Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le rôle des communications, et notamment du TGV, dans la construction de l'Europe, ainsi que sur l'unité nationale, à l'hôtel de ville de Tours, mardi 23 février 1988. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le rôle des communications, et notamment du TGV, dans la construction de l'Europe, ainsi que sur l'unité nationale, à l'hôtel de ville de Tours, mardi 23 février 1988.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Déplacement officiel en Touraine le 23 février 1988 (visite du TGV Atlantique à Vouvray)

ti : Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Déjà depuis longtemps je souhaitais venir à Tours. Au cours de ces sept dernières années, j'ai parcouru beaucoup de régions mais pas toutes, beaucoup de départements mais il en reste que je n'aurai pu visiter. Je voulais, à Tours, dans ce département, dans cette ville capitale, je voulais marquer l'importance que j'attache aux travaux qui s'y accomplissent, monsieur le maire, sous votre direction.
- Devant me rendre à Vouvray pour le TGV, il était vraiment facile d'aller jusqu'à Tours - je vous l'ai fait savoir, vous avez bien voulu me dire aussitôt que cela serait possible et je l'espère utile - et me voilà, mesdames et messieurs, parmi vous, heureux d'être avec vous.
- Je pense avec un peu de regret aux quelques villes qui jouent leur rôle dans la vie nationale et dans lesquelles je n'aurai pu m'arrêter. Mais Tours, tout de même, non seulement dans l'Ouest de la France mais sur le territoire national tout entier, remplit un tel rôle, est riche d'une telle histoire, se développe d'une telle façon qu'il me paraissait impossible d'achever ce mandat sans venir vous voir. C'est fait. Je vous ai entendu monsieur le maire 'Jean Royer', permettez-moi de reprendre les points de votre exposé et de vous dire, sur les quelques points que vous avez traités, où en sont mes propres réflexions.
- D'abord, parlant de votre ville que vous aimez, que vous servez, vous l'avez située dans la géographie de la France et dans la géographie de l'Europe et bien que nous ayons chacun tendance à placer l'endroit où nous vivons au centre de l'univers, comme le disait si bien, de la gare de Perpignan, Salvador Dali, il n'empêche que pour moi, homme de l'Ouest, et connaissant un peu l'histoire de mon pays, Tours représente un apport déterminant dans l'équilibre national. Mais puisque vous avez abordé le thème des communications, des relations qui permettent aux hommes, aux idées, aux marchandises de circuler, comme vous avez eu raison d'insister sur le complexe routier, ferroviaire, fluvial qui fait de votre ville un lieu privilégié même si vous en connaissez les difficultés qui n'ont pas été, j'imagine, faciles à surmonter. Que de fois, au volant de ma voiture ai-je traversé votre ville, aperçu les constructions qui se multipliaient là en franchissant la Loire, en atteignant le Cher, en se dirigeant vers le Sud, et observant en effet ces vallées et ces plaines et cette masse d'eau qui arrive jusqu'à vous, je me représentais assez aisément les problèmes d'urbanisme et de construction qui se posaient aux bâtisseurs.
Croyez-moi - et en ce sens nos pensées se rejoignent - ce TGV, je l'ai voulu. Lorsque j'ai été élu Président de la République, le TGV Paris - Lyon - Méditerranée était déjà en chantier. C'était, non seulement l'une des grandes et bonnes idées de mon prédécesseur 'Valéry Giscard d'Estaing', mais c'était aussi la marque d'une continuité nécessaire. Je n'ai jamais lésiné à reconnaître ce qui avait été accompli d'utile au pays comme cette merveille de la technique, cette compétence portée à son sommet, cette rapidité de ce train que nous envient tous les pays du monde. J'y ai, si j'ose dire, piloté bien des chefs de gouvernement, y compris Allemands et Japonais pour leur montrer qu'en France aussi, on pouvait faire aussi bien et quelquefois mieux. Et on fait mieux avec le TGV qu'avec n'importe quel autre train dans le monde | Mais il était vraiment fâcheux qu'en raison de l'énorme dépense et l'énorme investissement que cela représente, dans l'incertitude où l'on était encore de la rentabilité, de se lancer dans des constructions nouvelles alors que tant de devoirs sollicitent la France, j'ai pensé que c'était prioritaire. Et je me souviens des discussions que j'avais avec Pierre Mauroy à l'époque chef du gouvernement, que je crois avoir convaincu ; il fallait décider d'ouvrir cette partie de la France à la circulation de l'Europe. Et comme vous l'avez fait, je tiendrai le même raisonnement. Déjà se lancent, comme je l'ai souhaité, le TGV Nord avec sa liaison vers Londres par le tunnel sous la Manche et ses futures liaisons vers la Hollande, la Belgique et Francfort, Cologne en tout cas.
- Je n'oublie pas - vous l'avez citée - la ligne nécessaire entre Paris et Strasbourg, au débouché de la France vers les pays de l'Europe centrale. Tout cela bien entendu de brèves distances, car il appartiendra à nos successeurs d'entreprendre encore pour permettre à la France d'être plus ouverte aux migrations de toutes sortes, plus ouverte, vous avez également eu raison d'insister sur les autres moyens de communications. Vous avez rappelé Calais, Bayonne, Nantes, Genève, vous avez esquissé le problème des canaux, des voies fluviales, mais vous savez bien, monsieur le maire, que si aujourd'hui ces grandes migrations se dirigent d'Hambourg vers Rome, c'est aussi parce que nous ne disposons pas du système de canaux, du système fluvial qui permet à moindre coût d'atteindre la Méditerranée. Alors que cela est également à notre portée. Pendant la fin du 19ème siècle, au début du 20ème, nous avons bouché nos canaux. On nous proposait, à nous, parlementaires ou maires des villes du centre, de mettre des autoroutes, d'assécher, bref, d'interdire à ce moyen de communication son extrême commodité.
Permettez-moi d'ajouter que si, sur ce -plan, nous nous retrouvons aisément, le TGV, la grande qualité de ces ingénieurs et de ces constructeurs, la beauté, la réussite esthétique à la fois de cette voie ferrée, de ces ouvrages d'art et de train à grande vitesse, si je vous rappelle les grands circuits routiers, autoroutiers et les grands moyens fluviaux, on ne pouvait compléter cette esquisse et je m'adresse à un spécialiste, plus spécialiste que moi-même sans aucun doute, on ne pouvait le faire que si l'on avait une conception entière de l'Europe dans la réalité de son histoire, de sa géographie et de sa culture. C'est pourquoi j'ai tant voulu l'adhésion de l'Espagne et du Portugal. Alors que jusqu'alors l'Europe de la Communauté s'arrêtait une fois de plus aux Pyrénées avec ces deux vérités d'un côté et de l'autre, alors que finalement nos grandes villes du Midi étaient en cul de sac, aujourd'hui elles s'ouvrent, elles vont s'ouvrir plus encore demain, sur deux autres pays de vieille et de forte culture dont l'un est aujourd'hui l'un des plus grands pays du monde, industriel et agricole, tandis que l'autre s'éveille aux vieux mirages d'une grande histoire. De telle sorte qu'une ville comme Tours, aujourd'hui comme la plupart des villes qui se trouvent sur cet itinéraire, seront désormais des lieux de passage, qu'il vous appartient de transformer en villes d'étapes. Et j'ai bien vu que tel était votre souci. Sans doute est-il intéressant qu'on passe par chez vous, mais il n'est pas négligeable qu'on s'y arrête. Ce qui permettra aux entreprises qui hésitent encore à s'éloigner de la région parisienne ou des plus grands centres, la vallée du Rhône, ce qui les incitera - une heure de Paris avec le TGV - ce qui les incitera à s'installer sans avoir à craindre des difficultés inutiles de transport et cette sorte de peur de la province que l'on distingue aisément et que les provinciaux comme moi comprennent mal.
- Je me réjouis de voir votre ville, dont la conception d'urbanisme est grande, se préparer à des lendemains qui feront d'elle, non seulement la capitale de cette région, la capitale réelle de toute une région et une sous-région juste aux approches de la Bretagne, en ouverture de l'ouest et du sud-ouest, en communication avec le centre, mais encore je sens naître ici, se développer, grandir, une belle ambition, celle qui formera des hommes, des femmes, qui les préparera à la compétition déterminante fixée aujourd'hui en objectif à court terme, l'échéance de 1992.
Et pour compléter ce rapide exposé, si j'ai voulu continuer l'oeuvre -entreprise avant moi, en perséverant dans la construction du TGV vers Lyon, si je l'ai poursuivie en la développant vers l'ouest et le sud-ouest, si j'ai commencé de le faire en la dirigeant vers le nord et vers la Grande-Bretagne, par le tunnel - le fameux tunnel - si souvent mis en chantier et qui avait accumulé jusqu'alors les échecs jusqu'au jour où sur un bout de papier, j'ai pu avec Mme Thatcher, signer le document, à Lille, qui engageait nos deux pays; si j'ai voulu l'adhésion de l'Espagne et du Portugal, en dépit de multiples oppositions, c'est parce que je crois que le destin de la France est de se recentrer dans l'Europe. Nous sommes exactement au centre de la Communauté, nord-sud et en raison de l'étroitesse de cette Europe, vers l'est, nous devons nous préparer à franchir les distances, car jamais nous ne devons oublier que la Communauté qui trouvera sa pleine signification en 1992 - 93, que cette Communauté doit déjà être ouverte aux pays d'occident, qui n'ont pas adhéré, comme ces pays de l'Europe centrale et de l'Europe de l'Est, qui sont d'Europe comme nous. Et si nous sommes aujourd'hui séparés par des formes de système politique, économique, culturel souvent, si nous sommes encore les fils de l'Europe de Yalta, nous devons déjà dépasser le temps et les distances, imaginer ce que sera le siècle prochain et comprendre que naît une civilisation commune et formée aux mêmes disciplines. Un jour, ces pays de l'Europe se retrouveront, ils auront détruit les murs qui les séparent et auront retrouvé les communautés spirituelles dont ils sont issus.
- Je crois que l'on peut tenir ces propos à Tours parce que Tours est une ville où l'on sait échanger. Vous devez avoir vos défauts, mesdames et messieurs - je veux dire les habitants originaires de cette région - et aussi bien monsieur le maire qui a dû à travers le temps tout de même, épouser les contours de son pays d'adoption. Mais vous avez aussi vos qualités, et parmi celles que l'on connaît en France depuis toujours, vos écrivains en ont assez parlé, ce ne sont pas des moindres, il y a une qualité d'accueil, une cordialité, une ouverture du coeur et de l'esprit assez rares. On ne se referme pas sur soi en Touraine. La preuve en est que nous pouvons comme cela échanger nos propos, en n'ayant pas le sentiment de violer des tabous. C'est bien naturel et c'est bien nécessaire que le chef de l'Etat, que le maire d'une grande ville au demeurant visant d'autres mandats fort importants, puissent, devant des personnes elles-mêmes responsables et devant un grand nombre de Tourangeaux, dire ce qu'ils pensent du destin de la France.
- J'ai - je dois dire "je" en la circonstance - j'ai avec beaucoup d'autres, non pas tout seul, mais mes fonctions m'y conduisaient, j'ai décidé la négociation qui verra les frontières intérieures de la Communauté européenne s'abattre. Comme j'ai souvent l'habitude de dire : "il n'y a pas de grande chance sans grand risque", et si partout en France on ne s'organise pas déjà, les efforts de l'imagination, les forces du caractère, la qualité des structures, l'énergie dans le travail, et la capacité du savoir, si l'on ne réunit pas tous ces éléments, nous ne gagnerons pas notre chance d'être demain, comme nous le fûmes à travers le temps, l'un des pays capables de montrer à l'Europe son chemin. Et nous le pouvons, nous en avons le moyen, nous sommes aujourd'hui comme nous l'étions il y a deux ans, il y a quatre ans, il y a six ans, vous savez, c'est une longue suite que celle des générations y compris les générations politiques, ceci sans aucune allusion à quoi que ce soit.
Je plaide pour une continuité, non pas en toutes choses, - il est bon qu'il y ait des changements de cap - mais dans un certain nombre de domaines, en particulier comment façonner l'image de la France, comment remodeler ses structures, comment donner au savoir humain le moyen de dominer la matière qui se révèle aujourd'hui par nos savants, qui se révèle aujourd'hui à notre connaissance émerveillée. Comment faire ? Et c'est vrai que ce sont les pays qui les premiers ont pris ce chemin-là, du savoir, aux pointes de la technologie, ce sont ces pays-là qui souffrent le moins du chômage, renversant l'ancienne proposition, à savoir qu'il ne fallait en rien changer les modes d'exploitation industrielle, parce que nos travailleurs ne pourraient s'y adapter.
- Vous avez raison, ici à Tours comme dans d'autres villes de France, de développer par l'université, les instituts technologiques 'IUT', le savoir et le savoir manuel lié d'aussi près au savoir de l'intelligence qui participe de l'intelligence. Et ce que vous avez dit des compagnons de toutes sortes, du compagnonnage, il y avait les compagnons du Tour de France, nous les connaissons nous aussi, nous les rencontrons de çi, de là, mieux encore s'ils ont leur musée, on peut suivre à travers le temps ce qu'ils furent, et ce qu'ils restent, mais j'en connais encore un peu partout en France qui sont capables, avec leur mystique, de démontrer que leurs mains sont capables de fabriquer les chef-d'oeuvres qui ont jalonné notre histoire.
- 1992 - 1993, c'est une satisfaction pour moi que de voir aujourd'hui tant de formations politiques - et je les en remercie - se rejoindre au moins sur ce point : il faut gagner cette échéance dans la meilleure situation de compétition, nous pouvons être les meilleurs, nous ne le serons pas partout et dans tous les domaines mais assez et nous n'avons pas d'instinct de domination, mais assez pour que la France perpétue à travers le temps qui vient, les grandeurs qui furent les siennes.
- Monsieur le maire, mesdames et messieurs, communication physique, matérielle ; communication humaine, formation des esprits, formation des techniques, vous avez choisi ces thèmes monsieur le maire car vous les suivez de près depuis longtemps - je n'oublie pas le temps où nous étions ensemble à l'Assemblée nationale - ce n'est pas le premier discours de Jean Royer que j'entends, mais à la tribune de l'Assemblée nationale avec la même aisance, déjà, vous abordiez tous les sujets qui pouvaient intéresser la France, chacun à sa manière.
Ce que je voudrais dire avant de terminer, monsieur le maire, mesdames et messieurs, c'est que je crois de toutes mes forces à la grandeur et à la permanence des idées. Elles conduisent le monde. Et les idées que l'on se fait ou que l'on apprend, celles que l'expérience vous donne, celles aussi dont on hérite souvent pour des raisons multiples, il faut qu'elles soient fermes, précises, claires. Et la démocratie doit s'organiser autour des choix. Ils sont non seulement légitimes, mais ils sont nécessaires. Ces confrontations sont source de progrès. Ce que je ne voudrais pas, c'est qu'à partir de la fermeté nécessaire des idées, on débouche sur l'esprit de système et qu'on ajoute à la légitime contradiction des idées et des choix, l'hostilité des personnes. Bref, je plaide pour que les idées claires et fortes, pour que l'idéal conduise les hommes sur la route qu'ils choisissent mais aussi pour que le respect des autres, le refus de l'esprit de système, bref le refus du sectarisme qui interdit d'échanger, de parler, de travailler ensemble ; il appartient au peuple de décider qui le gouverne, qui le préside, quels thèmes et quels travaux le mobiliseront mais quand cela est fait, le devoir des Français est de s'unir pour mener à bien la tâche voulue par les Français.
- Je suis ennemi de toutes confusion. L'opposition et la majorité, c'est la règle d'une démocratie. Il est bon qu'elle change. Pas trop de fixité, pas trop de permanence, pas non plus de mobilité incessante, faisons confiance au peuple de France, d'instinct il sait ce qu'il lui faut. Mais je lui dit ce qu'il ne lui faut pas, c'est la France divisée en clans, en églises rivales, en factions, en parties qui s'interdiraient de travailler à la construction de la France. Chacun son tour peut-être, mais dans le respect de la loi commune. J'ai dénoncé l'esprit de système, je n'aime pas le sectarisme, j'apprécie la clarté des idées et la fidèlité à soi-même et de ce point de vue-là, monsieur le maire, je me trouve très à l'aise quand je suis avec vous sur une tribune. Nul n'ignore que nos choix ne sont pas les mêmes sur beaucoup de points, nul n'ignore ou ne doit ignorer que comme les Compagnons du Devoir, lorsque nous avons notre chef d'oeuvre, fût-il modeste, à tracer de nos mains, nous y mettons tout notre coeur.
- Merci, mesdames et messieurs, merci monsieur le maire pour cet accueil de Tours, nous allons maintenant poursuivre la visite déjà décidée auprès de votre musée et puis je rentrerai à Paris heureux de vous avoir rencontrés, d'avoir salué Tours et par là-même l'Indre-et-Loire, la Touraine. Je puis me permettre de vous dire mesdames et messieurs, sans hausser le ton et de toute ma confiance.
- Vive Tours,
- Vive la République,
- Vive la France |

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