Déclaration de M. René Monory, ministre de l'éducation nationale, sur le nouveau rôle des directeurs d'établissement scolaire, Paris le 22 octobre 1987. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. René Monory, ministre de l'éducation nationale, sur le nouveau rôle des directeurs d'établissement scolaire, Paris le 22 octobre 1987.

Personnalité, fonction : MONORY Rene.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale

Circonstances : Colloque de l'Association francophone internationale des directeurs d'établissement scolaire (AFIDES) à Paris le 22 octobre 1987

ti : Je voudrais vous dire le grand plaisir que j'éprouve aujourd'hui à participer à vos côtés, Mesdames, Messieurs, à l'ouverture de ce colloque de l'association Francophone internationale des directeurs d'établissements scolaires, qui se réunit, pour la première fois depuis sa création, en France qui rassemble près de 600 chefs d'établissement venant du Canada, de la Belgique, de la Suisse, du Luxembourg, d'Afrique et bien sûr de France.

Je vous remercie, Monsieur le Président, de m'avoir donné l'occasion d'y participer et je salue et félicite les organisateurs qui ont eu à mettre en ¿uvre un tel rassemblement de chefs d'établissement à Lyon.

Ce plaisir d'être auprès de tant de chefs d'établissement se double pour moi de la satisfaction de voir traiter, avec le thème que vous avez choisi pour ce colloque : "Le directeur, la directrice d'établissement scolaire et les défis d'aujourd'hui", un sujet qui s'inscrit totalement dans les idées que je défends depuis mon arrivée au ministère de l'éducation nationale en matière d'éducation et que je développerai plus loin : responsabilisation-modernité-communication-préparation de l'avenir.

Au préalable, je souhaiterais vous livrer les réflexions que m'inspire ce que l'on pourrait appeler "une découverte", puisqu'il semble que cette "découverte" ait été établie, non plus par des observations empiriques mais par des études menées scientifiquement, à savoir le rôle prépondérant, voire décisif, que jouent désormais dans le bon fonctionnement de l'institution éducative les directeurs d'établissement scolaire, c'est-à-dire, pour la France, les maîtres-directeurs, les principaux de collège, les proviseurs de lycée et les directeurs d'établissements spécialisés. Et cela également dans la plupart des grands pays occidentaux, comme l'ont montré récemment une étude et un colloque de l'organisation de développement et de coopération économiques (OCDE) (Conférence internationale sur la direction des établissements scolaires et la qualité de l'enseignement, janvier 1986)


Cette "re-découverte" de la fonction éminente des chefs d'établissement me semble correspondre à une double évolution :

D'une part, elle se situe à un moment où aboutit en France dans l'éducation nationale, ce grand mouvement contemporain, propre aux états centralisés qui, transférant aux citoyens et à leurs représentants locaux le pouvoir de décider eux-mêmes et à leur niveau de ce qui a trait à leur vie quotidienne, affirment en conséquence les responsabilités de ceux qui, aux points d'articulation des politiques, nationales et locales, sont en charge des intérêts de l'État.

Or, les chefs d'établissement français - et cela est une spécificité de notre système éducatif - représentant dans leur établissement les intérêts nationaux de l'État, en matière d'éducation, ont été ainsi parmi les premiers à tirer parti en France de la décentralisation politique et de la déconcentration administrative qui l'accompagne et à montrer leurs capacités à s'y adapter, comme nous le prouvent tous les témoignages recueillis du terrain.

D'autre part, cette reconnaissance du rôle primordial des chefs d'établissement trouve probablement son origine dans la modification de l'opinion publique : celle-ci, sensible au reflux des idées de contestation de l'autorité et parce qu'elle est davantage associée au fonctionnement des institutions, dont l'école, admet désormais la nécessité de cadres responsables, investis de pouvoirs, garants de leur bon fonctionnement et comptables de leurs résultats.

Ainsi consacrés et reconnus, les chefs d'établissement peuvent-ils influer fortement sur le fonctionnement des unités éducatives que sont les écoles, les collèges et les lycées.

La politique que je mène donc à la tête du ministère de l'éducation nationale prend appui justement sur cette double évolution.

Prenant acte de la décentralisation avec le double souci, d'une part de préserver l'action irremplaçable de l'État qui doit continuer à déterminer la politique nationale d'éducation et d'autre part, de laisser au maximum se développer les initiatives locales qui contribuent à l'adaptation de l'école à son environnement, j'ai engagé notre ministère dans la voie de la déconcentration afin de favoriser le rapprochement entre l'usager et le décideur.

Et cette déconcentration a pour corollaire, mais aussi pour moteur, la responsabilisation des cadres de l'éducation nationale. Une de mes premières décisions d'ailleurs lors de mon arrivée à la tête du ministère français de l'éducation fut de créer une direction spécifique, la direction des personnels d'inspection et de direction, qui, a été chargée de gérer et de former les personnels d'encadrement de l'éducation nationale, de l'inspecteur d'Académie au maître-directeur en passant par les hauts responsables administratifs des services extérieurs. Mais, cette nouvelle direction a reçu également mission de mettre en ¿uvre une véritable et inédite politique d'encadrement : cette politique d'encadrement est destinée, à mes yeux, non seulement à favoriser la cohésion et la solidarité de ceux qui, aux postes-clés du système, ont pour mission de le faire réussir, mais aussi et surtout à faire prendre à ces personnels toutes leurs responsabilités, en leur donnant pouvoir d'arrêter eux-mêmes des décisions, sans attendre des supérieurs ni rejeter sur les subordonnés, en leur assurant la capacité de le faire par une formation adéquate, et évidemment en leur demandant d'en assurer les conséquences bonnes ou mauvaises.

L'opinion publique, les parents d'élèves et même les professeurs sont désormais eux aussi convaincus qu'il faut des hommes et des femmes responsables. En contrepartie, ils attendent d'eux qu'ils se comportent en responsables.

Or, cette responsabilisation, cette attitude de responsabilité, effective et réelle, des chefs d'établissement notamment, passe par leur professionnalisme.

C'est désormais un métier que d'être chef d'établissement, un métier de grande exigence, un métier qui prolonge certainement celui d'enseignant, mais qui ne se confond plus avec lui, un métier où doivent s'exercer des compétences en administration, mais aussi en pédagogie, en gestion comme en communication, un métier donc, qui appelle maintenant un statut spécifique, un recrutement de grande qualité et une formation, initiale et continue, adaptée.

C'est pourquoi j'au souhaité que les écoles primaires françaises aient à leur tête de véritables responsables, investis du pouvoir d'organiser la vie interne de ces établissements, interlocuteurs valables et reconnus de leurs partenaires, coordonnateurs et animateurs de la vie pédagogique de leurs écoles et formés à tout cela : c'est ainsi qu'ont été créés les maîtres-directeurs.

C'est aussi pourquoi il m'est apparu indispensable d'élaborer un nouveau statut pour les personnels de direction de l'enseignement secondaire qui leur confère corps et grades de chefs d'établissement, qui assoit leur carrière sur leurs qualités et leur mérite, qui leur apporte une revalorisation non négligeable de leur situation matérielle et qui prévoit une formation initiale de valeur.

Ce statut leur assurera enfin, je n'en doute pas, une position sociale et professionnelle qui confortera leur légitimité de représentant de l'État auprès des élus, des personnels et des parents et qui ouvrira la voie, s'ils réussissent, à une déconcentration plus large à leur profit.

Puisse ce statut consacrer les éminentes responsabilités qui sont les leurs dans le système éducatif et fonder la tradition d'un grand corps de serviteurs de l'école et de l'État !

Mais cette responsabilisation des chefs d'établissement et des personnels d'encadrement en général ne pourra s'exercer pleinement que dans le cadre d'un système éducatif moderne et ouvert.

En effet, l'avènement prochain d'un siècle entièrement tourné vers la révolution technologique et la primauté de la communication nous invite parce que l'institution scolaire évolue avec la société à la mise en ¿uvre de la modernisation de notre appareil éducatif comme à l'élaboration d'une politique hardie de communication s'appuyant sur l'information, la transparence, la confiance et la concertation.

1 - J'ai ainsi entrepris la modernisation de notre appareil éducatif, notamment par le développement de l'informatisation des services, par la mise en ¿uvre du contrôle de gestion et la participation de notre administration au mouvement de qualité. Mais cette modernisation, c'est aux chefs d'établissement de la poursuivre dans les écoles, les collèges et les lycées, en s'inspirant des techniques modernes de gestion, de management et d'audit propres aux entreprises. Car l'idée fait de plus en plus son chemin, que le fonctionnement des établissements scolaires, notamment secondaires, s'apparente à celui des entreprises, même si en sont exclues les notions de bénéfice et de productivité des entreprises, dans lesquelles les actionnaires seraient les parents d'élèves et les citoyens en général. Aussi me parait-il légitime qu'il soit demandé à leurs responsables un meilleur rapport qualité-prix, c'est-à-dire, un meilleur rapport réussite-coût, de l'institution, par l'utilisation de moyens modernes d'enseignement, de gestion et d'évaluation.

2 - J'ai ensuite mis en ¿uvre une politique nouvelle de communication, traduite entre autres mesures par la création d'une direction spécifique de l'information et de la communication, par l'ouverture d'un service télématique unique au monde, particulièrement puissant, EDUTEL, non seulement destiné aux usagers de l'école et aux autres, mais me permettant de correspondre directement avec les quelques 60.000 responsables d'établissements scolaires français et enfin plus récemment par la mise en place d'une formation à la communication de tous les responsables de l'éducation nationale.

Mais la vraie politique de communication, celle qui permet à une nation de s'identifier à son école, c'est aux chefs d'établissement de la réussir. Car l'image que se fait l'opinion publique de l'institution scolaire repose pour une large part sur la perception du fonctionnement des établissements scolaires : mettez à leur tête des hommes et des femmes, maîtrisant les nouvelles techniques médiatiques et doués du pouvoir de "médiation" et vous verrez combien cette perception évolue ! Mettez à leur tête des hommes et des femmes qui, non seulement, encouragent l'accès à l'information des usagers de l'école, mais encore pratiquent cette obligation d'explication, difficile mais nécessaire, envers tous les partenaires de l'école et vous verrez combien l'image de l'école s'améliore !

Mettez des hommes et des femmes responsables qui délivrent une information véritable et qui assurent une liaison constante et confiante et vous verrez combien l'école sera appréciée de la nation ! Bref, que les chefs d'établissement deviennent des "communicateurs" aptes à l'écoute, au dialogue et à la relation et l'école du vingt et unième siècle deviendra l'école attendue et reconnue de tous.

Mais là encore, une bonne politique de communication ne saurait à elle seule suffire à faire une politique d'éducation, car en matière d'éducation, c'est l'avenir et lui seul qui importe. La formation de sa jeunesse, la transmission de sa culture, de ses valeurs et du savoir, l'insertion du jeune dans la vie professionnelle, l'intégration du futur citoyen à la nation, autant d'actes marqués du sceau du futur que toute société moderne se doit d'accomplir pour survivre. La jeunesse est devenue ainsi l'investissement majeur des pays industrialisés, ou plutôt post-industrialisés, comme la France.

C'est pour cette raison que, souhaitant un plan éducatif pour la France, j'ai mis en ¿uvre une grande réflexion prospective sur l'avenir de notre système éducatif permettant de préciser pour les cinq prochaines années les objectifs à atteindre, les actions à engager et les moyens à mettre en ¿uvre. Cette réflexion a d'ores et déjà montré la vertu mobilisatrice d'un objectif comme celui de mener 80 % d'une même classe d'âge au niveau du baccalauréat d'ici l'an 2000 et montre ainsi que notre système éducatif peut se donner de tels défis.

Mais ces défis d'aujourd'hui et de demain, ce sont, aussi et surtout aux chefs d'établissement de les relever. Leurs "entreprises du futur", c'est-à-dire leurs écoles, leurs collèges et leurs lycées attendent d'eux qu'à leur niveau, en liaison avec les personnels, les parents, les élus, et aussi les élèves, ils mènent une analyse évaluatrice et prospectrice de leurs établissements et imaginent, dans le cadre d'une politique nationale d'éducation et par des projets locaux, admis de tous, les voies et les moyens de la réussite de leurs élèves.

Enfin, pour terminer, je souhaiterais ajouter aux rôles des chefs d'établissement que je viens d'esquisser à travers mes propos, un dernier rôle essentiel, en fait le premier, que doivent jouer tous les chefs d'établissement, surtout au moment où la complexité, la spécialisation accrue et la diversité de leurs tâches pourraient faire craindre qu'ils le perdent, je veux parler de leur rôle pédagogique.

Même si leur métier n'est plus, pour certains d'entre eux - je pense aux chefs d'établissements secondaires et aux maîtres-directeurs déchargés -, celui d'enseigner une discipline dans une classe, les chefs d'établissement n'en restent pas moins des pédagogues.

Ils ont ainsi à bien connaître les élèves de leurs établissements, pour les suivre efficacement dans leur parcours scolaire comme pour les aider aux choix d'orientation qui engagent leur avenir. Ils ont à organiser une vie scolaire sereine et riche, pour donner aux élèves les meilleures conditions possibles de travail personnel et collectif, d'autonomie et d'éducation. Ils ont à s'assurer que les enseignants dans leurs classes s'acquittent des tâches qui leur reviennent. Ils ont à ¿uvrer pour l'amélioration constante de la qualité des enseignements dispensés, bref, ils ont à mettre en ¿uvre un suivi pédagogique qui les rende garants et comptables des résultats scolaires de leurs élèves, et qui prolonge et complète le contrôle pédagogique des enseignements et des enseignants confié aux corps d'inspection dont le rôle si particulier à la France s'exerce également dans l'adaptation vigilante des contenus et des méthodes et dans l'attachement des professeurs à leurs disciplines.

Les chefs d'établissement seront alors de véritables pédagogues, c'est-à-dire, au sens primitif du terme grec, ceux qui conduisent les enfants vers l'avenir par leur succès à l'école.

J'affirme donc que la qualité de l'école passe en définitive beaucoup par la qualité des chefs d'établissement et j'invite tous les participants à ce colloque à réfléchir à cette nouvelle et lourde responsabilité des chefs d'établissement.


Je vous remercie.

Rechercher