelle qui reste une réalité vivante et l'une de nos armes pour l'avenir. L'harmonie entre les métiers, ceux d'hier et ceux de demain, dont témoigne votre concours, l'effort d'excellence qu'il récompense en apporte une nouvelle preuve.
Vous savez, pour asseoir son progrès économique et social, notre pays a grand besoin de ses ressources humaines. C'est en donnant aux hommes, aux femmes, de notre pays plus de responsabilité, plus d'initiative, c'est en s'appuyant sur les savoir-faire que l'on avancera sur la voie du progrès. Et c'est en permettant à chacun d'entre vous d'exprimer au mieux ses capacités créatrices, sa valeur professionnelle que nos entreprises feront face aux difficultés du temps présent, à la concurrence internationale, aux mutations technologiques. En dépassant les modèles traditionnels d'organisation du travail qui conduisent à la parcellisation des tâches, notre ambition doit-être - permettez-moi de vous le dire - de donner à tous les travailleurs la faculté de devenir un jour ce que vous êtes, c'est-à-dire de bons ouvriers de France - je ne dirai pas les meilleurs, parce qu'il faut bien qu'il y ait le meilleur des meilleurs - et d'accéder au rang qui verra reconnaître leur vertu et leur capacité.
- Il n'est pas de domaines, ni de métiers dans lesquels cette conception du travail ne puisse s'appliquer. Ces chefs-d'oeuvre, ici et là, peuvent être réalisées par un homme, mais aussi et de plus en plus par la coopération de plusieurs, de sorte que le titre de meilleur ouvrier de France, s'il récompense un individu va très souvent à une équipe riche de la diversité de ceux qui la composent.
Tout cela marque bien le prolongement naturel de l'effort de création. C'est aussi la continuation normal de ce que vous enseignez, et qui permet la correspondance des générations et la transmission bien comprise du savoir-faire, de l'un à l'autre, sans qu'il y ait cette tragique césure qui trop souvent se produit dans bien des métiers d'art. Je crois vraiment qu'une société s'affirme et s'épanouit avec son industrie, mais aussi avec sa musique, avec sa peinture, enfin avec tous ses arts, avec toutes ses capacités d'imagination. Je crois que cette société s'affirme par un travail de cette sorte qui est à la fois la connaissance d'un métier, d'une matière et aussi ce je-ne-sais-quoi qu'ajoute l'artiste, qui est nécessairement, à partir de la capacité de faire travailler ses mains, cette capacité d'invention, de poésie, d'esthétique que chacun d'entre vous détient. Les objets les plus utiles, quand ils sont bien faits, sont toujours beaux.
- C'est pourquoi je vois dans vos oeuvres autre chose que l'habileté manuelle, que la virtuosité instrumentale ; encore dois-je dire que je n'oserai pas m'y essayer ; ce n'est déjà pas si simple d'être le meilleur dans des métiers où les praticiens sont nombreux et où l'on peut découvrir dans le moindre de nos villages des talents insoupçonnés.
- Moi, je vois aussi dans tout cela, un pouvoir de réflexion, celui qui caractérise tout activité humaine, une intelligence capable de transformer ce qui est brut, qui est capable de transformer la matière pour lui donner justement une forme qui corresponde aux besoins, mais aussi à la beauté. On voit de la sorte porter à son point le plus élevé l'expression des capacités naturelles de l'homme. Tant de convergences, tant de ressemblances entre l'artisan et l'artiste ; pourquoi d'ailleurs, faire cette distinction ? Je ne connais pas d'artiste véritable qui ne travaille comme un artisan. Voilà notre patrimoine, c'est le vôtre, mais c'est le nôtre. C'est le patrimoine national.
Il en est parmi vous qui sont jeunes. Des jeunes, vous en formez, vous en éduquez ; vous avez des enfants, vous avez des élèves et vos organisations tendent à répandre les vertus de l'exemple. Ces responsabilités vous les exercer souvent dans le -cadre scolaire, dans le -cadre universitaire, dans les organismes de formation professionnelle. Bref, il s'agit là d'une contribution importante à l'effort de formation entrepris par les gouvernements depuis que l'on a compris en France qu'il fallait bien s'armer pour des concurrences difficiles, pour la compétition internationale. Sachez-le, nous ne ferons jamais trop - j'allais dire jamais assez - dans ce domaine. C'est notre meilleur investissement.
- Il faut que la jeunesse acquiert un niveau de formation élevé, une culture technique, des compétences professionnelles. Et s'il reste beaucoup à faire, je dois dire qu'avec ce que vois ici, ce que je sais de vous, - je lis aussi les brochures ou les revues et parfois les discours - je peux mesurer les progrès constamment mis en oeuvre par des responsables et des professionnels tels que vous. J'ai noté comme cela un mot d'Emmanuel Mounier, "travailler" disait-il "c'est faire un homme en même temps qu'une chose".
- Mesdames, messieurs, permettez-moi pour finir, de féliciter les organisateurs de la XVIIème exposition nationale du travail, les 4500 candidats qui dans toute la France, dans tous les métiers, ont participé à cette rude compétition et les lauréats sélectionnés. Je veux aussi qu'ils sachent notre gratitude que j'exprime au nom de la nation.
Et voilà que me voici à mon tour titulaire de cette médaille du meilleur ouvrier de France honoris causa. Je serais bien malhabile auprès de nombre d'entre vous, mais chacun fait ou s'efforce de faire ce qu'il doit, là où il se trouve. Et si l'on a coutume de comparer les fonctions, les tâches d'un chef de l'Etat aux vertus simples du travail, il ne faut pas exagérer cette comparaison. Il faut cependant parfois la retenir parce que c'est un honneur que je ressens. Je le ressens parce que du matin jusqu'au soir les heures sont pleines ; j'ai commencé comme vous le faites à l'aurore et puis je continuerai comme vous le faites assez tard. Souvent, lorsqu'un peu de lassitude survient, je pense à ces Françaises, à ces Français dont vous êtes les représentants, à ceux que j'ai connus, mes propres parents, combien de mes voisins de province ou de mes amis, pour qui l'honneur même c'était de bien faire ce qu'ils faisaient, de fabriquer d'abord, de proposer lorsque c'était leur métier des objets finis, achevés, jamais assez parfaits à leurs yeux. Ce goût de la perfection, au moins, on me l'a enseigné, à vous de juger si j'en ai profité. Mais soyez bien convaincu que pour que la France ressemble à l'oeuvre d'un bon ouvrier, de millions de meilleurs ouvriers, dans l'immensité du monde, ce n'est pas moi tout seul, ni quelques uns qui peuvent le faire, c'est vous, c'est moi, c'est nous, c'est la France. Et le témoignage que vous m'en apportez est pour moi motif d'espérance. Je vous remercie.

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