Interview de M. François Mitterrand, Président de la République et candidat à l'élection présidentielle de 1988, à Antenne 2 et FR3 le 15 avril 1988, sur son rôle dans la création du marché communautaire de 1992 et les chances de la France en matière économique, scientifique et culturelle. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Mitterrand, Président de la République et candidat à l'élection présidentielle de 1988, à Antenne 2 et FR3 le 15 avril 1988, sur son rôle dans la création du marché communautaire de 1992 et les chances de la France en matière économique, scientifique et culturelle.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François, AUGRY Marie-laure.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Campagne électorale officielle pour l'élection présidentielle de 1988, du 8 au 22 avril 1988, premier tour

ti : Mme AUGRY.- Monsieur le Président, bonjour.
- Nous venons de faire un voyage à travers l'Histoire, à travers toutes ces images... il y en a quelques-unes qu'on pourra prochainement ajouter... ce sont les images de la construction de l'Europe... une Europe qui se construit difficilement mais qui se construit avec un rendez-vous 92 et un rendez-vous important... la France va jouer son va-tout en 92 '1992' ?
- F. MITTERRAND.- ... C'est un tournant décisif... son va-tout, c'est beaucoup dire |... mais ou bien nous prendrons le chemin de l'Europe et la France en même temps que l'Europe sera l'une des grandes puissances dans ce monde et les Français prendront part aux décisions qui prennent sur la scène de ce monde... ou bien nous serons enfermés dans nos limites... ce qui ne serait pas suffisant...
- Mme AUGRY.- Et ce serait une asphyxie à moyen terme ?
- F. MITTERRAND.- La seule chance, la vraie chance, c'est l'Europe... il faut bien se le dire... et c'est pourquoi j'ai toujours choisi l'Europe depuis déjà longtemps.. Il a fallu lutter... il faut encore lutter.. Chaque fois que je me rends dans un Sommet européen, et j'y vais depuis sept ans, j'ai pu mesurer la difficulté. La puissance des intérêts nationaux concurrents pèse encore lourdement. Il faut donc une volonté... il faut y croire... il faut croire... il faut vouloir l'Europe. Je la veux... je n'ai pas besoin de lui montrer, je le crois... c'est une chance dans tous les domaines mais j'aimerais qu'on en parle précisément.
- Mme AUGRY.- On va en parler précisément et on va justement un petit peu cerner ce problème de l'Europe à travers ces quelques images que nous allons découvrir et qui sont signées, monsieur le Président, de Mathias Ledoux.
- CLIP : "J'ai pris l'initiative de donner un nouvel élan et de décider que, désormais, les frontières s'abattraient... il n'y aurait plus d'obstacle, ni pour les personnes, ni pour les marchandises, ni pour les capitaux, pour rien... désormais, partout, en Europe, l'Europe de la Communauté... partout, nous serions chez nous".
- "L'Europe sera bientôt en mesure de devenir première ou l'une des premières puissances dans le monde... dans la connaissance de la science et dans l'application des techniques".
- "Il n'y a qu'un mot d'ordre, moderniser nos entreprises pour rendre notre industrie et notre agriculture plus compétitives encore".
- "La France unie ne le sera que si elle est en même temps la France en mouvement... celle qui crée, qui invente, qui produit, qui avance... celle qui croit en elle-même et dont toutes les énergies sont tendues vers des objectifs simples, vers des objectifs forts".
Mme AUGRY.- 92 '1992', monsieur le Président, c'est pour après-demain, presque... il reste peu de temps pour gagner... il reste peu de temps pour s'imposer... peut-on encore gagner lorsqu'on s'aperçoit qu'aujourd'hui, en 1988, l'Europe a déjà du mal à se faire, qu'on frise la crise à chaque fois qu'on se rencontre dans un sommet européen ? Je dirais : est-on mûr pour cette aventure ?
- F. MITTERRAND.- C'est toujours difficile ; moi, je ne connais rien qui soit grand et qui ne soit difficile ; comme je suis sûr que c'est la chance de la France, je veux qu'on y applique toutes nos forces. Et c'est vrai que lorsque je vois tomber devant nous des chiffres inquiétants - encore hier cette baisse de notre commerce extérieur : un déficit de plus de 5 milliards de francs -... oui, je m'inquiète et j'ai envie de dire à nos entreprises, j'ai envie de dire à tous ceux qui prennent part au développement de notre économie, "prenons garde", "associons nos efforts", "unissons-nous", "ayons cet objectif bien en tête". Mais il faut mesurer l'ampleur de l'enjeu.
- L'Europe, cela veut dire 320 millions d'habitants. Cela veut dire que, déjà, première puissance commerciale du monde, c'est le cas aujourd'hui, l'Europe des Douze sera, si elle le veut, bien entendu, la première puissance agricole du monde, - elle l'est déjà -, la première puissance industrielle, la première puissance technologique et pour peu que nous disposions de la monnaie qui commence d'exister, l'écu, et qu'une Banque centrale puisse gérer cette monnaie, nous serons en mesure d'équilibrer la force américaine et la force japonaise.
- Nous, là-dedans, nous la France, nous pouvons remplir un rôle déterminant... l'aiguillon et le fer de lance... voilà pourquoi j'invite les Français, vraiment, à se lancer dans l'aventure européenne en y mettant toutes leurs forces et toutes leurs chances.
Mme AUGRY.- L'Europe la plus difficile à construire, c'est sans aucun doute l'Europe économique.
- Est-ce que l'entreprise française aura les atouts pour gagner ?.. Je veux dire, aujourd'hui, elle a des difficultés... on sait que les investissements sont difficiles... elle se plaint de charges trop lourdes, de sa fiscalité, etc... est-ce que, demain, elle pourra être compétitive ? ... aura-t-on les moyens d'être compétitif sur tout ?...
- F. MITTERRAND.- Il faut que la France se donne les moyens. Ils sont faciles à dire, naturellement, plus compliqués à mettre en oeuvre... il faut avoir des jeunes gens - je l'ai déjà expliqué, j'y reviens - des jeunes gens formés pour les métiers nouveaux, pour les technologies nouvelles. Et de ce point de vue quand j'ai fait décider - car c'est moi qui l'ai proposé à l'Europe - le plan Eurêka qui consiste à ce que les principales industries non seulement des Douze pays de l'Europe mais de Six autres... dix-huit pays... se mettent d'accord pour pousser au plus loin les plus hautes technologies modernes capables de concurrencer les autres : Américains, Japonais et ici ou là, par exemple, dans l'Asie du Sud-Est... je pensais que ce serait donner un élan à la recherche française et à la formation française.
- Malheureusement, la recherche, on a coupé les crédits, en 1986... c'était exactement faire ce qu'il ne fallait pas faire.. Rien n'est irrémédiable.. Il faut reprendre, donc former les jeunes gens aux disciplines de métiers nouveaux, donner à la recherche tous les moyens dont elle a besoin, donc développer notre technologie, permettre aux investissements productifs de trouver les avantages légitimes, notamment en matière fiscale, pour qu'ils puissent se dégager et que les entreprises réinvestissent chez elles. Et puis il faut que les entreprises ne comptent pas que sur l'Etat mais s'habituent déjà à lutter pour elles-mêmes... il faut qu'elles s'habituent à conquérir des marchés... il faut que les jeunes cadres et les ouvriers se forment, les employés se forment à l'éducation des langues, l'enseignement des langues... qu'ils aient envie de conquérir le monde entier.
- Mme AUGRY.- Est-ce que les entreprises fortes, aujourd'hui, les multinationales sont celles qui sortiront le mieux de cette aventure européenne ?... et est-ce que, du côté des PME et des PMI, on n'est pas un petit peu inquiet aujourd'hui ?
- F. MITTERRAND.- Oui, beaucoup sont inquiets... mais, personnellement, je suis assez optimiste sur le sort des PME qui voudront, naturellement, faire ce travail car le fait de disposer d'une unité moyenne ou plus petite permet souvent plus de mobilité que les corps un peu lourds des très grandes entreprises.
- Aujourd'hui, sur le marché européen, j'observe quelque 30, 35 très grandes entreprises qui gagnent mais il y a aussi 250 à 300 entreprises moyennes qui réussissent tout aussi bien.
Mme AUGRY.- Alors, il y a aussi l'autre Europe et c'est peut-être là où l'on a le plus d'atouts, nous Français, qui est l'Europe de la technologie, l'Europe des sciences, l'Europe des idées, l'Europe de la culture... c'est l'Europe d'un doux rêve et d'une grande satisfaction intellectuelle ?
- F. MITTERRAND.- Je vais vous prendre un seul exemple pour l'Europe de la culture... bien entendu, on peut développer l'enseignement des langues, - j'en ai parlé tout à l'heure - mais alors pour l'ensemble des étudiants, permettre aux étudiants de passer d'une université à l'autre... c'est le plan "ERASMUS" que nous avons récemment financé. Il y a tout cela à faire... mais je voudrais surtout vous parler du Plan qui s'appelle "Eurêka"... "l'Eurêka" audiovisuel... savez-vous qu'il faut que 125000 heures de production télévisée soient mises en jeu pour satisfaire les programmes de l'Europe des Douze ? 125000 heures.
- Savez-vous combien nous produisons, à l'heure actuelle, nous, Italie, Allemagne, Angleterre, France etc.. ? ... 25000 heures... cela veut dire qu'à l'heure actuelle non seulement nos enfants mais nous-mêmes, nous allons recevoir des images et une forme de culture du Japon ou des Etats-Unis d'Amérique, seuls en mesure de produire les 100000 heures qui nous manquent... voilà un beau projet et c'est très important... parce que notre culture, nos sources mêmes de vie, de pensée et d'action sont commandées par cela.
Mme AUGRY.- Lorsqu'on parle, aujourd'hui, à un Smicard, à quelqu'un qui est au chômage ou qui est dans une industrie qui est en péril, de l'Europe, est-ce mobilisateur ? est-ce que cela ne suscite pas plus d'angoisse que d'espoir ?
- F. MITTERRAND.- Cela suscite des angoisses si les entreprises françaises ne supportent pas la compétitition mais elles la supporteront... j'en suis sûr | ... encore faut-il, bien entendu, que la direction de la France aille dans ce sens-là...
- Mais le dernier rapport de la commission européenne nous dit quoi ? Que, en l'espace de quelques années, 4, 5 ans... de deux à 5 millions d'emplois seront créés par le seul fait que les frontières seront abattues, par le seul fait qu'il y aura une dynamique de l'Europe autour de sa monnaie, sur ses marchés, avec son intelligence et avec ses talents... 2 à 5 millions d'emplois nouveaux... c'est tout de même une chance qui s'ouvre à nous... il ne faut pas la rater.
- Mme AUGRY.- N'est-ce pas tout de même une espèce de doux rêve lorsqu'on est confronté aujourd'hui aux réalités de chaque jour ?...
- F. MITTERRAND.- Mais les réalités de chaque jour on sait que les inquiétudes sont souvent justifiées, mais quand on a une grande pensée, quand on dispose d'un grand pays comme l'est la France, quand on dispose d'un grand peuple comme l'est le peuple français, son Histoire le démontre, lorsqu'il existe aussi partout, dans toutes nos provinces des capacités trop souvent ignorées et lorsque l'on est capable de mobiliser tout cela, et cela c'est un problème politique : mobiliser. Je ne peux pas me lancer dans des disputes et dans des polémiques, je ne le fais pas.
- On ne me rend pas la pareille, mais | ça m'est indifférent, j'essaie de parler aux Français...
- Mme AUGRY.- On est en campagne 'électorale'...
- F. MITTERRAND.- Non, mais la campagne n'excuse rien, il faut parler aux Français de choses sérieuses et sans s'attarder dans des querelles inutiles. Simplement ce que je peux vous dire, c'est que, si l'on a ce grand peuple, ce grand pays, ces grands moyens que nous pouvons rassembler et la volonté d'être unis, on gagnera.
- Mme AUGRY.- Merci, monsieur le Président.

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