Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'inauguration du Salon international des techniques et énergies du futur à Toulouse, sur la recherche industrielle et la nécessité de créer un programme Eurêka audiovisuel, mardi 29 septembre 1987. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'inauguration du Salon international des techniques et énergies du futur à Toulouse, sur la recherche industrielle et la nécessité de créer un programme Eurêka audiovisuel, mardi 29 septembre 1987.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Déplacement officiel à Toulouse le 29 septembre 1987

ti : Monsieur le président,
- Mesdames et messieurs,
- C'est vrai, je n'ai pas dit que Toulouse serait la capitale du futur, c'est vous, mais vous aurez remarqué que je vous ai applaudi.
- Je pense que chacune des grandes cités françaises a sa vocation, que cette vocation fait partie du paysage de la France, que chacune est indispensable à l'autre. Mais c'est vrai que les réussites de Toulouse, réussites de toutes sortes mais généralement orientées vers la conception du futur et sa maîtrise, sont remarquables. Ce n'est pas par hasard si je suis venu en ce jour à Toulouse répondant, monsieur le président, à votre invitation. Ce n'est pas par hasard, c'est parce que, parmi les initiatives multiples qui me sollicitent, je pensais que celle-ci avait un sens particulier. J'avais en plus l'agrément de retrouver une région - où je compte de nombreux amis - que j'aime visiter, des personnalités dont j'apprécie le jugement, personnalités de toutes sortes et vous-même, monsieur le président, et celles et ceux qui vous ont aidé et qui sont à l'origine de ce très beau salon. Je vous remercie et je vous félicite.
- Je viens de parcourir ce quatrième SITEF. J'en retire une impression générale de grande vitalité, d'une sorte d'effervescence créatrice, qui reflète bien le dynamisme de votre ville dont nous parlons depuis le début de cet après-midi et qui vient d'être une fois de plus vérifié. Toulouse, avec ses universités, ses instituts de recherche, ses infrastructures industrielles, à la pointe de la recherche et de ses applications ; c'est vrai que c'est une vaste agglomération où vivent, créent, innovent, communiquent des milliers de travailleurs, d'étudiants, d'universitaires, d'industriels tournés vers les nouveaux savoirs. Nous sommes là pour cela : les nouvelles technologies.
Votre ville, c'est le coeur d'un vaste territoire, d'une grande région, qui peut accueillir encore beaucoup d'entreprises pourvu que l'actuel développement s'inscrive dans une dimension nationale et européenne adaptée. C'est à vous tous, ici présents, et d'autres encore, qui êtes engagés dans cette voie, de créer - comment dirai-je - un label, de le faire connaître à l'extérieur. Et ce salon, j'en suis convaincu, vous y aidera.
- Ce dynamisme, le vôtre, s'appuie sur des compétences, des moyens transférés à vos collectivités locales, j'avais l'occasion de le dire lorsque j'ai été reçu par M. le Président et les membres du Conseil général, de la même façon que c'était le fond de mes propos lorsque je me trouvais à l'hôtel de ville de Toulouse. C'est l'un des heureux effets des lois de décentralisation. Vous êtes responsables plus encore qu'hier, vous le serez plus encore demain. Vous pouvez vraiment peser sur votre destin - ce ne sont pas des mots en l'air - et si vous rencontrez encore des embarras inutiles, si les lourdeurs administratives ou les pesanteurs de l'Etat devaient vous gêner sur votre route, il faut le dire, il faut me le dire. Je suis un serviteur de l'Etat, je crois à la nécessité et à la bienfaisance de l'Etat, quand il ne se mêle pas de tout, quand il se mêle de l'essentiel. Il doit promouvoir l'ensemble du pays ; mais promouvoir l'ensemble du pays, cela ne veut pas dire que quelques-uns vont se substituer comme cela, loin de vous, à ce que vous êtes capable d'imaginer, de concevoir, de réaliser, c'est simplement et surtout vous donner le moyen de le faire.
L'organisation du salon 'SITEF' est symbolique d'une nouvelle donne - c'est le mot à la mode et je ne sais pas pourquoi je l'emploie, mais enfin c'est commode - dans la distribution des cartes entre la recherche et l'industrie, avec des relations très étroites qui aboutissent à la création de nouvelles entreprises. Vous l'avez signalé tout à l'heure, monsieur le président, et c'est tout à fait notable, quand on entend les conversations de ceux que j'ai rencontrés au hasard des stands à l'instant.
- Ce réseau se voit même dans le plan du salon qui a été dessiné autour de pôles où se trouvent rassemblées les réalisations de chercheurs appartenant à l'université et aux grands établissements publics de recherche, dans les domaines où se joue aujourd'hui notre avenir industriel. Les biotechnologies, l'électronique, l'informatique, les nouveaux matériaux, la productique, modifient déjà profondément à la fois les produits de la vie de tous les jours, les manières de produire, les relations sociales, l'organisation de l'espace et l'organisation du cadre de vie.
- Bon, je ne m'étonnerai pas ici, à Toulouse, que l'accent soit mis plus particulièrement sur le secteur aéronautique et spatial. Mais j'ai pu voir au passage que ce Salon international faisait aussi une place importante aux grands programmes engagés dans les domaines de l'énergie ou des grands calculateurs. Je m'en suis réjoui car tout se tient.
- Ces programmes correspondent à une solide tradition française comme l'ont déjà souligné les experts de l'OCDE qui, en 1985, avaient été chargés par le gouvernement de procéder à une évaluation de la politique d'innovation en France. Et les mêmes experts estimaient qu'il fallait veiller à diffuser plus largement les acquis de ces programmes. Ce que nous voyons précisément, ce que j'ai vu à l'instant, au Salon international des techniques et des énergies du futur, m'a permis de constater que la politique engagée à partir de la loi de programmation de la recherche, il y a déjà cinq ans, a donné d'utiles résultats.
- On continue. Il faut continuer. Rien n'est l'apanage de personne. La grandeur d'un pays est dans sa continuité, ce n'est pas la peine de chercher à monopoliser ou à mobiliser les énergies pour soi-même ou pour une génération, c'est cette continuité qui assurera la grandeur du pays à travers le siècle prochain.
A côté des entreprises mondialement connues qui sont maîtres d'oeuvre de tel ou tel grand programme, sont nées - je les ai vues aussi - de multiples petites entreprises dynamiques, ce qui montre bien que nous savons nous aussi exploiter nos ressources si nous le voulons. Il y avait comme une sorte de complexe français qui laissait penser que cela c'était pour les autres, on pouvait inventer mais on ne pouvait pas fabriquer, transformer ; nous sommes en train d'apporter la démonstration contraire. La principale richesse de la France, c'est son savoir-faire, la capacité de ses hommes, de ses femmes, leur imagination, leur ténacité au travail : encore faut-il une bonne organisation économique et une bonne organisation sociale pour porter leur effet maximum à ces dons qui nous sont accordés.
- Ce raisonnement s'applique à toutes nos entreprises, à toutes nos branches industrielles. On a beaucoup trop longtemps opposé des secteurs que l'on considérait comme inéluctablement en déclin aux industries dites de pointe et on a parfois laissé s'effondrer des pans entiers de notre économie, en vertu de ce raisonnement.
- Je l'ai souvent répété, il faut avoir foi dans les destinées d'un pays. C'est une erreur de croire que la France peut se limiter - c'est l'un des grands pays industriels du monde - à quelques activités aussi brillantes soient-elles, et je crois que votre exposition le montre bien.
- L'innovation, le progrès technique touchent tous les secteurs. Les automatismes, par exemple ont permis d'enregistrer des progrès considérables dans le domaine des transports urbains. Les techniques du laser et la conception assistée par ordinateur s'appliquent maintenant à l'industrie du textile comme à l'industrie de la chaussure. L'utilisation de nouveaux matériaux est un des facteurs essentiels des progrès de l'industrie automobile. L'énumération pourrait être longue parce que là, je me contente de citer des réalisations que j'ai aperçues en passant dans votre salon, mais je reste convaincu, devant la dégradation tout de même difficile à supporter du commerce extérieur, surtout pour les produits industriels, avec bien naturellement des raisons d'espérer, de surmonter ces difficultés, qu'il n'y a pas d'autre alternative que la modernisation, que la formation des personnes aux nouvelles techniques et que la recherche systématique des procédés, comme on dit - je n'aime pas non plus le mot - les plus performants.
- Bien entendu, la recherche publique peut et doit favoriser l'émergence d'entreprises qui rejoindront, dans la compétition internationale leurs homologues européennes mais aussi japonaises ou américaines. C'est pourquoi, je tiens particulièrement à saluer parmi les réussites que j'ai pu constater les entreprises d'informatique créées par des chercheurs issus de la recherche publique ou encore les entreprises qui ont développé des systèmes de surveillance des volcans ou des inondations. Un mouvement a été lancé, qu'une politique persévérante s'efforcera ou devra s'efforcer d'entretenir et cette politique doit viser à développer les grands programmes qui sont, je cite, comme des "moteurs de progrès technologiques" puisque je reprends là le titre d'un colloque que vous allez consacrer demain au projet d'avion spatial Hermès.
Vous vous rappellerez qu'alors que s'amorçait un mouvement de fuite des cerveaux vers les Etats-Unis d'Amérique, alors que l'Europe se demandait si elle allait demeurer un pôle mondial de recherche et de technologie, j'ai mis toute l'énergie dont j'étais capable lorsque j'ai proposé ce programme Eurêka à nos partenaires européens, qu'ils fusssent ou non dans la Communauté. Je leur ai dit - je parle de moi parce que je m'exprime en qualité de Président de la République française donc en votre nom - nous avons dit à nos partenaires : travaillons ensemble sur les technologies de notre avenir proche et nous gagnerons ensemble, ou bien chacun d'entre nous perdra. Nos ressources à nous Européens sont immenses, notre effort de recherche de base est remarquable : il nous suffit de surmonter le handicap de la dispersion. Un pays comme le Japon ne consacre pas plus de crédits à sa recherche que l'Allemagne, l'Italie, la Grande-Bretagne et la France. Et pourtant, ses résultats sont très supérieurs parce qu'il n'y a pas dispersion.
- L'idée était simple : comme toutes les idées simples l'application s'est révélée plus difficile, c'était une oeuvre pragmatique, il fallait éviter que cela se bureaucratise aussitôt. Dix-huit pays ont tout de suite participé, c'est-à-dire six de plus que les douze de la Communauté. Des pays extérieurs à l'Europe, Canada, Argentine..., se sont aussitôt intéressés et ont demandé des accords particuliers. Un pays comme l'Union soviétique a fait exactement la même demande, c'est dire l'intérêt que représente aujourd'hui Eurêka. En deux ans, la montée en régime de ce programme a été d'une exceptionnelle rapidité. J'aperçois quelques-uns des maîtres d'oeuvre ici, de ces programmes qui visent aussi vous le savez à rapprocher des entreprises, ce sont elles qui décident avec l'appui des puissances publiques, ce sont des programmes propres aux entreprises. Il en existe maintenant de très nombreux qui dépassent la centaine.
- De cela, je tire, mesdames et messieurs, un double enseignement. Nous sommes capables de nous maintenir dans la course mondiale et nous pouvons tirer parti des immenses ressources de l'Europe pour tenir sa place, place souvent perdue et que nous sommes en mesure de reconquérir si nous savons vouloir.
'Suite sur le programme Eurêka et l'audiovisuel'
- C'est pourquoi le moment me paraît venu de tirer les leçons de ce succès et d'étendre cette procédure féconde à d'autres domaines. Je vous ai parlé d'Eurêka, j'y apporte une dilection particulière mais d'autres que moi en d'autres moments ayant la même responsabilité que la mienne pourraient, pourront, ont pu agir de même. Je ne cherche pas à en tirer mérite, simplement cela a été fait et il faut continuer, et il faut donc élargir à d'autres domaines. Je vais en citer un qui me tient à coeur : l'audiovisuel.
- L'Europe voit aujourd'hui déferler sur elle un véritable ras de marée d'images venues d'ailleurs. Nous importons déjà le tiers de nos programmes audiovisuels. Les experts prévoient pour un proche avenir une demande de 125000 heures de programmes par an pour l'Europe, tandis que se profile avec le câble, le satellite, les nouveaux modes de réception, un nouvel âge de l'audiovisuel. Si les images, signes, sons, symboles qui imprègnent les loisirs, les rêves, les fêtes des Européens venaient en majorité de l'extérieur de l'Europe, c'est leur imaginaire, c'est le fond même de leur être qui serait pratiquement conquis, occupé. Ce serait un échec culturel dramatique, ce serait un échec politique pour l'Europe car elle ne pourrait plus témoigner ni auprès de ses citoyens, ni aux yeux du monde de son unité, ou de son identité culturelle. Enfin, ce serait un échec économique grave car la production des biens culturels qui a engendré de véritables industries, serait asphyxiée - et ici même on sait de quoi je parle - et avec elle un des pôles essentiels d'innovation, de créativité, de dynamisme. Ne pas laisser le champ libre aux productions américaines, demain japonaises, brésiliennes, indiennes, pour ne pas perdre notre indépendance culturelle. C'est une nécessité et chacun des pays de l'Europe doit tenir le même langage. Car cette Europe est en quête d'une nouvelle économie de la culture qui devra se situer sur les marchés mondiaux tout en favorisant le pluralisme et la qualité, atteindre l'équilibre entre le rôle d'entrainement des Etats et un engagement accru du capital privé. On ne peut plus faire l'impasse sur la culture : on ne doit pas le faire.
'Suite sur le programme Eurêka et l'audiovisuel'
- Aussi, j'ai décidé de proposer, je l'ai fait déjà, je le réaffirme aujourd'hui à Toulouse car c'est un rendez-vous pour moi très symbolique, de proposer dans les mois qui viennent à nos partenaires de la Communauté économique européenne, de la Communauté, la mise en route d'un Eurêka audiovisuel afin de créer un patrimoine audiovisuel européen permettant à nos créateurs, à nos producteurs, à nos diffuseurs, au cinéma, à la télévision de reconquérir ce marché, donc la place qui nous revient à nous Européens non seulement chez nous mais aussi hors de nos frontières, sur les marchés internationaux.
- J'ai dit 125000 heures sont nécessaires aujourd'hui par an. Les moyens de diffusion se démultiplient mais les moyens de la production eux restent semblables à eux-mêmes. Nous sommes aujourd'hui capables de produire 5000 heures, nous Français. Vous imaginez ce que seront les informations de toutes sortes qui vous parviendront et qui formeront les mentalités qui impressionneront, imprégneront les personnalités de nos concitoyens. Alors, il faut avoir confiance en soi-même. On ne peut pas diffuser, on ne peut pas multiplier les moyens de la technologie et il faut le faire, bientôt les satellites, et en même temps ne pas faire appel à nos créateurs et à nos techniciens pour qu'ils remplissent les programmes. Voyez ce qui se passe sur le -plan des logiciels où la France se trouve parmi les mieux placés. Nous ne disposons pas toujours du contenant mais nous fournissons le contenu. Là nous continuons de fournir le contenant à une place qui est la nôtre et nous négligeons, nous qui avons une telle réserve de culture, nous négligeons le contenu.
- C'est une affaire de civilisation, mesdames et messieurs, et un salon comme celui de Toulouse est l'occasion pour moi de le dire aux Français. Mais enfin, je vois dans ce salon beaucoup de raisons d'espérer.
Toulouse était, jusque dans les années 1950, c'était rappelé je crois tout à l'heure à l'hôtel de ville par M. le maire 'Dominique Baudis', "un gros village" comme l'écrivait l'historien Philippe Wolff. Tout d'un coup l'esprit industriel a insufflé toute une série d'initiatives. On y a implanté les "cathédrales" aéronautiques. Et puis, vous avez oeuvré, vous toutes, vous tous sur place, vous avez fait le pari de la matière grise, de l'intelligence, la capacité de maîtriser la matière pour en tirer tous les secrets. Vous avez de ce fait retrouvé des traditions universitaires prestigieuses puisqu'elles sont nées chez vous dès 1229. Que de chemin parcouru, que d'énergie déployée pour gagner.
- Je peux vous le dire monsieur le président parce que vous en êtes l'artisan avec naturellement tous ceux qui a Toulouse ou dans la région Midi-Pyrénées ont pris part à votre effort, on peut dire que le succès est là, du moins il est sur la ligne de départ, vous lui avez donné l'élan, il faut suivre. Alors cela méritait d'être salué, je suis heureux de l'avoir fait, c'est-à-dire d'être venu parmi vous et de vous voir vivre, travailler, proposer, inventer, avoir en vous l'énergie, je dirai presque le sourire de l'espoir et de la volonté et je vous souhaite bonne chance. Merci.

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