Déclaration de M. Michel Rocard, Premier ministre, sur les échéances de 1989, l'activité des journalistes et les relations de la presse avec le gouvernement, Paris le 6 janvier 1989. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Michel Rocard, Premier ministre, sur les échéances de 1989, l'activité des journalistes et les relations de la presse avec le gouvernement, Paris le 6 janvier 1989.

Personnalité, fonction : ROCARD Michel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Voeux de M. Michel Rocard, Premier ministre, à la presse, à Paris le 6 janvier 1989

ti : Permettez-moi, à mon tour, d'adresser à chacune et chacun d'entre vous et à vos confrères, mes voeux personnels et ceux de mon épouse, des voeux sincères et cordiaux pour que l'année nouvelle soit celle de succès professionnels nouveaux, de joie et de santé pour vous-mêmes et ceux qui vous sont chers.

Se joignent à moi pour formuler ces voeux "les sources autorisées", "les proches du Premier ministre" ou encore "Matignon", bref toutes ces dénominations collectives que nous devons à votre inspiration et derrière lesquelles se cachent mes collaborateurs.

A l'aube de l'année qui s'ouvre, je ne crois pas qu'aucun d'entre vous puisse craindre le chômage technique. 1988 fut riche en événements. 1989 ne le sera pas moins, et cette année encore il y en aura pour tous les goûts, pour toutes les compétences.

Dès la semaine prochaine Paris sera le centre de contacts internationaux de grande ampleur et c'est aux spécialistes des relations internationales qu'il reviendra de faire mesurer à nos concitoyens l'importance de ce qui se passe à ce niveau. Ils sauront faire sentir l'exigence humaine que représente la conférence sur les armes chimiques. Ils sauront faire apprécier la signification des retrouvailles du monde entier autour de notre fête nationale le 14 juillet. Ils sauront encore souligner les efforts de la présidence française pour la construction européenne au second semestre. Et j'espère qu'ils auront l'occasion de constater de nouvelles avancées dans la protection internationale de notre environnement.

Rien n'est plus salutaire à l'examen de nos difficultés internes que la connaissance de ce qui se produit dans le reste du monde et qui tantôt explique ce que nous connaissons et tantôt nous fait mieux apprécier ce dont nous disposons.

Quant à la construction européenne, elle est à la charnière des relations internationales et de notre vie politique interne. Chacun sait l'ambition et la résolution avec lesquelles le Président de la République et le gouvernement aborderont et ce sujet et cette année. Et certes il nous en faudra de l'ambition et de la détermination pour régler des problèmes aussi complexes et délicats que ceux de l'harmonisation fiscale, pour contribuer à jeter les fondements d'une Europe sociale, bref, pour tracer des perspectives nouvelles sans négliger de mener à bien ce qui est déjà en cours.

Les journalistes économiques ne seront pas en reste. C'est leur oeil vigilant qui scrutera les chiffres, qui jugera si notre lutte permanente pour l'emploi se révèle efficace, qui suivra les phases d'élaboration d'un budget futur qui ne sera pas simple à arrêter. C'est encore aux journalistes économiques qu'il reviendra de dire si nous avons réussi notre pari de maintenir une croissance soutenue qui ne soit pas au prix d'un affaiblissement du franc ou d'une mise en cause de nos grands équilibres.

Ceux parmi vous, ou parmi vos confrères, qui manifestent de l'intérêt pour le secteur social ne seront pas non plus menacés d'oisiveté. Toutefois, si je les souhaite très occupés, c'est avec l'espoir que ce soit dans un contexte différent de celui de ces derniers mois, que leurs colonnes soient pleines non plus de grèves et de blocages, mais de dialogue et d'avancées, qu'ils puissent suivre pas à pas non la montée des mécontentements mais les progrès du renouveau du service public, qu'ils puissent, ne plus trouver matière à reportages dans les cas dramatiques de dénuement complet mais qu'à ces derniers succèdent progressivement des témoignages sur la réinsertion des bénéficiaires du RMI.

A ceux qui se penchent sur les problèmes d'éducation, j'espère ardemment que cette année nouvelle soit faste. Cela signifiera qu'ils auront troué dans notre politique, dans l'effort sans précédent que nous faisons dans ce domaine, les manifestations de changements réels, profonds et ambitieux.

Mais je n'oublie pas que toutes vos rédactions sont sensibles à ce que l'on appelle, d'un terme général, les problèmes de société. La matière est très dense et les intentions sont précises. Dans le domaine de la justice où nous avons programmé aussi bien un nouveau code pénal, moderne, humain, efficace, que des dispositions moins spectaculaires mais dont le Garde des Sceaux s'attache à faire en sorte, avec diligence et opiniâtreté, qu'elles améliorent les relations quotidiennes des Français avec leur justice. Dans le domaine de l'immigration où nous entendons bien combiner la lutte contre les afflux clandestins et le droit de ceux qui sont sur notre sol d'y vivre dans la dignité, où nous ne dévierons pas d'une ligne qui nous situe à égale distance entre ces deux indignités que sont ici le laxisme ou l'inhumanité. Dans le domaine de la santé où l'effort de recherche et de prévention du SIDA sera poursuivi. Dans le domaine de l'éthique, notamment médicale, où je fonde des espoirs de pistes novatrices sur les travaux de la commission nationale d'éthique et sur le rapport que j'ai demandé au Conseil d'Etat.

Mêmes les critiques d'art et les amateurs de culture pourront trouver à commenter avec l'ouverture de l'Opéra de la Bastille ou le développement du grand Louvre, et les prémices de la Grande Bibliothèque.

A toutes les spécialités, à toutes les compétences, j'espère surtout qu'il sera loisible de constater que partout nous nous préoccupons d'assurer le lien étroit entre nos valeurs et la vie quotidienne des Français. La vieille antinomie entre ce qui est formel et ce qui est réel ne vaut pas que pour la liberté. Justice, responsabilité, progrès, honnêteté, sont autant de mots qui ne doivent pas non plus ne rester que des idées mais doivent, chaque jour, se traduire un peu plus dans les faits. C'est là une ambition qui exige de l'opiniâtreté pour faire pénétrer un esprit nouveau dans les rapports entre les gens, dans la rue, au bureau, aux guichets des services publics.

Bref, nous entendons bien faire en sorte, par la diversité de notre action, que chaque journaliste, chaque rubrique en ait sa part.

Mais la rubrique politique, me direz-vous !

Rassurez-vous, elle trouvera à s'occuper. L'idéal serait naturellement que vous n'ayez à parler que de l'opposition et de ses difficultés. Cela signifierait que gouvernement et majorité n'en ont pas, ce qui est le rêve de tout Premier ministre.

Deux sessions parlementaires avec un programme législatif raisonnable mais très dense vous permettront d'exercer votre sagacité sur la revalorisation du Parlement. Deux élections en mars et en juin vous donneront matière à analyses et commentaires, avant, pendant, après. Et si nous nous sommes attachés à tarir la production des usines à petites phrases agressives ou excessives, il en restera toujours quelques unes pour nourrir des polémiques occasionnelles.

Quant à moi vous m'entendrez aussi souvent que je le jugerai utile. Sur les sujets les plus divers, je m'exprime publiquement plusieurs fois par semaine. Mais s'agissant des grandes prestations, écrites, radiophoniques ou télévisuelles, j'entends en rester économe et ce pour plusieurs raisons que je tiens à vous faire partager.

Première raison : la politique, en France et depuis des décennies, a toujours été trop envahissante. Il n'est pas sain que son bruit domine tous les autres et je ne confonds pas mon devoir d'expliquer et d'informer avec l'abus d'intrusion dans la vie quotidienne des gens.

Deuxième raison : si excellent que soit mon cabinet, je ne serai pas digne de mes fonctions si je manquais au devoir de connaître ce dont je dois décider, et le temps que je tiens à passer dans mon bureau ou sur le terrain est donc autant de temps que je ne peux consacrer à l'expression publique.

Troisième raison : j'ai le souci d'éviter de parler pour parler. Il est des situations où un problème domine tous les autres. Si l'on parle d'autre chose, on n'est pas entendu et c'est bien normal. Mais si on parle du sujet sans que sa solution soit mûre, au mieux on ne dit rien qui vaille plus que des rodomontades, au pire on complique ou retarde la solution effective. Et si le silence a un coût celui de la parole est alors plus élevé.

Quatrième raison enfin : la presse et le gouvernement ont sur ce sujet des intérêts qui peuvent diverger. Le vôtre est de trouver chaque jour matière à informer vos lecteurs, vos auditeurs, vos téléspectateurs. Le nôtre est de gouverner et d'inscrire notre action dans la durée. Et je me bornerai à dire ici "qui veut gouverner loin ménage ses apparitions". Et vous ne m'en voudrez sans doute pas de préférer fixer moi-même mon rythme plutôt que me soumettre à celui qui vous est imposé.

Car, et je profite de ceci pour répondre au Président Badel, c'est bien la seule chose qui vous soit imposée. Même pas par nous d'ailleurs, seulement par votre périodicité. Je ne crois pas qu'aucun d'entre vous ait fait l'objet de la moindre pression de la part d'aucun membre de mon gouvernement.

Vous avez les moyens de votre indépendance et le goût de la défendre. Ce n'est pas nous qui tenterons d'y porter atteinte.

Quant au futur Conseil supérieur de l'Audiovisuel, je reprendrai à mon compte l'excellente formule de Jack Lang qui disait à son propos "de même qu'il n'y a pas d'amour, seulement des preuves d'amour, il n'y a pas d'indépendance, seulement des preuves d'indépendance". Ce sera donc le grand défi du CSA que de vous prouver ses qualités et j'escompte bien que ces inquiétudes auront disparu à l'occasion des prochains voeux.

Au demeurant, vous avez tous perçu le fait que si des menaces pèsent sur votre indépendance, ce n'est plus du pouvoir politique qu'elles proviennent principalement, même s'ils vous faut demeurer vigilants.

On se souvient de la fameuse apostrophe de Lammenais obligé de cesser la parution de son journal, l'Avenir : "Il faut de l'or, beaucoup d'or, pour parler ! Silence aux pauvres !". C'était pourtant à peine l'époque des premiers grands quotidiens populaires à un sou. Aujourd'hui, on mesure avec la concentration des moyens de diffusion, la concentration de la publicité, la concentration qui sera demain celle des moyens d'impression pour la presse parisienne, les interrogations que cela fait naître pour une liberté de la presse qui s'évalue désormais à l'aune du pluralisme, et les mêmes inquiétudes pèsent naturellement sur l'audiovisuel.

La force de la presse est d'avoir su jusqu'ici concilier la nécessité des mutations technologiques et l'impératif du pluralisme en trouvant en elle-même et par elle-même les solutions, les garanties, les initiatives. Une innovation soutenue en matière éditoriale, une créativité pionnière dans les structures d'entreprise avec les sociétés de journalistes ou dans les formules de financement avec les sociétés de lecteurs expliquent cette réussite continue qui a permis qu'au cours de ces dernières années, que l'on croyait vouées au mouvement à sens unique de la concentration et donc de la disparition des titres, naissent et prospèrent un quotidien, un hebdomadaire d'informations générales et de très nombreuses publications spécialisées.

Mais les dangers subsistent. Le gouvernement y sera attentif mais c'est à vous avant tout qu'il revient d'être sourcilleux comme vous savez l'être sur votre liberté, d'imaginer et de mettre en oeuvre les solutions qui permettront de la défendre, sachant que vous pourrez compter sur le soutien entier de tous les démocrates.

Après tout, le bicentenaire c'est aussi celui de la proclamation de la liberté de la presse. Et vous ne vous bornez pas à la célébrer, vous vous consacrez à la prouver.

Pour terminer, je rappellerai que je vous avais, il y a sept mois, mis en garde contre le risque d'ennui que je vous faisais courir. A dire vrai, en lisant ou en écoutant assidûment et avec intérêt vos commentaires, j'en conclus, puisqu'aussi bien l'ennui naquit un jour de l'uniformité, que vous allons passer ensemble une année formidable.

Meilleurs voeux à tous et à toutes !

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