Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la crise économique et l'importance de la formation professionnelle, à la mairie de Lisieux, mardi 23 juin 1987. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la crise économique et l'importance de la formation professionnelle, à la mairie de Lisieux, mardi 23 juin 1987.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage en Basse-Normandie (Manche, Calvados et Orne) les 22 et 23 juin 1987

ti : Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Il n'était pas concevable de venir en Basse-Normandie, plus particulièrement dans le Calvados, sans s'arrêter à Lisieux. Et si, en effet, cette étape est trop brève pour pouvoir apprécier dans sa réalité la situation de lisieux et de sa région, ce que je verrai pendant ces quelques quarts d'heure, ce que j'entendrai, me permettra de saisir mieux la situation de cette ville. Et puis comment faire ? Je sais bien ce que sont les obligations d'un voyage officiel qui n'est pas la meilleure façon sans doute, d'approfondir sa connaissance d'un pays. Mais heureusement, la France est grande. Il y a beaucoup de régions, vingt-deux dans la métropole, quatre dans l'Outre-mer. Je m'étais promis de les visiter toutes, pendant les sept ans qui m'étaient impartis, je n'y arrive même pas, puisque c'est la 17ème région que je visite aujourd'hui, et qu'il ne me restera pas beaucoup de temps pour visiter les neuf autres.
- Ainsi vont les choses, j'aurai fait ce que je pouvais et je me réjouis d'avoir pu tout de même venir, enfin, en Basse-Normandie. Quand je dis venir c'est dans le -cadre de mes fonctions car j'y suis venu bien souvent pour connaître vos monuments, pour retrouver mes amis, pour, tout simplement me pénétrer de ces paysages, de ces moeurs, de ce climat, dans lequel je retrouve un peu, bien que je sois né un peu plus au Sud, le climat océanique de ma propre région, là-bas au-dessous de la Loire, mais pas tellement au Sud, je veux dire la Saintonge. Nous sommes des pays qui ont produit de grands navigateurs, un certain esprit d'aventure assez surprenant chez ces populations terriennes. Mais, après tout, la mer c'est l'appel à connaître le monde.
- Votre ville de Lisieux, c'est vrai, a marqué sa trace dans l'histoire de la France, une trace importante. Je me suis réjouis en arrivant, ici, à vos côtés, monsieur le maire, de voir cet Hôtel de Ville qui tient à garder sa prestance, qui véritablement porte signification pour les siècle passés, qui a échappé par une chance étonnante et heureuse aux désastres de 1944. Désastres associés aux libérations du pays, chèrement payés par cette région et par ses habitants. J'imagine, bien entendu, que vous vivez encore dans le souvenir, vous de cette génération qui avez connu et vécu cette période, qui en avez aussi éprouvé les chagrins dans la joie de la liberté retrouvée.
C'est vrai qu'au cours de ces dernières années - je ne dirai pas exactement 1981 si je me fie à mes informations cela a commencé quand même avant ; la crise mondiale, surtout celle qui frappe l'Occident a commencé, chacun le sait en 1973 et 1974, avec le terrible coût du pétrole et d'autres événements se sont surajoutés - Lisieux a été frappée dans les années qui ont précédé l'année de référence, enfin celle que vous avez choisie. Je pourrais vous dire à quelle date et quelles entreprises, et elle a connu aussi un nouveau surgissement de la crise en 1986 puisque vous avez dû déplorer la disparition, cette année-là, de deux très importantes entreprises qui ont accru votre chômage d'environ mille pertes d'emplois.
- Alors soyons équitables : depuis 1973 et depuis 1974, la France se trouve prise dans les tourments d'une crise mondiale ou plutôt d'une crise qui frappe le monde industriel de l'Occident. La France ne vit pas seule, mais j'allais dire qu'elle s'en tirera seule, elle supporte les conséquences d'une concurrence impitoyable, une concurrence est toujours impitoyable, c'est sa raison d'être, mais aussi des défaillances du pays leader sur le -plan de l'économie mondiale - je veux dire les Etats-Unis d'Amérique - qui n'a pas toujours rempli ses devoirs à l'égard du monde alentour. Cela n'ajoute rien au sentiment de respect et de reconnaissance que j'éprouve à l'égard du peuple américain, auquel nous devons tant. Il n'empêche que la France, comme beaucoup d'autres pays de l'Occident, de l'Europe, paye pour une part, certaines carences venues d'ailleurs. Et nous avons notre part de responsabilité collective. Nous l'avons surtout pour le redressement. Chaque gouvernement emploie ce mot, comme si rien n'avait été fait avant lui, cela c'est une sorte de travers propre au tempérament français. Cela n'a pas commencé avec nous, rassurez-vous. Quand on refait l'histoire de France au cours de ces deux derniers siècles, c'est un discours que l'on retrouve à chaque tournant.
'Suite sur la crise économique'
- Je dis cela aussi bien pour les uns que pour les autres : l'essentiel est que la volonté s'affirme commune pour en sortir et quand je disais que la France s'en tirera seule, c'était une formule peut-être excessive car nous sommes associés étroitement, et je m'en réjouis, à la construction de l'Europe. Mais même dans cette Europe - vous le voyez bien - lorsque les débats sont ouverts sur le devenir de l'agriculture notamment, mais aussi sur tous les -plans jusqu'à celui de la sécurité, il faut encore que la France, que les représentants de la France fassent valoir les intérêts nationaux, les intérêts propres et particuliers de notre pays et c'est dans la capacité de travail, d'imagination, d'audace et de constance du peuple français que ceux qui le représentent trouveront leurs meilleurs arguments.
- Notre situation continue à être celle d'un peuple qui en dépit de sa trop faible démographie, je veux dire du trop petit nombre de sa population - bien entendu il ne s'agit pas d'aller vers l'excès que l'on constate dans tant de pays plus pauvres, il ne s'agit pas non plus de tomber au niveau que connaissent certains de nos grands voisins européens avec un taux de natalité extraordinairement faible mais le nôtre n'est pas suffisant - 55 millions d'habitants, lorsque l'on voit se développer les grandes masses humaines sur certains points du globe - doit nous permettre de penser que cependant, malgré cette faiblesse structurelle qu'il faudrait corriger, nous n'en restons pas moins l'un des cinq premiers pays du monde sur le -plan économique, l'un des quatre plus grands pays du monde sur le -plan industriel, tandis que sur le -plan de la défense, de l'effort fait par les citoyens pour assurer la sécurité nationale, nous sommes le 3ème pays du monde. Je ne dis pas cela pour complimenter celui-ci ou celui-là : cela s'est fait à travers le temps dans la résolution que montre Lisieux, Lisieux détruite - disiez-vous - à 75 ou 80 %. Lisieux qui avec son corps risquait de perdre son âme, et qui cependant est aujourd'hui une ville toujours frappée, nous l'avons dit, par les événements de la crise mais où il existe assez de forces vives, assez d'énergie, assez de capacités naturelles, assez de ressources humaines, en même temps que les ressources de la nature, pour que ce passage soit dominé si chacun y met la main.
C'est là, dans la deuxième partie de votre allocution, monsieur le maire, que vous signaliez à quel point vous étiez personnellement attaché aux services de tous, et je n'en doute pas : il faut en effet aimer ce que l'on fait, ceux pour lesquels on agit. Il faut les respecter. Ce que vous avez parfaitement défini comme la tâche du maire d'une commune, c'est un peu celle que vous auriez pu me tracer pour moi-même, pour la gestion de la France tout entière. Qu'est-ce que la France, sinon l'addition de toutes ses réalités locales dans leurs diversités. Disons simplement que je me trouve parfois affronté à des problèmes qui, sans être d'une -nature différente, rencontrent des tensions ou des difficultés multipliées par l'importance nationale. Mais enfin, disons que c'est de même -nature. Je suis comme le maire d'une commune qui aurait les dimensions de notre pays ; comme j'ai été moi-même maire d'une commune plus petite que la vôtre, monsieur le maire de Lisieux, enfin pas si petite à côté de vos 25000, 26000 habitants - il ne faut pas manquer les 1000 qui manquaient dans mon calcul - sans quoi cela vous ferait passer dernière Hérouville et ce serait fâcheux | enfin fâcheux pour vous | Moi, j'étais maire d'une petite commune de 3000 habitants et j'ai pu voir par cette pratique quotidienne d'élu local, ce que j'ai été pendant quelques 35 ans, j'ai pu voir à quel point l'on devait porter ses soins pour que dans le respect des oppositions légitimes, des rivalités, des concurrences, de l'affirmation des pensées et de l'affirmation des intérêts, il reste tout de même quelque chose de commun et de durable qui soit véritablement caractéristique du destin de la France, de sa réalité populaire, de ses chances historiques. C'est à quoi nous nous appliquons. J'ai cru m'apercevoir que nous n'avions pas exactement les mêmes références, je veux dire récentes, parce que pour celles qui viennent du passé je ne pense pas que l'effort de 1940 à 1945 soit particulier à telle ou telle tendance de la vie politique ; et pour ceux qui ont notre âge - enfin moi, je ne veux pas vous vieillir mais pour ceux qui ont le mien - nous avons eu l'occasion d'y prendre part et de le vivre et de savoir que pour un grand pays - auquel nous avons la chance d'appartenir - tout est toujours possible s'il le veut.
Eh bien vous souffrez ici même d'une perte d'emplois qui dépasse la moyenne de votre département, lequel dépasse aussi la moyenne nationale. Sans doute aviez-vous des équipements industriels qui étaient plus exposés que d'autres à subir le choc, la naissance de la troisième révolution industrielle. Peut-être n'étiez-vous pas adaptés, préparés à subir ce choc de la troisième révolution ? C'est le cas de la France tout entière.
- Chaque fois que je réfléchis, non pas aux causes de la crise, tout le monde les connaît, mais aux moyens d'en guérir les effets, je pense que tout commence dans la faculté d'adaptation des hommes, des femmes, à réduire le temps où les révolutions scientifiques et techniques, une fois possédées par les hommes, le temps qu'il faudra à une société pour s'y plier, s'y adapter, les accepter, les dominer.
- Il est inévitable qu'une société quelle qu'elle soit, soit trop lente et trop lourde pour réagir aussi vite que le ferait un individu devant un péril ; il faut du temps, il y a les habitudes de pensée, il y a les structures établies, il y a le fait qu'on ne peut pas toujours être en éveil. Mais lorsque la crise se produit, et nous y sommes, même si l'on peut commencer à espérer le moment d'en sortir, cela est généralement dû au fait que ces sociétés-là sont lentes, trop lentes à assimiler les nouveaux savoirs et les nouvelles techniques. Comment répondre à cette question, sinon par ce mot cent fois répété mais qui doit prendre une signification très concrète pour nous, au moment où nous en parlons : par la formation des plus jeunes, et par la capacité donnée aux adultes eux-mêmes de s'habituer à des métiers nouveaux, à des nouvelles façons de penser, de concevoir, et même habituer leurs mains à des métiers différents de ceux qu'ils ont appris. Je pense, en particulier, aux femmes. Il faut quand même savoir que l'on a continué de former jusqu'à une époque récente les plus jeunes à des métiers - je pense à des jeunes filles - à des métiers qu'elles ne faisaient pas. Arrivées à l'âge adulte, on les formait à des travaux qui les destinaient à des métiers, comment dirais-je, sous-qualifiés, et naturellement sous-payés. Et dès l'âge de la responsabilité, du mariage et lorsqu'on ne se mariait pas, des charges de la vie, eh bien on était inadapté pour prendre une profession ou un métier qui puisse participer à l'évolution générale des techniques. C'est vrai aussi bien souvent des hommes. Cette ressource humaine, nous ne l'avons pas assez cultivée, quand on pense à tout ce qui nous vient de pays comme le Japon, mais aussi des Etats-Unis d'Amérique et parfois de l'Allemagne, sans oublier quelques pays plus petits dont on parle moins mais qui produisent aujourd'hui les extraordinaires machines qui après s'être substituées aux muscles de l'homme, se substituent désormais à son intelligence, oui, c'est l'intelligence de l'homme qui s'est mise dans ces machines-là, mais elles y répondent et elles se substituent aussi à sa mémoire, à son jugement. Il faut penser que ces armes-là que l'homme a lui-même construites, ces armes-là qui sont le -fruit de son intelligence, il faut qu'il continue de les dominer, qu'il cesse d'être l'esclave de sa machine.
'Suite sur la formation professionnelle'
- Alors, je réponds sérieusement, monsieur le maire, aux questions sérieuses que vous avez posées, que l'on percevait en France en accentuant l'effort pour former davantage, pour former mieux, les jeunes aux travaux qu'ils feront et que par l'éducation permanente, voulue par quelques-uns des nôtres, que nous soyons en mesure de faire adapter les plus anciens aux réalités du travail. Si nous créons cet instrument, ce n'est pas la seule condition à remplir, il en est d'autres mais c'est la première. Si cette condition là est remplie, croyez-moi, monsieur le maire et mesdames et messieurs, nous commencerons d'être en situation de maîtriser la matière dont nous commençons à connaître les secrets. D'où le formidable effort d'éducation nationale auquel il faut consentir depuis les plus petites classes jusqu'à l'enseignement supérieur qui doit être ouvert au plus grand nombre ; d'où la formidable nécessité de l'enseignement technique et professionnel. J'ai vu que dans ce département, certains efforts étaient arrivés heureusement à leur terme. Mais ce n'est pas assez encore. Lorsque l'on voit la qualification des jeunes dans les grands pays concurrents, où le niveau du baccalauréat est dépassé, le niveau de la licence aussi, pour accéder à des postes considérés chez nous comme modestes, qui n'en sont pas moins des responsabilités de maîtrise, alors on se dit que nous avons encore quelques progrès à accomplir. Nos vieux pays de culture sont parfaitement capables de saisir, soyez-en sûrs, toutes les ressources de l'esprit.
Monsieur le maire, mesdames et messieurs, je sais qu'en Normandie et qu'à Lisieux, il existe là un roc solide. Il s'agit d'une population qui a fait ses preuves dans l'histoire, qui est allée d'ailleurs un peu partout dans le monde, qui a su parfaitement allier les différents apports de la population à travers les temps. C'est une population travailleuse et courageuse et je n'oublie pas les travaux de la campagne : je sais le problème qui vous est posé sur le -plan de la gestion des quotas laitiers, cette gestion qui est l'élément le plus difficile, plus difficile encore que la décision à prendre et qui a été prise. C'est maintenant la façon de faire pour que les jeunes, ceux qui se sont installés, ceux qui étaient en pleine expansion, et qui ont été stoppés dans leur élan, en 1983 par la décision de référence de 1983 décidée par le Marché commun, par les pays de la Communauté économique européenne, ou que les plus jeunes des agriculteurs soient mis en mesure d'assumer leur carrière dans des conditions parfaitement décentes.
- Voilà, ce sont vos problèmes, ce sont aussi nos problèmes. Je vous remercie monsieur le maire d'avoir bien voulu me les exposer, et vous mesdames et messieurs, de nous avoir entendus. Je vais poursuivre maintenant ce voyage. La halte de Lisieux laissera en moi un souvenir. Je vous remercie de vous y être associés.
- Vive Lisieux, Vive le Calvados, Vive la République, Vive la France.

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