Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la vie de Pierre Mendes France, Gaillon, mardi 18 octobre 1988. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la vie de Pierre Mendes France, Gaillon, mardi 18 octobre 1988.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Inauguration d'une statue de Pierre Mendes France, oeuvre du sculpteur chilien Jose Edulio barrientos, Gaillon, le 18 octobre 1988

ti : Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Pierre Mendes France est mort il y a six ans. Il appartient maintenant et déjà à l'histoire. Il y est entré de son vivant et il s'y place comme un exemple offert à tous, bien au-delà de nos frontières intérieures. Mais il appartient aussi à cette région, à ce département de Haute-Normandie. Il y a exercé le métier d'avocat avant de représenter le département de l'Eure à l'Assemblée nationale, département auquel il a consacré son énergie et son talent pendant plus d'un quart de siècle.
- La ville de Gaillon n'a pas oublié, et je veux la remercier pour son initiative d'ouvrir une souscription qui a associé à la fois beaucoup de simples citoyens, de nombreuses communes avoisinantes, pour la statue que nous venons de dévoiler à l'instant.
- Pierre Mendes France a montré, dans l'exercice de ses fonctions municipales et départementales, la même rigueur opiniâtre, le même sens du devoir qu'à la tête du gouvernement de la France et que je lui ai bien connus.
- Il est entré très jeune dans la vie active. Il avait à peine vingt ans lorsque, répondant à l'appel du parti radical et de la ligue des droits de l'homme, il est venu dès 1927 prendre la parole à Conches, à Evreux, à Pont-Audemer ; et, deux ans plus tard, lors du rétablissement du tribunal de Louviers, c'est là qu'il a établi tout naturellement son cabinet d'avocat.
- Aux élections législatives de 1932, la circonscription de Louviers fait de Pierre Mendes France le plus jeune député de la Chambre de cette époque. Et ce fut le commencement d'une association qui durera plus de vingt cinq ans, avec la mairie de Louviers en 1935, et le conseil général l'année suivante, association qui ne sera interrompue que pendant les années de guerre.
- A cette guerre, vous le savez, vous qui l'avez connu, il s'est donné tout entier ; et ceux qui sont venus plus tard doivent l'apprendre. Le passage des avions de l'escadron "Lorraine" qui ont survolé notre cérémonie nous a rappelé qu'entre autres formes de combat, Pierre Mendes France a pris une part vivante et courageuse à la lutte contre l'envahisseur, à bord, précisément des appareils du groupe de bombardement qui portait alors ce nom.
- Revenu dans l'Eure peu après la guerre, il a retrouvé en 1945 la mairie de Louviers, qu'il a transmise ensuite à une grande figure de la Résistance, Auguste Fromentin, puis le conseil général de l'Eure, qu'il présidera sans interruption jusqu'en 1958, et son siège de député, qu'il occupera jusqu'à la même date.
Jamais, au cours de ces années pendant lesquelles il a été aux responsabilités nationales les plus hautes, Pierre Mendes France n'a négligé d'honorer ses engagements locaux. Il l'a dit lui-même dans une belle page de son livre "La vérité guidait leurs pas", il a dit comment il concevait les rapports entre les responsables politiques et les citoyens.
- Je le cite : "il devra les avertir d'une erreur, résister aux entraînements des intérêts particuliers, montrer les exigences de l'intérêt général, faire face à des mouvements nés de la passion ou d'une information incomplète ou falsifiée, s'ils menacent ou compromettent les buts essentiels pour lesquels il a été choisi. Il lui faudra pour cela du caractère et du courage. C'est justement ce qui confère à la mission politique son utilité vraie et sa vraie dignité".
- Ces quelques lignes de Pierre Mendes France résument, mieux qu'aucun autre ne pourrait le faire, la manière dont il comprenait l'association étroite entre les électeurs et leurs élus. Il croyait aux vertus du contrat, conçu comme un accord raisonné de deux volontés qui savent conjuguer leur énergie sans renoncer à leur identité. Il ne transigeait pas. Resté sourd en 1958 aux appels qu'on lui prodiguait, resté fidèle à l'idéal de toute sa vie, il perd son siège à l'Assemblée nationale et, comme il pensait que la confiance cela ne se divise pas, il a préféré laisser à d'autres l'ensemble des fonctions qu'il exerçait dans ce département.
- Intégrité, rigueur, conscience, voilà l'une des grandes figures auxquelles se refèrent, bien au-delà de nos frontières, ceux qui ont aujourd'hui la charge de gouverner leur pays, de même que les hommes et les femmes qui s'engagent, dès leurs premiers pas, pour le bien commun de la Nation. C'est ce qui fait en cette matinée le prix de la rencontre à laquelle nous sommes conviés aujourd'hui, rencontre entre l'homme d'Etat Pierre Mendes France et un jeune proscrit - un jeune artiste - qui a trouvé refuge ici et dont vous avez fait l'un des vôtres.
- Je n'ai pas eu l'occasion jusqu'alors de connaître son oeuvre, M. Barrientos de le confier, mais je sais qu'il a déjà atteint une réelle notoriété, au demeurant M. Barrientos est également l'auteur d'un buste de Salvador Allende, exécuté à la demande de la ville de Gaillon.
Salvador Allende, Pierre Mendes France : je me garderai de hasarder un parallèle entre ces deux hommes illustres. L'un et l'autre ont été mes amis et ils sont l'honneur de la démocratie, l'honneur de l'humanité. Deux destins, chacun à sa façon héroïque, dissemblables sans doute, qui, chacun à sa manière, ont connu la grandeur et la solitude de l'homme de caractère, de l'homme d'Etat décidé à ne rien céder sur l'essentiel.
- Pour terminer cette comparaison d'un mot, je me souviens d'avoir connu Salvador Allende peu d'années avant sa fin tragique, alors qu'il était déjà menacé de toutes parts, qu'il pressentait les déchirements qu'allait connaître son pays. J'avais admiré sa lucidité et sa résolution. Il savait que l'attendait le coup d'Etat et la brutalité. Il ne pensait qu'à son peuple et aux espérances de son peuple dont il était comptable. Il savait aussi que le temps n'était pas venu encore pour que la démocratie des temps nouveaux puisse s'installer. Mais il avait confiance, et cette confiance, il nous l'avait exprimé tout le long d'une soirée à Gaston Defferre et à moi-même.
- Dans cette parole, j'aurais aisément reconnu l'écho de celle de Pierre Mendes France. Je ne le connaissais pas à l'époque de la guerre. Ceux qui l'ont rencontré connaissaient sa résolution, son arrestation, son évasion, son départ pour la Grande-Bretagne, ses combats, et ses combats non point dans un poste réservé ou préservé, mais au premier rang. Parce que la France, pour lui c'était une patrie qui valait tous les sacrifices. La France en même temps que l'idée qu'il s'en faisait et qui mêlait étroitement l'attachement à nos racines, l'histoire de mille ans, mais aussi avec ces deux siècles passés, la France pays de la liberté, incarnation de la démocratie. C'est ce qui, sans doute, a fait que, responsable à des degrés divers, pour parvenir en 1954 à la direction des affaires publiques, il n'a jamais transigé lorsqu'il n'y avait, pour lui, aucun compromis possible. J'étais auprès de lui et je l'ai vu agir.
Pierre Mendes France pour moi a représenté l'image même du serviteur du bien public. Cette intransigeance qui ne facilite pas la vie quotidienne, qui complique la vie d'un homme public devant une assemblée, alors que cet homme-là précisément avait d'abord le respect de la souveraineté nationale, exprimée par ces assemblées. Un homme des grandes circonstances. Un homme de l'histoire.
- Je veux dire ici la gratitude de la République et des pays, celle que l'on doit, que nous vouons aux hommes qui comme Pierre Mendes France incarnent une grande vie. Deux mille ans après Plutarque, la reconnaissance envers les grands hommes reste la marque des peuples forts.
- Cette cérémonie maintenant où se sont réunis bien des habitants et des citoyens de ce département et particulièrement de cette ville, présente à mes yeux un caractère particulièrement émouvant, car c'était la vie quotidienne de Pierre Mendes France député. Député labourant le terrain pour connaître et pour comprendre les besoins et les aspirations du peuple. C'était un aspect de sa vie que j'ignorais, bien qu'il m'ait été donné comme à tout autre élu du peuple, là où j'étais, de vivre une vie comparable. L'application de chaque jour, le dévouement, mais aussi le refus d'accepter ce qui parait inacceptable.
- On a beaucoup célébré en Pierre Mendes France, le caractère, j'ajouterai la lucidité, l'intransigeance de Pierre Mendes France qui s'accordaient aux grands événements. Elles étaient moins faites pour la vie quotidienne, qui ne fréquente pas l'histoire. Il est entré lui-même dans l'histoire, et pour avoir si peu gouverné, ce qui est une injustice des temps modernes, il n'en a pas moins laissé une trace infiniment plus profonde que beaucoup d'autres installés dans des vies officielles et la commodité des choses.
- Ceux qui l'ont aimé savent quelle était la délicatesse de son coeur. Ses attentions multiples, sa réserve, ses vertus, vertus privées et vertus publiques. Je veux dire à madame Mendes France, à Marie-Claire, les sentiments que j'éprouve en cet instant. Nous nous sentons, nous les compagnons de cette vie et de cette action, très touchés par l'initiative des élus de cette ville et de ce département et nous les en remercions.

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