Déclaration de M. Michel Rocard, Premier ministre, sur les problèmes de l'éducation nationale et la politique de l'enseignement, Limoges le 8 décembre 1988. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Michel Rocard, Premier ministre, sur les problèmes de l'éducation nationale et la politique de l'enseignement, Limoges le 8 décembre 1988.

Personnalité, fonction : ROCARD Michel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Déplacement officiel de M. Michel Rocard dans le Limousin le 8 décembre 1988

ti : Mesdames, Messieurs,


Deux mots tout d'abord, pour dire le sens que j'attache à cette journée de travail. Je crois, et j'ai eu plusieurs fois l'occasion de le dire, que pour réconcilier les français et la politique, il faut s'occuper sérieusement des problèmes quotidiens, avec la volonté de les régler. Pour cela, il faut d'abord les connaître, et c'est pourquoi j'ai tenu à aller voir moi-même ce qui se fait dans des écoles, des collèges et des lycées.

Ce n'est pas un hasard, naturellement, si ce premier voyage a été consacré aux problèmes de l'enseignement. C'est, vous le savez, une priorité affirmée par le Président de la République et par moi-même, et qu'atteste le fait que mon ami Lionel Jospin soit le premier ministre d'Etat de mon gouvernement.

Il est une troisième raison à ce voyage. Sur des sujets comme l'enseignement, il faudrait un accord entre tous les français. Les élèves n'appartiennent ni à la droite, ni à la gauche, et l'une comme l'autre ont intérêt, de toute façon, à ce qu'ils soient le mieux formés possible. C'est notre avenir à tous qu'ils portent. Au demeurant, les maux dont souffre notre enseignement sont bien connus : quelques constats d'évidence, quelques vérités de bon sens suffisent à les résumer. C'est autour de ces points d'accord qu'il faut construire.

Que se passe-t-il aujourd'hui ? Que voyons-nous ?

Notre société est confrontée à un phénomène majeur : la croissance de la scolarisation ou, si l'on préfère, l'allongement des études. Il faut s'en féliciter : nous ne relèverons pas les défis économiques et sociaux du siècle qui vient si nous ne relevons pas le niveau de formation de l'ensemble de la population. C'est pourquoi Jean-Pierre Chevènement a eu raison, quand il était ministre de l'Education Nationale, de lancer l'idée de 80 % d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat, général, technologique ou professionnel, en l'an 2000. Je note d'ailleurs que cet objectif a été repris par le gouvernement suivant. Il y a, sur ce point, consensus de l'ensemble de la nation. Réjouissons-nous en.

En fait, l'évolution est plus rapide encore que ces objectifs volontaristes. La crise économique rend les familles sensibles à l'importance des diplômes et les jeunes se pressent aux portes des lycées. En quatre ans, le nombre de jeunes de 18 à 20 ans scolarisés dans les lycées ou les universités a augmenté de 300 000.

Les gouvernements successifs n'ont cependant pas fait tout ce qui était nécessaire pour accueillir correctement ce flux montant et massif d'élèves supplémentaires. On s'est contenté d'ajouter en moyenne un élève par an dans les classes des lycées. Leur surcharge est allée croissante. La rentrée 1988 a été difficile. Malgré les moyens supplémentaires considérables que le gouvernement a dégagés, celle de 1989 le sera aussi. Pour les professeurs des lycées, cette situation ne peut durer. Aucune catégorie sociale ne peut accepter une dégradation durable de ses conditions de travail. Plus encore, cette dégradation est aussi celle des études : la surcharge actuelle des classes empêche de donner aux élèves tous les devoirs nécessaires et de les conseiller avec l'attention et le temps qu'ils demandent.

C'est pourquoi le gouvernement prend l'engagement de réduire l'effectif des classes des lycées de telle sorte que, dans cinq ans, il n'y ait plus de classe de plus de 35 élèves. Pour y parvenir, il faut des moyens. Ce sont les régions qui construisent les lycées, pas l'Etat. Mais on peut aider les régions dans leur effort indispensable. J'ai donc décidé que la Caisse des Dépôts dégagerait en 1989 une enveloppe de quatre milliards de prêts au taux exceptionnel de 5,8 % pour l'aménagement et la construction des lycées. L'Etat, de son côté, fera son devoir : le nombre de postes mis aux concours continuera à croître pour assurer les recrutements indispensables.

Ces engagements sont nécessaires. Ils constituent un préalable. Les lycées et les universités étouffent : il faut leur donner de l'oxygène. Mais cela ne suffit pas. La croissance massive des effectifs des lycées, ou, si l'on veut, la "massification" de leur enseignement, va en modifier radicalement le sens, comme elle a modifié depuis dix ans la scolarité des collèges. On ne réussira pas cette transformation majeure sans réduire d'abord les échecs à l'école. L'enseignement élémentaire est la base de tout l'édifice. En un sens, c'est là que tout se joue. Qui n'a pas appris à compter correctement ne fera jamais de calcul intégral. J'ai tenu à rappeler cette égale dignité de l'enseignement élémentaire en me rendant d'abord aujourd'hui dans des classes primaires. Mais on ne conduira pas les trois-quarts des élèves au niveau du baccalauréat si l'on n'améliore pas sensiblement la qualité de l'enseignement, à tous ses niveaux. Ils ne réussiront pas leurs études si celles-ci continuent à être définies selon les usages qui convenaient à une élite encore restreinte. Chef du gouvernement, il m'appartient de dire quelles sont les exigences que la Nation formule envers son système éducatif.

L'exigence de niveau est évidemment prioritaire : c'est celle de la qualité des études. Les difficultés commencent quand il s'agit de définir les meilleurs moyens pour répondre à cette exigence. Sans entrer dans le détail des mesures que le Ministre de l'Education Nationale définira prochainement, je tiens à dire ici clairement les lacunes, les défauts de fonctionnement auxquels il faut absolument porter remède.

Une première difficulté de notre enseignement, peut-être la plus grave : il ne s'occupe pas assez du travail des élèves. Tous les parents s'en sont fait un jour ou l'autre la remarque. Ce n'est d'ailleurs pas nouveau. Les lycées et les collèges organisent des cours. Les devoirs et les leçons sont pour la maison. Avec quelle aide ? quelles conditions de travail ? Ce n'est pas mon affaire, répond traditionnellement l'Education nationale.

Cela n'est plus acceptable aujourd'hui. C'est une des causes fondamentales des difficultés scolaires. Il y a encore trente ans, quand les lycées s'adressaient à une clientèle relativement privilégiée, de l'ordre d'un jeune sur cinq, cette carence était masquée : les élèves trouvaient à la maison leur table de travail, des dictionnaires, des livres, et souvent, pour les conseiller, leur père, leur mère ou un parent, et ils n'avaient pas la tentation de regarder la télévision... Demain, quand 80 % d'une classe d'âge sera scolarisée jusqu'au terme d'un lycée général ou professionnel, se contenter d'assurer les cours sans organiser le travail des élèves, risque de peser très lourd. Pour remédier à cette déficience, j'ai demandé au ministre de l'Education nationale d'organiser dans les collèges et les lycées, suivant les niveaux et les besoins, des études, des interrogations individuelles, des travaux dirigés. L'horaire doit comprendre, non seulement des cours, mais des heures pendant lesquelles le travail des élèves est guidé, expliqué, soutenu.

Second défaut de notre enseignement, et là encore les choses ne datent pas d'hier : les écoles, les collèges, les lycées ont une conception trop étroite de l'instruction. Certes, l'enseignement est fait d'abord pour instruire les jeunes. D'abord et prioritairement, mais pas exclusivement. Or il néglige trop les aspects non intellectuels de la formation : le développement physique des élèves, leur santé, leur équilibre exigent que l'on accorde une place plus grande aux sports. De même il faut faire une place suffisante aux arts, à la musique, à la peinture, au théâtre. Sur ce point, les choses avancent dans le bon sens. Il faut continuer et aller plus loin, en assurant la cohérence du développement intellectuel, du développement physique et du développement sensible des élèves. C'est à quoi s'emploient le secrétaire d'Etat à la jeunesse et aux sports, Roger Bambuck, en étroite liaison avec le ministre d'Etat, Lionel Jospin.

Troisième défaut de notre enseignement, et je ne vous apprends vraiment rien, c'est quelque chose que tout le monde sait depuis des années et qu'on a toujours eu peur de regarder en face : nous avons l'année scolaire la plus courte d'Europe : 316 demi-journées, ou, si l'on compte en jours, entre 175 et 180 jours par an, quand nos voisins dépassent généralement 200 jours. Comme si c'était encore trop, nos établissements ne font même pas travailler les élèves jusqu'à la fin du mois de juin. Les conseils de classe se tiennent fin mai, début juin, après quoi on occupe les élèves comme on peut. Dans certains collèges, il arrive même qu'on leur demande de rendre leurs livres...

Je le dis très clairement, cela ne peut durer. Je ne dis pas qu'il faut allonger l'année scolaire, mais il faut trouver un moyen de faire travailler les élèves jusqu'à la fin du mois de juin. Je sais qu'il y a les examens à faire passer, les décisions d'orientation à prendre. Tout cela est vrai, mais on ne peut vraiment pas amputer encore d'un mois l'année scolaire la plus courte d'Europe. Je demande donc au ministre de l'Éducation nationale de revoir tous les examens pour les faire passer en juillet, et d'organiser l'orientation de telle sorte que les conseils de classe se tiennent fin juin. Il faudra certainement, pour y parvenir, beaucoup de concertation, et avec tous les partenaires. Il faudra modifier les procédures, faire preuve d'imagination administrative, bousculer des habitudes. Mais c'est indispensable : pour apprendre, il faut consacrer au travail un temps suffisant.

Notre système scolaire présente un quatrième défaut : les redoublements. C'est une de ses grandes particularités : le mot, comme la chose, sont inconnus en Angleterre ou aux Etats-Unis. Chez nous, chaque année, des dizaines de milliers de jeunes restent sur le côté de la route qui conduit leurs camarades au succès. Chaque année, dans chaque classe, 10 à 20 % des élèves refont le parcours de l'année précédente. Les taux de redoublement ont beau avoir diminué dans les écoles, ils sont encore de 10 % au cours préparatoire. Au collège et au lycée, ils ont massivement augmenté. 15 % des élèves de troisième redoublent, et 17 % des élèves de seconde.

On voit bien le problème que posent les mauvais élèves : ils ont peine à suivre et ralentissent la marche de tout le groupe. Mais les ramener à l'étape précédente pour leur demander de la refaire ne témoigne pas d'une grande imagination. Si un jeune échoue, il faut comprendre pourquoi, et apporter à ses difficultés propres une aide spécifique. Le coût humain du redoublement est considérable. Pour les adolescents, les rejeter ainsi, les dévaloriser, au moment même où ils cherchent leur personnalité, c'est les acculer souvent au chômage ou à la marginalité. C'est plus grave encore dans les écoles. Sur 100 jeunes qui redoublent le cours préparatoire, me dit-on, 40 rencontrent un nouvel échec scolaire avant la fin de l'école élémentaire. Un seul parvient au baccalauréat. Faire redoubler le cours préparatoire, c'est placer un gamin de 7 ans sur une trajectoire où l'échec est parfaitement prévisible. Aucune société respectueuse de la personne humaine ne peut accepter cela. La lutte contre le redoublement constitue un objectif majeur. Une suppression administrative ne réglerait sans doute rien : un effort d'explication, d'analyse, d'imagination pédagogique est en revanche indispensable. Des solutions existent ; divers établissements les utilisent avec succès. Il faut les généraliser.

Et c'est ici que je veux lancer un appel à la mobilisation. Etendre l'enseignement du second degré aux trois-quarts des jeunes tout en en maintenant la qualité constitue l'un des principaux défis de cette fin de siècle. Nous n'y parviendrons pas sans la mobilisation de tous. Chacun a sa part de responsabilité : les enseignants, à la base, bien évidemment, mais aussi l'administration, le ministère et le gouvernement.

C'est dans les salles de classes, dans les établissements que se joue la qualité de l'enseignement, jour après jour. Ce sont les professeurs et les instituteurs qui peuvent l'améliorer. Dieu merci, ils s'y emploient. L'abondant courrier que je reçois me montre que les initiatives foisonnent. Trop souvent, hélas, ces courriers sont aussi des appels au secours. Le dévouement, l'imagination, l'intelligence des enseignants qui proposent des formules nouvelles pour mieux faire leur métier, plus intelligemment, plus efficacement, se heurtent trop souvent à des obstacles d'ordre administratif. On a parfois l'impression que l'administration est plus attentive à préserver ses habitudes qu'à aider les initiatives.

Je n'en veux qu'un exemple. En juin dernier, le gouvernement a créé un fonds d'aide à l'innovation, précisément pour aider les établissements à réaliser leurs projets. Or il arrive, ici ou là, que la réglementation suscitée par cette création conduit au contraire à étouffer des initiatives. Dans tel collège, un projet d'établissement discuté par le conseil d'administration, adopté et transmis en mai, pour s'appliquer à la rentrée, est reporté à l'année suivante parce que le rectorat doit examiner à la mi-décembre seulement les projets que financera le fonds d'aide à l'innovation. C'est se moquer du monde.

Les professeurs que je rencontre sont à la fois découragés et excédés des multiples brimades de la vie quotidienne, qui leur donnent le sentiment de ne pas être appréciés à leur juste valeur, et d'être tenus responsables d'échecs abusivement grossis, auxquels ils n'ont pas les moyens de remédier. Il faut que l'administration se mobilise au service des établissements et des enseignants. Tous les progrès qui se sont réalisés par le passé ont dû leur succès et leur durée à l'engagement de l'administration. Une des tâches fondamentales des chefs d'établissements, des inspecteurs de tous ordres, des recteurs, c'est d'aider les enseignants chaque fois qu'ils tentent quelque chose pour mieux faire leur métier. De résoudre les difficultés, pas de les nier. De faciliter les choses, pas de les compliquer.

L'administration doit être particulièrement attentive au cadre matériel des établissements. C'est affaire de détails quotidiens, mais inutilement irritants. Un professeur doit pouvoir donner rendez-vous à des parents dans un local confortable et discret. Il doit pouvoir s'asseoir dans un coin tranquille pour corriger des copies quand il a une heure disponible entre deux heures de cours. Pour faire des photocopies, il serait tout de même mieux de ne pas recourir aux bons offices d'un élève dont le père ou la mère ont accès en libre-service dans leur entreprise à une photocopieuse moderne. Un élève doit pouvoir s'installer quelque part pour faire ses devoirs quand il dispose d'une heure de liberté. Les salles de documentation n'ont pas été inventées pour tenir les conseils de classe ou servir de salle de cours supplémentaire. Je demande à l'administration de prévoir et de négocier avec les départements et les régions les aménagements nécessaires pour que les professeurs et les élèves aient des conditions de travail décentes. Les uns et les autres passent beaucoup de temps dans les établissements scolaires ; ils y travaillent, ils y vivent une partie essentielle de leur vie : la plus sérieuse. Il leur faut un cadre fonctionnel, propre, plaisant : on travaille mal dans des lieux où l'on ne se sent pas bien.

On rejoint là un problème plus général. Une des priorités du gouvernement est, vous le savez, le renouveau du service public. Je souhaite que chaque administration mette en chantier aux niveaux appropriés la réflexion collective qui lui permettra d'améliorer son efficacité. Ainsi les fonctionnaires, trop injustement décriés par une propagande irresponsable, trouveront dans l'opinion l'estime et la considération que renforcera l'amélioration du service public. L'Education nationale devrait être à la pointe de ce renouveau. Elle est en effet organisée en unités à taille humaine : une circonscription primaire, un collège, un lycée, ce sont des unités où l'on doit pouvoir définir collectivement des projets pour mieux répondre aux besoins des élèves et aux attentes de l'environnement.

Aux échelons plus élevés de l'administration, les chantiers ne manquent pas. Les retards de paiements, par exemple. La Sécurité sociale a trouvé le moyen de rembourser les feuilles de maladie en moins d'un mois. Il est inadmissible qu'au siècle de l'informatique, un professeur nommé dans un poste doive attendre trois mois avant de toucher son premier traitement. Il est inadmissible que les frais de déplacement et les indemnités d'examen soient remboursés avec des délais de six mois, et souvent davantage. Pour que cela cesse, il faut sûrement changer des habitudes, modifier des chaînes de paiement. Je ne dis pas que ce soit facile. Mais il faut absolument le faire : l'incapacité de l'Education nationale à régler ces problèmes quotidiens discrédite tout le discours qu'elle tient par ailleurs sur la nécessité de former les jeunes au changement et à l'innovation...

Mais tout ne se joue pas dans les classes, les établissements, les inspections académiques ou les rectorats. Des dispositions nationales sont nécessaires. Elles figureront dans la loi d'orientation que prépare Lionel Jospin. Parmi elles, j'attache une importance capitale aux mesures relatives au recrutement et à la formation des maîtres. Dans ce domaine, en effet, on frôle l'absurde. Les écoles normales recrutent leurs élèves après deux années d'université, parfois trois. Or elles sont totalement en dehors des universités ; leurs directeurs et leurs professeurs appartiennent au second degré au même titre que ceux des lycées, professionnels ou autres. Ce n'est pas raisonnable. Quant à la formation des professeurs de lycée et de collège, elle est totalement muette sur la façon dont les élèves reçoivent les informations que dispensent les professeurs. Elle n'apprend pas à ceux-ci comment diriger les apprentissages intellectuels des élèves et les rendre efficaces. On ne peut vraiment pas se contenter d'un stage pratique qui ne donne même pas lieu à la discussion d'un rapport. Les quelques compléments qui ont été apportés sont des cache-misère. Je n'appelle pas centre de formation un ensemble flou qui n'a ni murs, ni personnel propres. Si l'on veut vraiment former les professeurs à leur métier, car c'est un vrai métier, un beau métier, mais un métier difficile, il faut s'en donner les moyens.

De même, j'attache une importance capitale aux dispositions nationales nécessaires pour améliorer l'articulation des formations techniques ou professionnelles aux emplois. Beaucoup a été déjà fait. L'école et l'entreprise ne se regardent plus comme des adversaires mais comme des partenaires. Entre ces deux univers, les échanges se sont beaucoup développés. Il appartient au secrétaire d'État à l'enseignement technique, Robert Chapuis, d'améliorer encore l'efficacité de ces échanges et d'en assurer la réciprocité, tout en renforçant l'implication de l'Education nationale dans la formation permanente des travailleurs.

Et le gouvernement, me direz-vous ? La bonne volonté et la volonté tout court ne suffisent pas. L'imagination et le travail pédagogiques et administratifs ne suffisent pas. Il faut des moyens, et des moyens supplémentaires. Je demande ici qu'on me fasse confiance. La situation est, à certains égards, plus grave que je ne le pensais. L'Education nationale a été l'objet d'économies répétées. On a surchargé les classes et entrepris trop tard de construire les établissements supplémentaires, même si, je tiens à leur rendre cet hommage, les régions, désormais responsables des locaux des lycées, ont accompli depuis quelques années un effort considérable. Envers les universités dont il est directement responsable, l'Etat, en revanche, n'a pas fait son devoir.

On ne peut pas sortir de cette situation par un coup de baguette magique. Il faut se fixer une orientation et des échéances. Plusieurs années sont nécessaires. Financièrement, nous devons dégager des crédits supplémentaires pour réussir simultanément trois ambitions : la croissance des lycées et des universités, la rénovation ou la modernisation de notre enseignement, la revalorisation de la fonction enseignante. Des engagements ont été pris par le Président de la République et tenus dans le cadre du budget 1989. Ils seront également tenus dans le cadre des quatre budgets suivants : 1990, 1991, 1992 et 1993. Chaque année, l'Etat devra accroître d'au moins quatre milliards au-delà de son évolution normale le budget de l'Education nationale pour réussir la croissance, la rénovation et la revalorisation de l'enseignement. Il y a là un engagement solennel, que je tiens à confirmer. Je sais très bien que la rénovation ne va pas sans la revalorisation, et je suis également décidé à réussir l'une et l'autre.

Comment les choses vont-elles se passer ? Avant le quinze janvier prochain, le Ministre d'Etat, Ministre de l'Education nationale, de la jeunesse et des sports, mon ami Lionel Jospin, réunira l'ensemble des partenaires du système éducatif, Fédérations de Parents d'élèves et organisations syndicales, pour leur présenter les grandes orientations du gouvernement en ce qui concerne la rénovation de l'enseignement et la revalorisation de la fonction enseignante. Après quoi, des négociations s'ouvriront avec tous sur ce texte d'orientation, et avec les syndicats d'enseignants sur la revalorisation. Elles aboutiront à des décisions, et, pour les plus importantes, à une loi d'orientation que le Ministre d'Etat présentera au Parlement au nom du gouvernement tout entier avant la fin de la session de printemps.

Je viens de parler des syndicats. L'une de leurs fonctions normales dans une démocratie est de représenter et de défendre les intérêts des personnels. Il est donc normal qu'ils présentent des revendications. Dans le service public d'enseignement, les syndicats ont en outre à prendre en compte les intérêts des élèves, qui ne concordent pas nécessairement avec ceux de leurs mandants. Et je tiens ici à donner acte publiquement à la plus représentative des organisations syndicales, à la Fédération de l'Education Nationale, de son sens de la responsabilité. Non qu'elle soit seule dans ce cas. Mais j'ai été frappé par les débats du congrès qu'elle a tenu à la Rochelle : ils ont montré que, loin de s'opposer de façon corporatiste à toute évolution de notre enseignement, elle avait pleinement conscience des transformations indispensables pour réussir les 80 % d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat. C'est bien là, en effet, le problème majeur. Si nous savons ne jamais le perdre de vue, nous pourrons surmonter nos inévitables divergences.

Ainsi, les orientations du gouvernement sont claires. Il s'engage à supprimer d'ici cinq ans les classes de plus de 35 élèves : les prêts à taux spécial de la Caisse des Dépôts aideront les régions à construire les locaux nécessaires pour y parvenir. L'Etat, de son côté, procédera aux recrutements nécessaires. Nous ferons face de la sorte à la croissance de notre système éducatif.

Pour assurer la qualité de l'enseignement, organisation du travail personnel des élèves dans l'horaire des établissements, effort pour le sport et les arts, lutte contre les redoublements, travail effectif jusqu'à la fin de juin : ces mesures concrètes, jointes à l'indispensable mobilisation de l'administration, sans quoi aucune transformation ne réussit, devraient permettre de maintenir le niveau pour des effectifs désormais proches des trois-quarts d'une classe d'âge.

Ces mesures seront complétées par la loi d'orientation et la discussion avec les organisations représentatives sur la revalorisation. Le ministre ouvrira ce double chantier avant le 15 janvier. Tout ne se fera pas en un seul exercice budgétaire, ni en une rentrée. Il faudra plusieurs années pour que les perspectives ainsi tracées, par exemple pour la formation des enseignants, fassent sentir dans les classes leurs conséquences bénéfiques. Du moins, la voie est-elle tracée.

Vous le voyez, Mesdames et Messieurs, les grandes orientations du gouvernement en matière d'Education nationale sont en définitive très concrètes : il s'agit, avant tout, de répondre à l'attente des parents et des élèves par des mesures aussi simples et pratiques que possible. Il s'agit d'atteindre des objectifs conformes au bon sens le plus élémentaire. En les proposant, je n'ai pas le sentiment de faire oeuvre partisane. La tâche est tellement grande, tellement fondamentale, que, sur de tels objectifs et avec de tels projets, j'espère, je souhaite l'accord de toute la Nation. Après tout, c'est de son avenir qu'il s'agit.


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