Toast de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les relations franco-britanniques et la construction européenne lors du dîner offert en l'honneur du Prince et de la Princesse de Galles, Paris, Palais de l'Elysée, lundi 7 novembre 1988. | vie-publique.fr | Discours publics

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Toast de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les relations franco-britanniques et la construction européenne lors du dîner offert en l'honneur du Prince et de la Princesse de Galles, Paris, Palais de l'Elysée, lundi 7 novembre 1988.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Visite officielle en France de Leurs Altesses Royales le Prince et la Princesse de Galles du 7 au 11 novembre 1988

ti : Altesse,
- Madame,
- C'est pour nous tous, Français qui vous accueillons ce soir au Palais de l'Elysée et particulièrement pour ma femme et pour moi, une joie de vous recevoir pour la première fois ensemble à Paris. Cette visite est pour nous l'occasion de vous exprimer l'estime et l'amitié portées à vos personnes et à la grande Nation britannique que vous représentez si hautement.
- Estime et amitié fondées au cours d'une longue histoire. Se trouve-t-il deux autres peuples dont les destinées se soient aussi souvent croisées pour le meilleur ou pour le pire pendant un millénaire ? Qui aient exercé l'un contre l'autre tant d'ardeur batailleuse ? Qui se soient trouvés aussi étroitement liés quand il a fallu défendre, de notre temps, les libertés, exalter la démocratie, restaurer ou préserver la paix.
- Les hommes de ma génération savent et n'oublient pas la force de la solidarité britannique. Ils gardent à l'esprit l'image de votre pays debout sous les bombardements, faisant front parmi les ruines. Présent à Londres dans les premières semaines de 1944, j'ai pu mesurer la qualité de votre hospitalité, le courage de votre peuple et la détermination de ses dirigeants. Et cette pensée m'habitera quand, dans quatre jours, vous et moi Altesse, nous irons vers l'Arc de Triomphe et le tombeau du Soldat inconnu et passerons en revue les troupes britanniques et françaises, symboliquement réunies afin de célébrer le 70ème anniversaire de l'armistice de 1918.
- La conviction que la fraternité née des combats ne s'effacerait pas et qu'elle trouverait, la paix revenue, d'autres entreprises où s'exprimer, cette conviction ne m'a jamais quitté. Il reste cependant à la transmettre aux nouvelles générations et à lui préserver - sinon à lui restituer - sa constante actualité.
- Les relations entre peuples voisins sont placées sous le double signe de la mémoire et du désir. La France et le Royaume-Uni n'échappent pas à cette règle. Tout se joue dans les dosages de ces deux termes. La mémoire, trop souvent - c'est aussi le cas entre nous - entretient les idées toutes faites et c'est le désir de se connaître, de travailler ensemble, qui stimule les projets communs.
- Je ne veux pas dire que le bilan matériel de la coopération franco-britannique de ces dernières années soit négligeable, loin de là : le Concorde, l'Airbus, les projets Eurêka sont là parmi d'autres pour témoigner que l'excellence est à notre portée pour peu que nous unissions nos talents et bien d'autres chantiers nous attendent, qu'il s'agisse du tunnel sous la Manche - dont j'ai signé moi-même l'avènement avec votre Premier ministre 'Margareth Thatcher' - qu'il s'agisse des télécommunications, de la télévision haute définition, et toutes les disciplines des sciences et des techniques.
- La volonté politique des gouvernements - et je crois qu'elle ne manque ni d'un côté ni de l'autre - doit aussi trouver l'appui des opinions publiques. Il est possible de briser ce qu'ont de conventionnels nos rapports et de stéréotypées les perceptions réciproques (et cela bien que les passions françaises aient trouvé chez vous un de leurs analystes les plus perspicaces). Il faut que les jeunes Français et Britanniques se rencontrent plus et se rencontrent mieux. Que se créent des habitudes de travail plus régulières entre nos entreprises, nos chercheurs, nos universités, nos administrations. Que d'autres projets fortement symboliques, à l'instar du lien fixe, prennent corps et rapprochent nos peuples en les faisant à la fois travailler et rêver.
Cette solidarité agissante, nul ne souhaite plus que moi, qu'elle trouve son plein effet au service de la construction européenne.
- Unis, les pays européens ont une chance de peser sur le cours des choses. Divisés, ils se condamnent à le subir. Unie, l'Europe retrouve son pouvoir d'attraction. Divisée, elle ne suscite qu'un aimable dédain. Souvenons-nous : il y a trois ou quatre ans seulement, on dissertait à l'envi sur la fatalité du déclin de notre communauté. L'europessimisme était à l'ordre du jour. Nous avons su nous ressaisir, nous fixer un objectif mobilisateur, nous assigner à nous-mêmes un défi sans précédent : la création du marché unique de 1992.
- Et voilà l'Europe de nouveau en marche. Avant même que ne soit établi l'espace économique et social unifié qui est notre objectif, 1992, cette référence féconde, produit déjà des effets concrets : les entreprises européennes se regroupent et se mettent en condition d'affronter la concurrence mondiale. Quelques accords récents en témoignent et montrent la voie à suivre. En dehors encore plus que du dedans, l'Europe communautaire apparaît comme une réalité désormais incontestable. A tel point que les Etats extérieurs s'inquiètent ou s'interrogent, que les demandes d'adhésion se multiplient, que les plus grandes puissances sont conduites à adapter leurs stratégies à cette situation nouvelle.
Dans cette étape de sa construction, l'Europe a besoin de toutes ses forces. Elle attend de la Grande-Bretagne une contribution à la hauteur de ce qu'ont été ses responsabilités dans l'Histoire de notre continent.
- Certes nos deux pays sont venus à l'Europe par des cheminements différents. Il existe plus que des nuances dans la vision que l'on se fait, de part et d'autre de la Manche, de l'avenir.
- Mais la confrontation des idées n'a rien qui nous alarme dès lors qu'elle ne vise pas à remettre en cause ce qui a été décidé. Il me suffit de constater que votre pays était présent aux rendez-vous décisifs de ces dernières années comme il l'était dans les moments que j'évoquais il y a un instant où se jouait notre vie et notre liberté. Alors, que ce soit à Fontainebleau ou à Luxembourg pour la signature de l'Acte unique, je rappellerai que votre pays a assumé dans un esprit très positif, très réaliste et très utile la présidence de la Communauté en 1986. Les effets que nous attendons de ce grand marché ne sont pas après tout moins attrayants à Londres qu'à Paris, Bonn ou Rome.
- Croyez bien que l'on n'a pas plus à Paris qu'à Londres le goût pour une Europe bureaucratique qui vous inspire répulsion et que nous n'aimons guère. Et vous savez bien qu'il n'y aura d'Europe forte qu'animée par une volonté politique et étayée par un soutien populaire.
Alors quelle Europe voulons-nous ? Maintenant il nous faut avancer vers l'Europe monétaire et vers l'Europe sociale et l'Europe de l'audiovisuel et l'Europe de l'environnement, sans oublier les devoirs de l'Europe à l'égard du tiers monde. Que ferons-nous pour que cette Europe soit celle de tous les partenaires sociaux en même temps que celle des forces économiques ? Dissocier ces termes serait conduire l'Europe à sa perte. Et que faisons-nous pour qu'elle soit aussi l'Europe de la justice, de la générosité tout autant que celle du mérite et du succès ? Pour qu'elle offre un espoir aux exclus au lieu d'en secréter de nouveaux demain et qu'elle ne se borne pas à aider les forts pour qu'ils deviennent plus forts encore, même s'il est bon et utile d'être fort, encore faut-il entraîner chacun dans un destin commun.
Je pose d'autant plus volontiers devant vous ces problèmes de société que vous leur portez, Altesse, Madame, l'un et l'autre, un grand intérêt, avec l'autorité et le rayonnement que vous confèrent votre personnalité et votre rang.
- On connaît bien en France, Madame, l'action que vous menez en faveur des enfants, des familles en difficulté. On sait bien, Altesse, que vous vous préoccupez depuis longtemps de problèmes aussi divers, et aussi brûlants que l'emploi des jeunes, les conditions de travail des immigrés, le sort des laissés pour compte de la prospérité, et que vous vous inquiétez des risques pour la nature, le développement non maîtrisé de la science et de la technique.
- Bien des préoccupations sociales vous ont conduit à vous intéresser à l'habitat de vos concitoyens et même aux réalisations architecturales récentes de votre pays. Nous serons très heureux de vous présenter les nôtres, dans les jours qui viennent, enfin du moins des exemples significatifs de ce qui a été produit au cours de ces dernières années : l'Arche de la Défense, le Grand Louvre et le Musée d'Orsay notamment. Votre jugement, vous vous en doutez, sera accueilli avec autant d'intérêt sur les bords de la Seine qu'il l'est, si nous en croyons les gazettes, sur les rives de la Tamise.
- Mais au-delà de ces réalisations, au-delà aussi des témoignages du passé que nous avons tenu à vous faire voir ou revoir - Chenonceaux, Chambord, Chartres - c'est surtout le peuple français que vous désirez rencontrer, vous me le disiez encore tout à l'heure, et, je l'espère, que vous allez rencontrer. Nos compatriotes sont, soyez-en sûrs, très heureux que vous vous trouviez, par ces beaux jours d'automne, parmi eux. Je vous disais, lors de la visite que vous avez bien voulu me faire il y a quelques heures, à quel point nous savions ce que nous devions à votre famille, de générations en générations et à quel point s'il était un lieu où la France trouvait accueil et compréhension, c'était bien dans la famille royale. Cette tradition qu'ont illustré votre mère, la Reine Elizabeth, votre grand-père 'le roi George VI' et ceux qui m'ont précédé, s'inscrit comme une sorte de privilège dans la mémoire des Français. Vous, vous vous en rendrez compte par la manière dont vous serez accueillis, comme une sorte de famille lointaine mais que l'on reconnaît parmi ceux qui vous aiment et parmi ceux qui vous respectent. Je suis sûr de leur sympathie et de leur affection.
- Altesse, Madame, mesdames et messieurs, je vous demande maintenant de lever vos verres à la santé de Sa Majesté la Reine Elizabeth à laquelle nous adressons nos déférents hommages. Si j'étais à Londres on dirait : "La Reine".
- Je vous demande en même temps, mesdames et messieurs, de lever ces verres en l'honneur de Leurs Altesses Royales, le Prince et la Princesse de Galles à qui nous souhaitons, pour eux-mêmes et pour ceux qu'ils aiment, joie et santé.

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