Discours de M. Michel Rocard, premier ministre, sur la politique familiale, les prestations en matière de logement et de garde d'enfants et les actions pour le soutien scolaire, Paris le 20 janvier 1989. | vie-publique.fr | Discours publics

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Discours de M. Michel Rocard, premier ministre, sur la politique familiale, les prestations en matière de logement et de garde d'enfants et les actions pour le soutien scolaire, Paris le 20 janvier 1989.

Personnalité, fonction : ROCARD Michel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Clôture de la conférence des familles le 20 janvier 1989

ti : Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,


Permettez-moi, pour commencer, de remercier l'Assemblée nationale, et tout particulièrement son président de leur accueil.

Ma présence aujourd'hui parmi vous, pour clore cette conférence annuelle de la famille, est d'abord une forme d'hommage et de remerciements.

Votre force, ce sont les 800 000 familles que vous représentez.

Votre richesse, c'est la densité et le pluralisme d'un tissu associatif fondé sur vos 6 200 associations, vos unions départementales, vos mouvements nationaux.

Votre légitimité, c'est celle que vous confère la conviction de toutes celles et de tous ceux qui se consacrent bénévolement à la promotion des valeurs et des intérêts familiaux.

De tout ceci, vous méritez d'être remerciés et vous me permettrez de me tourner à cet instant vers le président BURNEL. Chacun dans cette salle sait quel rôle il joue dans la dynamisme du mouvement familial, quelles sont ses qualités de coeur, d'imagination et de raison.

Mais, au delà du plaisir que j'ai vous rencontrer, je souhaite que cette séance de clôture de la conférence annuelle de la famille nous laisse une triple conviction, à vous et à moi :

- conviction que l'enjeu familial et démographique est l'un de ceux qui font que la France aura, ou n'aura pas, les moyens de ses ambitions ;
- conviction que la nation doit donc approfondir sans cesse sa politique familiale ;
- conviction enfin que ceci passe non seulement par l'amélioration de ce qui existe, mais aussi par la recherche de nouvelles réponses, adaptées à la réalité des difficultés quotidiennes des familles.

1/ La France a de la chance, et sans doute est-ce largement grâce à vous : la politique familiale y est très largement reconnue comme un enjeu stratégique de première importance.

Vous le savez, Mesdames et Messieurs, la plupart des états d'Europe occidentale sont en train de se suicider, de se suicider par la démographie, sans même en avoir conscience.

Des taux de fécondité de 1,30 en Allemagne fédérale, de 1,35 en Italie, sont terriblement inquiétants.

L'Europe a besoin d'être nombreuse, d'être jeune et ouverte sur l'avenir, si elle ne veut pas gaspiller la chance unique que lui donne, a l'orée du XXIéme siècle, le modèle culturel qu'elle a forgé. Ce modèle doit certes évoluer, mais il respecte mieux que partout ailleurs les équilibres essentiels :

- équilibre entre la solidité de la puissance publique et le respect des droits de l'individu ;
- équilibre entre l'affirmation de l'autonomie et de la liberté de chacun, et l'organisation d'une protection sociale développée.

La France bénéficie, au sein de l'ensemble européen, d'un taux de fécondité relativement élevé.

Le maintien d'un équilibre démographique satisfaisant est, pour nous, un enjeu décisif.

Le dynamisme d'une société ne peut survivre bien longtemps à la disparition d'une jeunesse forte et nombreuse. Celle-ci est porteuse d'imagination et de mouvement, plutôt que d'immobilisme et de repli sur soi.

De tout ceci, vous êtes convaincus, je le sais. Tous les sondages d'opinion nous montrent que la famille reste en tête des valeurs qui structurent aujourd'hui la société française. C'est un grand atout pour notre pays que la permanence de cette aspiration, et il est de notre devoir de ne pas le gâcher.

2/ Deuxième conviction : la politique familiale doit être poursuivie et approfondie.

Nous n'avons certes pas à rougir de ce qui a été accompli en la matière depuis des décennies.

Les experts peuvent disserter à perte de vue sur l'efficacité de la politique familiale, au regard des grands ébranlements socio-culturels qui affectent les taux de fécondité.

De fait, on n'explique pas complètement la baisse de la natalité qui s'est produite, partout en Europe, dans la deuxième partie des années 60 : au-delà des particularités propres à chacun des états européens, nous avons assisté à un phénomène presque partout concomitant, comparable en sens inverse au baby boom de l'après-guerre.

Mais combien d'encouragements, pourtant, à mener une politique familiale active et ambitieuse !

L'exemple français se suffit à lui-même : la permanence d'un effort financier plus important que chez nos voisins peut y être rapproche du maintien d'un taux de fécondité meilleur, ou plus exactement moins mauvais.

Nous consacrons environ 3 % de nos ressources à la famille, pour 2,8 % au Royaume-Uni -dont la fécondité est peu différente de la nôtre-, 2,1 % en Allemagne fédérale, ou 2 % en Italie.

Il y a là une corrélation intéressante, et cet effort doit être maintenu.

A cet égard, j'indiquerai plusieurs orientations :

- le maintien du pouvoir d'achat des prestations familiales, en premier lieu. c'est le socle traditionnel de notre politique familiale, fondée sur la compensation des charges de famille. Il convient de le préserver, malgré les contraintes financières d'ensemble qui pèsent sur notre protection sociale ;
- ma seconde orientation, c'est la recherche d'une gestion plus performante des prestations.

Sans doute l'édifice mis en place au cours des ans a-t-il acquis à présent une certaine cohérence, autour de quelques objectifs essentiels : compensation des charges, soutien particulier aux familles les moins favorisées, aide aux familles de trois enfants et plus.

Mais notre tâche ne s'arrête pas là : sans même mentionner d'éventuels bouleversements du système de prestations, qui nécessiteraient une réflexion préalable approfondie, des progrès significatifs peuvent être accomplis dans plusieurs directions.

Madame DORLHAC, secrétaire d'Etat chargée de la famille, vous a donné ce matin les orientations détaillées de sa politique, que j'approuve pleinement. Je tiens à insister sur deux aspects.

- d'abord l'accès effectif des familles aux prestations auxquelles elles ont droit : trop de familles, notamment parmi les plus défavorisées, sont découragées par la machine administrative.

Comment justifier, par exemple, en 1989, que 200.000 foyers qui auraient droit à l'allocation de logement social n'en bénéficient pas ? tous les services concernés doivent unir leurs efforts pour aider les familles à connaître et à faire valoir leurs droits.

- ensuite, la simplification des prestations relatives à la garde des jeunes enfants.

Le précédent gouvernement a pris, en la matière, des initiatives qui démontrent aujourd'hui leurs limites : ainsi de la création de l'allocation de garde d'enfants à domicile, qui concerne aujourd'hui 5.000 familles, au lieu des 150.000 imprudemment annoncés.

Mais peut-on même se limiter à raisonner en termes de prestations financières au profit des familles, pour la garde de leurs jeunes enfants ?

A l'évidence non, quand on sait qu'environ la moitié des 900.000 petits enfants dont la mère travaille sont gardés en-dehors des structures d'accueil aidées, sans que l'on sache s'il s'agit de garde "au noir" ou d'entraide familiale.

Quelle mère de famille parisienne ne s'est vu indiquer par une directrice de crèche que son nom venait s'ajouter au bas d'une liste d'attente hors de proportion avec la capacité de son établissement ?

Et qui ne ressent que ces tracas de la vie quotidienne sont désormais décisifs dans la décision des jeunes couples d'agrandir ou non leur foyer ?

Certains ont ironisé, à l'issue du discours d'investiture que j'ai prononcé le 29 juin à la tribune de l'Assemblée nationale, sur l'importance que je donne au quotidien.

3/ Mais c'est bien la troisième conviction que je veux exprimer aujourd'hui : c'est en explorant de nouveaux champs, en apportant de nouvelles réponses aux besoins de la vie quotidienne, que nous répondrons le mieux aux aspirations des familles de ce pays.

C'est tout le sens du choix que vous avez fait des thèmes retenus pour cette journée des familles : les actions de soutien scolaire et les aides aux familles en difficulté de logement.

N'a-t-on pas dit qu'il y avait deux choses à réussir dans la société française : la ville et l'école ?

Habiter n'est pas seulement se loger : habiter, c'est disposer de la stabilité, de la sécurité d'un logement adapté, mais également de l'environnement propice à l'insertion dans une communauté vivante.

Vous savez combien le legs du passé est lourd en ce domaine, et quelle est l'ampleur de la tâche.

L'héritage, c'est l'urbanisme banlieusard des années 60, ces barres pesantes des ensembles-dortoirs, ces ghettos des quartiers populaires où la laideur et la solitude urbaine préparent l'échec scolaire, l'échec professionnel, l'échec humain.

L'héritage, ce sont les habitudes de construction. Aujourd'hui encore, les familles nombreuses sont pénalisées. Précieuses entre toutes, mais entre toutes vulnérables, elles éprouvent souvent les pires difficultés à trouver l'appartement qui offre la pièce de plus : celle qui permet au plus jeune de dormir pendant que son frère ou sa soeur joue au retour de l'école.

L'héritage, c'est enfin la balkanisation des structures : celle de nos grandes métropoles régionales où ville-centre et communes de banlieue cultivent davantage leur autonomie que leur complémentarité. Celle de l'Etat lui-même, qui a tant de mal à développer une approche globale et cohérente de la ville et de l'habitat.

Je rends hommage à ce qui a été entrepris, et qu'ont rappelé Mme DORLHAC et M. EVIN : contrats-famille, fonds d'aide au relogement et de garantie, entre autres...

Il nous faut aller plus loin. C'est pourquoi j'ai créé la Mission Villes qui rassemble, sous une autorité unique, celle de M. DAUGE, les structures administratives qui s'attaquent aujourd'hui, de façon trop isolée, à redonner aux familles un cadre de vie qui insère, au lieu d'exclure. Et j'installerai dans les tous prochains jours, le Conseil National des Villes et du Développement Urbain.

C'est aussi pourquoi mon Gouvernement a mis à l'étude les propositions formulées à la demande du Ministre de l'Equipement et du Logement par M. BLOCH-LAINE, sur une réforme des aides à l'accession sociale à la propriété.

L'exclusion scolaire est le second des thèmes dont vous avez débattu.

L'éducation est, vous le savez, la première priorité de mon gouvernement : elle est au centre de votre vie quotidienne de parents - au centre de vos inquiétudes bien souvent- et elle engage l'avenir de notre pays.

Là aussi, le chemin à parcourir est long : un jeune sur deux sort aujourd'hui encore du système scolaire sans le baccalauréat ; sept fils d'ouvriers sur huit n'entreront jamais à l'université ; la fréquence des redoublements est l'une des tristes originalités de notre enseignement.

L'ambition du gouvernement en matière d'éducation est grande, à la mesure de l'exigence. Les orientations développées par Lionel JOSPIN, mardi dernier au conseil des ministres, en témoignent.

Pour qu'à terme 80 % des élèves atteignent le baccalauréat, pour que le système éducatif puisse accueillir les 400.000 lycéens de plus attendus d'ici à l'an 2000, pour qu'aucun jeune ne sorte du système éducatif sans un niveau de formation reconnu, nous sommes prêts à ce que la nation toute entière consacre à l'enseignement un effort considérable.

C'est de cette façon que nous donnerons à la France toutes ses chances, au moment où s'accélère la construction européenne.

C'est de cette façon également que nous renforcerons sa cohésion, en faisant reculer l'exclusion.

Une idée forte me paraît sous-tendre l'ensemble de vos débats d'aujourd'hui : la lutte contre l'exclusion passe par l'émergence d'un nouveau partenariat entre l'Etat, les collectivités locales, les associations et organismes privés.

L'Etat prend ses responsabilités dans l'affirmation de la solidarité nationale : il le fait aujourd'hui en matière de logement ou d'éducation.

Il vient de le faire en instituant un revenu minimum d'insertion financé sur fonds d'Etat et distribué grâce à l'efficacité remarquable du réseau des caisses d'allocations familiales, que je tiens à remercier.

Mais le temps est révolu où l'état-providence était censé tout régler, où le fonctionnaire considérait avec quelque condescendance l'apport de l'associatif ou du bénévolat.

La place éminente du monde associatif doit enfin être pleinement reconnue. La loi instituant le revenu minimum d'insertion est toute entière fondée sur cette idée. Elle vise à mettre en place, au plus près du terrain, les structures aptes à susciter la collaboration et la synergie de toutes les compétences.

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, les mouvements familiaux ont, de longue date, démontré leur savoir-faire et leur disponibilité.

Conclure cette journée des familles, c'est pour moi vous dire deux choses : bravo pour tout ce que vous avez déjà fait.

Continuons d'oeuvrer ensemble dans la voie d'un partenariat toujours plus actif entre les pouvoirs publics et l'irremplaçable tissu associatif que vous représentez ici.

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