Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à Antenne 2, le samedi 4 avril 1987, à l'occasion de l'opération "Ballons ciel d'espoir" en faveur des personnes handicapées. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à Antenne 2, le samedi 4 avril 1987, à l'occasion de l'opération "Ballons ciel d'espoir" en faveur des personnes handicapées.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François, MAMERE Nöel.

FRANCE. Président de la République

ti : Noël MAMERE.- Bonjour, bonjour à tous, c'est le -cadre prestigieux de l'Elysée, au coeur de Paris, pour ce "samedi chez vous" du 4 avril consacré à une opération spéciale en faveur du "Mouvement des grands accidentés de la vie", l'opération "Ballons ciel d'espoir".
- Vous voyez que je suis dans les jardins de l'Elysée auprès de jeunes enfants qui sont dans des fauteuils roulants et qui sont venus ici à l'invitation du Président de la République, que nous allons retrouver dans quelques instants pour lancer ces "Ballons ciel d'espoir".
- Que cela signifie-t-il ? Tout simplement que le "Mouvement des grands accidentés de la vie" qui a été créé par Michel Gillibert, qui est d'ailleurs ici, tout près de nous, en compagnie de Jane Birkin, la vice-présidente de ce mouvement. Tout simplement, parce qu'après son accident, il a décidé de tout faire pour qu'un jour, ceux qui se retrouvent immobiles et cloués dans leur fauteuil roulant remarchent. C'est la recherche sur la moelle épinière qu'il a lancée avec l'aide de grands professeurs et d'Instituts spécialisés. C'est "ballons ciel d'espoir", on va en lancer, aujourd'hui 4 avril, dans toutes les villes de plus de 100000 habitants pour faire en sorte qu'un jour tous ces jeunes qui ont moins de 25 ans et tous les autres qui se touvent du jour au lendemain condamnés et immobiles puissent remarcher. Nous le ferons tout à l'heure après avoir développé les titres du journal en présence du Président de la République qui a ouvert l'Elysée pour s'associer personnellement à cette opération qui est tout le symbole de l'espoir.
Noël MAMERE.- Bonjour, monsieur le Président, voici donc Jane Birkin et Michel Gillibert, je crois que vous les connaissez déjà. Et je vais vous demander, monsieur le Président, d'avoir la gentillesse de bien vouloir faire partir dans le ciel ces ballons.
- Pourquoi avez-vous tenu à vous associer personnellement en tant que chef de l'Etat à cette initiative des "Ballons ciel d'espoir" ?
- Le PRESIDENT.- Lorsque Jane Birkin et M. Gillibert m'ont demandé de m'associer, j'ai pensé que le plus simple et le plus clair, c'était de le faire ici pour que cela ait une signification nationale et que toutes les Françaises et tous les Français sachent que de cet élan doit naître un mieux pour tous les handicapés.
- Noël MAMERE.- Monsieur le Président, je vous remercie de ces premiers mots. Madame Mitterrand a accepté de s'associer à cette opération, je vous en remercie. Monsieur le Président, vous avez vu ce reportage sur Clay Regazzoni qui était un grand pilote de formule I, un homme très actif, très sportif. Le combat qu'il a mené, qu'il est en train de mener vous paraît-il exemplaire ? A l'image de celui que mène Michel Gillibert ? Est-ce un bon exemple pour vous ?
- LE PRESIDENT.- Exemplaire... on ne peut pas trouver de terme mieux approprié, puisqu'il s'agit d'abord de dominer sa propre vie, et dans quelle circonstance | Son caractère, son courage, sa volonté de surmonter, de faire comme les autres, peut-être de faire comme avant, en dépit de la difficulté... Je crois que ceux qui agissent ainsi ont le sentiment d'accomplir un devoir social. Il y en a tant d'autres qui ne peuvent en arriver là. Bref, ils veulent donner l'exemple.
- Noël MAMERE.- Le problème c'est qu'on ne peut plus faire comme avant et que l'on est obligé d'assumer sa différence ?
- LE PRESIDENT.- Oui, sa différence et quelle différence |
Noël MAMERE.- Monsieur le Président, est-ce que vous vous êtes imaginé handicapé un jour ?
- LE PRESIDENT.- Non, non. Mais je n'ai pas pu manquer d'être frappé douloureusement, parfois en constatant ce qu'était le handicap, pour toute personne sans doute, mais surtout pour des jeunes. Comment ne ressentirait-on pas une sorte de pitié, de solidarité ? Pitié. J'ai dit ce mot exprès : je suis sûr que les handicapés n'aiment pas que l'on ait pitié. Ils veulent bien que l'on soit solidaire et ils voudraient que le mouvement naturel de ceux qui ne sont pas handicapés soit de ne pas faire la différence, de réagir psychologiquement par -rapport aux handicapés comme s'ils ne l'étaient pas. Il doit y avoir à tout moment des chocs psychologiques très difficiles à dominer. J'imagine que c'est plutôt à M. Gillibert de l'exposer, lui qui connaît tant et tant de ceux qui participent à son action.
- Michel GILLIBERT.- Monsieur le Président, vous avez tout à fait raison. C'est surtout pour les jeunes, les enfants, les adolescents qui n'ont pas eu encore une expérience de la vie : d'un seul coup tout s'arrête, au moment où ils allaient s'envoler dans la vie ; tout s'arrête. Alors, bien sûr, à ce moment-là, il y a la différence qui se crée et il faut qu'ils surmontent cette différence. Il faut qu'ils la surmontent parce qu'ils sont des êtres dans leur chair et dans leur esprit, et ils ont à apporter à ceux qui sont debout ; et les gens debout ont à leur apporter. Il doit y avoir échange dans les différences.
- Noël MAMERE.- Vous vous étiez un homme très actif et vous vous êtes retrouvé tout d'un coup cloué, immobile sur votre fauteuil roulant. Quels sont les moments les plus difficiles que l'on connaît ? Est-ce aussitôt après l'accident ? Y a-t-il une sorte de période de rémission ?
- Michel GILLIBERT.- C'est une évolution, c'est un chemin. C'est une découverte. Etre handicapé, cela ne doit pas être une fin, cela doit être une nouvelle naissance. Nous devons découvrir autre chose. Il faut absolument, à travers cette expérience qui est dure et violente, découvrir autre chose. Avant, j'oubliais un peu les autres et je les ai rencontrés grâce à mon accident. C'est important.
- Noël MAMERE.- Monsieur le Président, vous avez évoqué le problème de la volonté par -rapport à la personne qui se retrouve handicapée du jour au lendemain. Et la volonté c'est quelque chose qui a toujours guidé votre vie, elle a toujours été le moteur de votre action.
- LE PRESIDENT.- Oui, mais je n'ai pas été exposé à pareille épreuve. Qu'aurais-je fait à la place de ceux qui ont subi ce malheur ? Ce malheur qui peut devenir une chance d'équilibre lorsque c'est dit par Michel Gillibert : il a le droit de le dire ; moi je ne peux pas le dire à sa place, sans quoi j'aurais l'air d'apprécier un peu légèrement ce qu'ont dû éprouver, ce qu'éprouvent les handicapés. Tout est volonté. Un jour, je suis allé assister comme Président de la République aux championnats de France d'athlétisme des handicapés, je crois que cela s'appelle Handisport. J'ai vu des filles et des garçons absolument remarquables au point de vue sportif, admirables sur le -plan de leur -état d'esprit puisqu'ils avaient réussi à faire aussi bien que ceux qui ne sont pas handicapés, c'est-à-dire mieux puisqu'ils sont obligés d'en faire davantage. Tout est volonté.
- Suis-je un homme volontaire ? Je le pense. Mais je n'oserais pas et je ne veux pas comparer ce que je dois faire dans une vie, après tout, normale, et qui n'a pas connu la différence avec ceux qui la connaissent, qui la subissent, qui en souffrent, et qui, pour devenir ce qu'ils doivent devenir, font ce qu'il faut pour retrouver une chance, des chances de vivre, de renaître. Comment peuvent-ils y parvenir sans une formidable volonté ?.
Noël MAMERE.- Deux autres aspects. Vous venez d'évoquer le sport par -rapport au handicap mais est-ce qu'on pourrait imaginer un Président de la République handicapé ? LE PRESIDENT.- Sûrement, oui.
- Noël MAMERE.- Cela ne gêne pas l'activité politique ?
- LE PRESIDENT.- Il y a sans doute des handicaps qui l'interdiraient mais il y en a beaucoup d'autres qui sont compatibles avec la fonction. Un Président de la République n'est pas obligé de courir le matin faire son footing, il n'est pas obligé de faire ceci, il n'est pas obligé de faire cela... dès lors qu'il est en mesure d'exercer sa fonction avec son intelligence et avec sa capacité de jugement. Deux choses qui appartiennent à beaucoup de handicapés.
- Noël MAMERE.- Il y a différentes catégories de handicaps. Est-ce qu'il y en a un que vous craignez le plus ?
- Le PRESIDENT.- Pour ceux qui savent, qui peuvent, le handicap est une possibilité de revivre, de renaître. Je pense qu'il y a aussi un apprentissage de la mort : ceux qui imaginent une vieillesse en ayant perdu l'esprit, le contrôle de soi, je pense que c'est pire que la mort. C'est la déchéance et le châtiment. Si j'en imagine un, c'est celui-là, qui me paraît le plus terrible à supporter.
- Noël MAMERE.- Que pensez-vous des hommes politiques ou des vedettes du show-biz comme Jane Birkin, qui s'associent à des mouvements comme ceux-là ? Pensez-vous que la médiatisation de ces problèmes peut participer à leur résolution ?
- Le PRESIDENT.- Moi, dans cette affaire, aujourd'hui, je ne suis qu'un auxiliaire. Jane Birkin, Michel Gillibert que j'ai eu la chance de rencontrer d'autres fois me disent : "nous avons une idée, nous allons lancer une grande action médiatique ; il s'agit d'attirer l'attention des Français et des Françaises sur l'importance qu'il y a à aider les handicapés". Je les comprends, ce qui est une façon de les aider. Je suis un auxiliaire : je suis à l'Elysée, et l'Elysée c'est tout de même un endroit symbolique, que presque tous les Français connaissent, du moins par l'image. Que mes amis aient songé à venir ici pour lancer cette action, je m'y associe. Mais ils en sont les acteurs principaux.
- C'est vrai que la grande difficulté de ces choses, c'est que l'on s'adresse à des millions et des millions de Français qui nous écoutent. Mais c'et une image qui passe. Il est donc indispensable de rappeler aux Français, d'une façon constante, qu'il y a là, à côté d'eux, un grand malheur, que ce grand malheur ne peut en rien altérer la dignité de l'homme.
- Noël MAMERE.- Il y a aussi le rôle de l'Etat qui est important...
- Le PRESIDENT.- Je pense qu'il est indispensable que la solidarité joue dans tous les domaines. Les personnes et les citoyens, ici et là, qui n'ont pas de responsabilités particulières autres que la responsabilité de solidarité. Chacun a cette obligation-là ; mais enfin, surtout l'Etat, la puissance publique qui dispose de véritables moyens d'action. Il y a tous ceux qui ont la possibilité de s'expliquer. Vous disiez, ceux du show-biz ou ceux de la politique qui ont quelque réputation, que l'on connaît : il est bon qu'ils interviennent pour cela. Dans ce domaine, j'admire la discrétion de ceux qui s'occupent de l'affaire dont nous parlons.
Noël MAMERE.- Dernière question : est-ce que vous avez vu ce très beau film : "Les enfants du silence" ?
- Le PRESIDENT.- Je l'ai vu. C'est une illustration de ce que l'on vient de dire puisque c'est un amour qui naît entre un professeur qui cherche à apprendre à des sourds-muets à entendre et à s'exprimer par la musique, par les vibrations de toutes sortes, qui s'éprend d'une de ses élèves. Et encore ce n'est pas exact : c'est quelqu'un qui se refuse à être élève, qui sert à tous les petits travaux de la vie quotidienne, qui est, en réalité, un caractère très fier, très farouche, très indépendant. Le thème est beau puisque le professeur, qui aime vraiment, croit pouvoir sauver cette jeune femme, en l'attirant dans le monde des entendants, et elle ne veut pas. Le chemin à faire vers celui qu'elle aime et vers les entendants, elle s'y refuse. Et finalement, on comprend que celui qui entend, qui n'est pas handicapé, doit faire, lui aussi, une large part du chemin, qu'il doit pénétrer dans le monde des sourds et muets - forme de handicap assez répandue - qui donne à penser, qui donne à rêver aussi parce que c'est un bel amour qui finit bien. Peut-être un peu de scoutisme américain s'ajoute-t-il au film et lui enlève-t-il un petit peu de sa force. Mais le thème est beau, c'est admirablement joué, et c'est un film qui vaut la peine d'être vu.

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