Interview de M. François Mitterrand, Président de la République et candidat à l'élection présidentielle de 1988, dans "Légende du siècle" le 3 mai 1988, sur l'évolution des idéologies. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Mitterrand, Président de la République et candidat à l'élection présidentielle de 1988, dans "Légende du siècle" le 3 mai 1988, sur l'évolution des idéologies.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François, CASTRO Roland.

FRANCE. Président de la République

ti : Roland CASTRO.- Vous avez lu "Génération". En 58, nous étions fâchés, vous avec le régime, nous avec la société. En 68, vous étiez la gauche légale, nous la gauche révolutionnaire. En 78, vous étiez l'Union de la gauche, nous étions désenchantés. A force de nous opposer, nous nous sommes retrouvés. Aujourd'hui, on s'aime. Qui a récupéré l'autre ?
- François MITTERRAND.- Je n'aime guère ce mot "récupéré". Il n'appartient pas à mon vocabulaire. Ce n'est pas l'idée que je me fais de la politique, ni, faut-il le dire, de l'amitié. Disons plutôt "retrouvé", "rencontré", "compris". Peu importe qui a fait le premier pas, nous n'allons pas nous disputer des droits d'auteurs ou d'aînesse. L'important, c'est que les chemins de rencontrent et qu'un dialogue ait pu se nouer, sur l'essentiel, par-delà les contingences de l'âge, les milieux de formation, les moments de notre histoire commune.
- Nous avons fait du chemin, les uns et les autres. Je n'ai, pas plus que vous, le sentiment d'avoir dévié du mien, changé de direction principale ; je me suis simplement efforcé de ne pas prendre du retard sur mon temps, mais sans céder aux modes et aux facilités du jour. Le culte démagogique de la jeunesse n'a jamais été mon fait, et c'est peut-être ce qui me vaut aujourd'hui une certaine sympathie de sa part.
- Et vous, pendant ce temps, j'entends ceux de la génération que vous évoquez et qui n'est plus tout à fait la jeunesse, vous ne m'en voudrez pas de vous le rappeler ; ceux qui sont venus à l'histoire à travers la guerre d'Algérie et du Vietnam, avec Malraux et Sartre dans les poches, Godard et Resnais dans les yeux, vous avez beaucoup cheminé, cherché, navigué au loin... Je ne dis pas "divagué", encore que... Mais l'intention, les motifs, le but étaient nobles. Et comme vous aviez une petite tendance à vous évader de la réalité, et notamment des réalités françaises, vous ne pouviez pas toujours vous donner les moyens de votre but. Vous alliez voir du côté de Lénine pendant que je restais auprès de Jaurès. Mai 68 est passé, la Chine, Cuba, que sais-je...
- Comme les voyages forment la jeunesse, autant que les essais et les tâtonnements forment les esprits, vous avez finalement découvert les vertus de la démocratie, la valeur de l'homme, l'impasse des utopies totalitaires, et c'est à partir de là que nous nous sommes rejoints.
- Chacun restant fidèle à ses valeurs. Je suis sûr que vous n'avez pas trahi votre idéal en vous réconciliant avec le réel. Mais sur ce chemin-là, pour ne pas verser d'un côté ou de l'autre, il faut une tension de chaque instant. D'un côté, le pragmatisme au jour le jour, sans projet, sans horizon, sans principe. De l'autre, l'idéalisme à bon compte, l'abstention un peu facile du désenchantement ou du sarcasme. Mais Jaurès avait dit tout cela avant moi, en s'adressant, lui, aux lycéens d'Albi : "Aller à l'idéal et comprendre le réel.". Les bons auteurs ne vieillissent pas.
Roland CASTRO.- De l'Inde à l'Iran et ailleurs, le fanatisme religieux occupe de nouveau une position de force. Wole Soyinka parle même d'une nouvelle volonté de puissance, face à la léthargie du monde rationnel, volonté qui serait désormais l'ennemie la plus implacable des droits élémentaires de l'humanité. Partagez-vous ce pessimisme ?
- François MITTERRAND.- Non. Le défi est sérieux. C'est sans doute le plus grave du moment, à l'échelle planétaire. J'en prends la mesure mais je ne partage pas ce pessimisme - et je ne suis pas sûr qu'il soit celui de Soyinka, dont je me rappelle bien le cri d'alarme, lors de la réunion des Nobel. Il ne faut pas paniquer. Il est peut-être temps, simplement, pour "ce monde rationnel" que vous évoquez, de se réveiller. Mais laissez-moi d'abord vous dire qu'aucun monde n'est rationnel par -nature et vocation, que la déraison, le vertige, la barbarie peuvent ressurgir à tout moment parmi nous. Evitons, s'il vous plaît, le racisme de l'intelligence : à nous, Occidentaux, les Lumières et la mesure ; à eux, là-bas, les ténèbres et l'extrémisme. Regardez un peu mieux autour de vous. Ecoutez nos démagogues.
- Le fait est que nous assistons un peu partout à la remontée des identités collectives profondes, religieuses, comme si elles avaient été trop longtemps refoulées, ou foulées. Par la modernité, par l'accélération du progrès technique, par le déracinement ou l'envahissement des modes de vies étrangers. Choc en retour. Quand une culture traditionnelle se voit projetée à marches forcées vers le XXIème siècle, elle peut réagir en se repliant sur le XIVème - enfin, c'est une image. Ces régressions, à quelque chose malheur est bon, ont au moins le mérite de nous rappeler que, contrairement à ce que prétendent chez nous de trop nombreux idéologues, les idéologies ne sont pas mortes. Les idées mènent le monde, dès lors que des foules les épousent et y adhèrent par toutes les fibres de leur être. Qu'est-ce que ces religions sinon des idéologies à l'-état brut, je veux dire des systèmes de représentations et de croyances qui mettent les hommes en mouvement au nom de valeurs ultimes ?
'François MITTERRAND.- Suite'
- Il se produit alors de par le monde un contraste, un écart grandissant entre les zones à basse pression idéologique - disons, en gros, les pays industriels, les démocraties du nord et des zones à haute pression, les pays déshérités et surpeuplés du sud. Au contact des deux, un front de perturbations dangereuses. Les pays riches ont tendance au scepticisme, au repli, à l'indifférence ; les sentiments s'en vont, et le risque est qu'on ait bientôt plus que l'idéal de ses intérêts. Le libéralisme, qui est au fond un matérialisme, qui rive les individus à leur seule fonction économique, porte en lui un germe de cynisme, et il y a là un facteur d'affaiblissement du lien social, peut-être même des capacités de défense d'une société. Une société cynique est une société fragile car sans raison de vivre - quand les combats de demain seront autant spirituels qu'économiques. Il s'agit pour nous de donner à nos valeurs collectives force morale, force de mythe, force tout court. Quelles valeurs ? Celles de la République. Liberté, égalité, fraternité. Les valeurs de la tolérance doivent mobiliser autant que celles du fanatisme. Je sais bien qu'il y a là un paradoxe ; et qu'il est moins facile de faire une mystique avec un ordre de raisons qu'avec un ordre de passions. Mais la survie de l'idée républicaine sera peut-être un jour à ce -prix. "La mystique républicaine, a-t-on dit à propos de la Révolution française, c'est quand on se faisait tuer pour la République". Nous n'en sommes pas là, heureusement. Nous n'en sommes plus à l'époque de Condorcet ou du député Bodin sur les barricades du 2 décembre. Ce dont il s'agit aujourd'hui, c'est d'ordonner sa vie quotidienne, et autant que faire se peut celle de la communauté nationale, au respect de ces valeurs civiques. Il y faut déjà un certain courage.
Roland CASTRO.- Depuis les Grecs, les soldats de l'An II, jusqu'à l'arrivée de la bombe atomique, la démocratie, c'était le citoyen en armes. Aimer la démocratie, c'était prendre le risque de mourir pour elle. Avec la dissuasion et le pouvoir d'un seul, quelle peut être encore la place du courage pour tous les citoyens d'une démocratie ?
- François MITTERRAND.- Vous soulevez là une question profonde, et assez rarement posée. Elle nous place au croisement de l'histoire et de la stragégie, là où l'évolution de la technique militaire rencontre la morale civique. Vous me demandez en somme ce qu'il en est du contrat social à l'ère atomique. Si on développe vos vues, en allant aux extrêmes, on aurait comme un dilemme : avec l'avènement de la République et de ses soldats-citoyens, la défense de la nation était l'affaire de tous ; la dissuasion nucléaire, à son cran ultime, est l'affaire d'un seul. Serions-nous alors revenus au fait du Prince ? Je ne le crois pas.
- La bombe a-t-elle "tué la guerre" - pour reprendre l'expression d'un stratège ? Je n'en fais pas une théorie. Je constate simplement que ce qu'on appelle l'équilibre de la terreur a accompagné depuis quarante ans un -état de paix sans précédent entre les grandes puissances du nord de la planète. C'est sans doute un effet de la dissuasion réciproque. Mais l'ombre d'un cataclysme virtuel planant sur tous également n'a pas dissipé, ici-même ou sur nos ressortissants, les réalités d'autres manifestations de violence, ou de chantage, plus insidieuses sinon plus dangereuses. Affronter le terrorisme est l'affaire de tous. C'est une forme de résistance qui exige de chaque citoyen un certain courage moral et souvent même physique.
- Je vous ferai observer ensuite que la nation n'est pas désarmée et que notre défense ne repose pas sur une armée de professionnels mais sur le service militaire obligatoire. Ce n'est plus - heureusement - l'impôt du sang, mais c'est l'impôt du temps, d'un certain temps de vie passé sous l'uniforme, l'impôt de l'effort et du devoir.
- Mais là n'est pas l'essentiel de la réponse à votre question. Hier, me direz-vous, au temps de la guerre classique et de l'affrontement direct entre Etats-nations voisins - je pense à nos guerres civiles européennes, à 1914, à 1940 -, les citoyens prouvaient leur volonté de rester libres en montant au feu, en personne, sur les champs de bataille où ils risquaient leur vie. Quelles qu'aient été ses vertus morales, je ne crois pas au demeurant qu'il faille regretter ce temps-là, qui fut aussi celui aussi des pires massacres, des pires gaspillages de vies et d'énergies, du saccage de l'Europe. En un sens, si vous vous référez à la décision d'emploi des armes nucléaires, la charge de la preuve est désormais dans les mains d'un seul. Faut-il vous rappeler que celui-là, le président de la République française, est l'élu de la nation ? Quelle que soit sa force de caractère personnel, c'est au nom du peuple et appuyé sur toutes les forces morales de la nation, qu'il brandirait la menace d'emploi. Au moment suprême, cet homme seul - au sens technique et politique du mot - ne le serait pas au sens moral. Il incarnerait plus que jamais toute une communauté d'hommes et de femmes, physique et spirituelle. La crédibilité de la dissuasion est à ce -prix.
Roland CASTRO.- La civilisation urbaine, la pensée aujourd'hui, l'économie sont totalement cosmopolites. Vous qui venez comme vous le dites d'une société encore pastorale, comment conjuguez-vous le cosmopolitisme généralisé qui nous attend, ce Grand Large européen, le fameux village planétaire, avec votre amour de Latché, votre fidélité à la nation française ?
- François MITTERRAND.- Vous avez dit le mot clé : "conjuguer". Ne pas s'abandonner au trop vaste, ne pas coller au trop étroit. Si la grande patrie doit effacer les petites, le cosmopolite deviendra l'anonyme, et votre village planétaire une sorte de banlieue universelle. Que la presse et bruit n'abolissent pas "les solitudes" comme on disait jadis, celles où l'on se retrouve soi-même, et qui ne sont pas nécessairement les bois et les ondes, qui peuvent être aussi les places d'une ville et ses rues piétonnières. Est-ce là du passéisme ? Je ne crois pas. Ceux qui ont protesté parce qu'au Palais-Royal les colonnes de Buren ont remplacé un parking automobile - transformant du même coup un site utilitaire et effacé en un espace bon à vivre et à regarder - ne me semblent pas du côté de l'avenir.
- Je l'ai déjà dit : "La France est notre patrie, l'Europe est notre patrie, l'Europe est notre avenir". Excusez-moi de me citer mais les messages les plus simples ne sont pas les plus faciles à faire passer. Cela nous fait, comment dire, une double allégeance... une douce alternance ... une belle alliance. Cela se monnaye dans le plaisir d'aller et venir, pour moi, des chemins de forêts, dans les Landes, aux quais de la Seine, mais aussi de Venise à Paris, d'Amsterdam à Cordoue. Vous connaissez cet alliage de mots : le Paysan de Paris. C'est le titre d'un beau livre d'Aragon, et une définition qui, ma foi, ne m'irait pas trop mal. Nous sommes, nous Français, une vieille race paysanne. 7 % à 8 % - mais ce sont eux, ou leurs aïeux, qui ont donné leur empreinte à notre façon d'être. J'ai besoin de Paris, mais our retrouver mon rythme intérieur, mon temps propre, je dois me ressourcer à l'air des Landes ou de la Saintonge. Question d'hygiène, morale et physique.
Roland CASTRO.- La montée du racisme s'explique-t-elle par la crise, les deux millions et demi de chômeurs, la démagogie anti-immigrés ? Ou pensez-vous qu'il y a en chaque homme une pulsion d'exclusion, de haine de l'autre ?
- François MITTERRAND.- La crise, les chômeurs, la démagogie, ce sont des faits. Il y a aussi l'ignorance, l'entassement urbain, l'irritation du voisinage. Toutes ces intolérances, ces exaspérations vécues au quotidien, qu'un démagogue transforme ensuite en programme, et un idéologue, le cas échéant, en doctrine d'exclusion. Ce sont des causes réelles, qu'il ne faut pas négliger, ni dédaigner. Mais au-delà de ces choses, qui sont explicables, il y a tapi au fond de tout être humain un homme préhistorique, un membre de la tribu. Et c'est parce qu'il peut se réveiller en chacun de nous, au pire moment, ce frère monstrueux et inconnu de nous, que le racisme doit être d'emblée combattu et réprimé. Comptez sur moi. En France, "la bête immonde" n'aura pas droit de cité.

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