Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, notamment sur les conseils municipaux d'enfants et la nécessité ainsi que la difficulté de la construction européenne, Angoulême le samedi 17 décembre 1988. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, notamment sur les conseils municipaux d'enfants et la nécessité ainsi que la difficulté de la construction européenne, Angoulême le samedi 17 décembre 1988.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Réunion des conseils municipaux d'enfants d'Europe à Angoulême le 17 décembre 1988

ti : QUESTION.- Pourquoi êtes-vous venu à Angoulême et qu'allez-vous en retenir ?
- LE PRESIDENT.- Eh bien je vais commencer de répondre maintenant. J'ai entendu les paroles de bienvenue, c'était intéressant et significatif. Plusieurs enfants représentant plusieurs pays et désirant parler de l'Europe. Si vous voulez nous allons approfondir cette conversation dans un moment. Pourquoi suis-je venu à Angoulême aujourd'hui ? D'abord parce que l'on m'a invité, le maire d'Angoulême, Jean-Michel Boucheron qui est un de mes amis, m'a fait savoir que vous aviez ce grand rassemblement, m'a demandé si je voulais m'y joindre, et j'ai trouvé l'idée très intéressante. J'ai trouvé que c'était un beau projet, alors je suis venu. Ca c'est la première raison. La deuxième raison, c'est parce que j'ai toujours, comment dirais-je, certaines faveurs pour les invitations qui me viennent de Charente, parce que c'est mon pays. Je suis né dans ce département. Je retrouve beaucoup de personnes que j'ai connues autrefois, les paysages, le climat, les monuments, les villes. C'est pour moi naturellement, comme pour tout homme, très agréable et au delà de toutes les séparations légitimes qui existent dans un pays et dans une démocratie, il existe entre tous ceux que je vois comme un air de pays commun. Il est toujours agréable de les rencontrer.
- Alors ces deux raisons réunies font que je suis venu à Angoulême pour parler de l'Europe et pour parler de ces conseils municipaux d'enfants que vous représentez. Et comme j'y trouve un plaisir particulier pour les raisons que je viens de vous dire, parce que je suis dans mon petit pays d'origine, c'est pour moi vraiment un agrément que de pouvoir discuter avec vous. Vous me dites pourquoi est-ce que vous êtes venu à Angoulême ? c'est pour cela.
- Qu'est-ce que j'en rapporterai, eh bien je ne sais pas encore. On n'a pas dit grand chose. Tout de même c'était très significatif ce qui était contenu dans les trois allocutions de bienvenue. Beaucoup de choses étaient dites en peu de mots et je vais essayer d'y répondre. Je vous dirai dans un moment de quelle façon je vois le devenir de l'Europe et peut-être la signification de vos conseils municipaux. Mais je vais laisser les autres conseillers municipaux ici présents, poser à leur tour leurs questions. Est-ce que ça te parait suffisant comme réponse ?
- QUESTION.- Oui.
- LE PRESIDENT.- Bon je suis revenu à mes origines ici, parce que le maire d'Angoulême qui est un de mes amis, m'a invité et là-dessus je vous trouve tous, et j'en suis très content.
QUESTION.- Nous avons maintenant une intervention d'un conseiller municipal de Luxembourg.
- QUESTION.- Monsieur le Président, bonjour. Si ces jeunes gens pouvaient bien se déplacer un peu pour que je vous voie. Je suis donc le porte-parole du grand Duché du Luxembourg et je voudrais profiter de cette occasion pour vous remettre si vous le voulez bien une lettre qui vous est écrite au nom de la jeunesse du grand Duché. Donc, la question maintenant : est-ce que tous les systèmes se ressembleront après 1992 ou bien est-ce que chaque pays conservera son caractère, son identité culturelle, sa spécificité historique ?
- LE PRESIDENT.- Je vais répondre maintenant, ça évitera de faire un discours. Il vaut mieux que chacun pose ses questions, je vais répondre question après question, et puis j'essaierais d'exprimer à la fin une conclusion générale. Vous êtes d'accord là-dessus ? C'est très ennuyeux les discours trop longs. Moi quand j'écoute les autres je trouve que c'est très long alors je pense que quand c'est moi qui parle les autres doivent penser comme ça.
- C'est une question à laquelle il est très difficile de répondre. Bien que la pensée soit simple. On ne va pas créer l'Europe pour effacer les différences, on n'y arriverait pas. Pour l'instant, vous le savez les pays d'Europe sont douze. Et ces douze pays sont souvent très différents. Vous avez plusieurs pays de l'Europe vraiment occidentale, la France en particulier. Vous avez des pays occidentaux comme la Grande-Bretagne, mais qui sont très orientés par leurs traditions, commerciales, culturelles, vers l'Atlantique et donc vers les Etats-Unis d'Amérique. Vous avez des pays l'Espagne et le Portugal qui, maintenant, viennent équilibrer l'ancienne Europe du Nord donc une Europe méditerranéenne qui s'ajoute à la France, à l'Italie et à la Grèce. Et puis vous avez la France, et puis une Europe orientale avec la Grèce ; et l'Europe touche au nord par le Danemark avec les pays scandinaves. Donc, elle est très diverse. Les langues y sont nombreuses, je ne vais pas dire trop nombreuses, mais elles y sont nombreuses. C'est quand même un problème.
'Suite sur les différences entre les pays d'Europe'
- C'est-à-dire que si on ne se comprend pas, si on n'a pas un langage commun, il est difficile de bâtir l'Europe. Oui, mais quelle langue devrait céder le pas aux autres ? Il y a l'anglais qui fait des progrès, mais moi par exemple je voudrais que le français en fasse. J'ai entendu avec grand plaisir cette jeune allemande, comme j'ai entendu aussi cette jeune hollandaise, mais d'origine française, qui s'exprimaient dans un français parfait. Ca, ça me fait plaisir, mais naturellement je n'ai pas l'intention d'imposer le français aux autres. Résultat on ne réglera ce problème que si on apprend plusieurs langues dans nos écoles. Oui, certainement deux, pourquoi pas trois. Ca deviendra naturel plus tard. Ou bien alors tout le monde va parler anglais, en Europe. Je n'ai rien contre, mais pour notre langue à nous Français, pour les langues romanes, espagnole, portugaise, italienne, ce serait vraiment triste, car c'est une source de culture importante. Et puis, il y a le flamand, il y a l'allemand qui est une langue très importante notamment dans les domaines historique et scientifique. Et puis il y a les langues scandinaves. Alors, le grec, je ne vais pas insister, tout le monde sais l'importance que cette langue a et conserve d'ailleurs dans la culture occidentale, dans la culture tout court. Donc, il faut garder une diversité de langage, mais avoir un rameau commun en apprenant à l'école plusieurs langues. Et moi personnellement je pense que nous ne ferons pas l'Europe si dès l'école primaire on ne commence pas à apprendre au moins une deuxième langue. Au moins.
- Tout le monde n'a pas la chance comme cette jeune fille si je puis dire d'avoir un papa français, une maman espagnole ou hollandaise. Ca ce sont des conditions idéales pour apprendre plusieurs langues. Il faut le faire à l'école, c'est à l'école que tout cela doit se retrouver.
'Suite sur les différences entre les pays d'Europe et la construction européenne'
- Mais ce qui est à l'heure actuelle prévu pour l'Europe en 1993, ce n'est pas l'unification en tous domaines, mais c'est quand même un acte très important, puisque nous n'aurons plus qu'un marché, un marché unique. Entre les douze pays, il n'y aura plus de frontières. Les conséquences en seront immenses, puisque n'importe quel Européen pourra venir s'installer dans un autre pays pour y exercer le métier de son choix. Un étudiant pourra aller d'une université à l'autre selon son goût. Commencer à Oxford, continuer à Bologne en Italie, poursuivre à Salamanque en Espagne, faire un saut à Montpellier, aller à Heidelberg. Cela me parait tout à fait souhaitable que le maximum d'étudiants fassent leurs études dans différents pays.
- C'est dans quatre ans tout ça. Que l'on puisse aller où l'on veut pour travailler, qu'on puisse étudier dans toutes universités de son choix, qu'on ouvre toutes les barrières, des changes, de l'argent, des monnaies. Que ce soient les mêmes monnaies, là, qui circulent avec une monnaie commune. Que l'on soit obligé, pardonnez-moi de vous parler de cela, mais il faut bien que ce soit complet ce que j'ai à vous dire. On ne va pas avoir les mêmes impôts, les mêmes charges, mais il faudra bien que cela se rapproche, si on veut avoir une concurrence honnête. On va avoir des techniques communes, on en a déjà beaucoup. Vous voyez à l'heure actuelle quand on me parle d'Ariane, là en Guyane, vous savez la fusée, c'est européen. La liste serait longue.
- Personne ne songe à faire l'Europe en effaçant les différences. Nous songeons tous à faire l'Europe en abolissant les obstacles que constituent les frontières. Entre les deux, c'est à dire ne rien faire, rester au point où nous en sommes qui était à l'origine des guerres, et une certaine incapacité de l'Europe à supporter la concurrence avec les Etats-Unis d'Amérique, le Japon et d'autres encore, entre ne rien faire et tout effacer, la marge est grande. Alors, un Français restera un Français, un Espagnol un Espagnol, un Allemand un Allemand, les langues devront être préservées, mais il faut absolument que l'Europe dispose des moyens communs de sa vie quotidienne, sans quoi il n'y aura pas d'Europe. Nous avons tous un grand amour de nos patries. Il y en a qui poussent l'amour de la patrie jusqu'à une certaine conception nationaliste de la vie, c'est-à-dire qu'il n'y a que leur patrie. Personnellement, je pense qu'ils ont tort. Ils ont raison d'aimer leur patrie mais ils ont tort de refuser l'évolution des temps. J'ai employé un jour une expression, pardonnez-moi de me répéter : la France est ma patrie, mais c'est l'Europe qui est mon avenir. J'aimerais que ce raisonnement soit tenu par beaucoup d'autres.
QUESTION.- La parole est à une conseillère municipale d'Enghien les Bains.
- QUESTION.- Monsieur le Président, seriez-vous favorable à la mise en place d'une assemblée européenne des jeunes en faisant cette proposition à la CEE ?
- LE PRESIDENT.- Vous applaudissez tous, ça me serait facile de vous dire oui. Je ne peux pas vous dire oui comme ça. Pourquoi ? parce qu'une assemblée européenne des jeunes ça veut dire quoi ? ça veut dire qu'à côté du Parlement européen comme à côté d'un conseil municipal, à Angoulême par exemple, cela voudrait dire qu'il y aurait des parlementaires, des enfants européens. C'est déjà tellement difficile d'arriver à bâtir ce Parlement européen que je ne me vois pas prenant en charge la constitution d'une Assemblée parlementaire européenne des jeunes. S'il s'agit d'avoir des représentants de chaque pays, des représentants jeunes de chaque pays auprès du Parlement européen il faut étudier une procèdure, il faut savoir comment faire. Permettez-moi de vous dire qu'il faut commencer par le commencement. Vous êtes déjà assez nombreux mais pas très nombreux à faire des conseils municipaux de jeunes. Réussissez d'abord à étendre dans toutes les communes d'Europe les conseils municipaux comme ceux-là, commencez par la base et quand vous y serez arrivés dans un nombre de communes important, quand vous y serez arrivés, alors vous pourrez songer à une assemblée européenne. Par exemple en chargeant les conseils municipaux d'enfants et de jeunes de désigner parmi eux quelques centaines de jeunes qui pourraient siéger auprès de la Communauté européenne mais dans l'état actuel des choses vous n'êtes pas capables de le faire. Qui est-ce qui les désignerait ? Comment cela marcherait ? Où avez-vous trouvé l'expérience suffisante pour parler des problèmes de l'Europe ? C'est dans ces conseils municipaux, j'espère aussi un peu à l'école et ce n'est pas toujours très sûr, c'est là que vous apprendrez ce que veut dire l'Europe. Donc moi le conseil que je me permets de vous donner avant de penser à cette perspective grandiose, c'est d'étendre la réalité des conseils municipaux de jeunes un peu partout. Croyez-moi cela vous prendra du temps.
QUESTION.- Monsieur le Président, bonjour. La question que je vais vous poser a été proposée par le groupe italien. Pensez-vous que les jeunes contribuent à éliminer le racisme qui peut exister entre des populations différentes ?
- LE PRESIDENT.- Oui, je le crois. Je suis même étonné et heureux de constater à quel point les enfants que je connais soit dans ma famille, soit les enfants de mes amis, à quel point ils sont instinctivement blessés par le racisme. Est-ce que cela est dû au fait qu'ils rencontrent davantage d'enfants dans leurs écoles qui viennent d'ailleurs, d'autres pays, qui viennent surtout d'Afrique du Nord ou d'Afrique noire ? Dans les générations précédentes vous savez il y avait des campagnes racistes mais c'était contre les Espagnols, contre les Portugais ou contre les Italiens ou contre les Belges, ou contre les Polonais. Il y avait beaucoup de Polonais mineurs dans le Nord et leurs enfants venaient à l'école et cette forme de racisme existait dans le passé. Les Italiens lorsqu'ils venaient au XIXème siècle en France pour travailler, ils faisaient de la construction, ils étaient souvent mal reçus. C'était absurde. La preuve c'est qu'aujourd'hui tout le monde est content de les avoir et il n'y a plus aucun racisme à l'égard de ceux dont je vous parle. Le racisme c'et un poison. Tous les jeunes du monde doivent pouvoir se reconnaître. Il n'y a pas de race inférieure. Il y a des pays dans lesquels des enfants sont moins éduqués que d'autres, il y a des différences de culture et surtout il y a des cultures différentes. Quand je dis différence, cela ne veux pas dire qu'il y en a qui sont inférieures à d'autres, elles sont différentes. C'est vrai qu'il est souvent plus difficile de se comprendre lorsque l'on a des cultures complètement différentes mais il faut apprendre, il faut faire l'effort. Mais instinctivement les enfants d'une même classe, d'une même société, d'un même club de football, les enfants ne font pas ce genre de distinction, ils ne sont pas racistes et même ils sont contre le racisme. Ce sont les jeunes collégiens, lycéens, étudiants qui sont toujours à la tête des mouvements qui luttent contre le racisme. Peu à peu les idées s'élargissent et aussi il faut dire que les mélanges raciaux se font davantage. On voit des camarades qui sont de très bons camarades et qui ont des couleurs différentes mais on n'accepte pas qu'on les mette dans un coin à cause de cette couleur. C'est insupportable, c'est honteux. Sur le plan politique, quand ces enfants grandissent, souvent ils se séparent parce qu'ils sont repris par l'atmosphère familiale ou bien ils sont repris par des idéologies de haine ou de séparation. Eh bien votre rôle à vous qui êtes maintenant des responsables, - vous êtes des jeunes et des enfants responsables sans quoi vous ne seriez pas là où vous êtes - c'est de lutter contre le racisme. C'est une belle cause, tous les enfants du monde peuvent se donner la main croyez-moi, ils ont tous chacun à apprendre quelque chose de l'autre.
QUESTION.- Comment l'Etat français envisage-t-il d'aider les conseils municipaux d'enfants ?
- LE PRESIDENT.- Le problème n'a pas été posé, donc je ne peux pas vous répondre au nom du gouvernement. Vous me le posez. Il y a des ministres qui sont naturellement au courant et ici il y a le ministre de l'intérieur, Pierre Joxe, bien entendu. Il y a aussi Edith Cresson qui est ministre de l'Europe. Oui mais le gouvernement en tant que gouvernement n'a pas étudié spécialement des projets pour les conseils municipaux d'enfants. Je sais bien qu'il y a eu des conseils municipaux il y a déjà quelque 20 ans, 30 ans. C'est quand même un sujet tout neuf. Vous êtes les pionniers, vous êtes au début d'une grande aventure. Ce n'est pas habituel que l'on tienne ce genre de réunion. Combien êtes-vous en France de conseils municipaux ?
- QUESTION.- 60 conseils municipaux.
- LE PRESIDENT.- Il y a combien de communes en France ? 36000 ? Vous êtes au début et moi je suis venu aussi pour vous aider. Une manifestation comme celle-ci on en parlera en France. Mais je n'ai pas la tête qui tourne vous savez, je ne vais pas dire parce que je suis là, il y a bien des endroits où je vais et on n'en parle pas beaucoup mais c'est parce que je suis là et parce que vous êtes là parce que l'on est ensemble alors cela peut intéresser les Français. Ils se diront d'un côté il y a des jeunes qui sont démocratiquement désignés qui ont le goût des affaires publiques, qui sont souvent très capables de traiter des affaires générales et puis il y a le Président de la République qui s'intéresse à ce mouvement. Si on s'entend bien, c'est-à-dire si l'on pousse dans la même direction, je suis sûr que l'on comptera l'année prochaine ou dans deux ans quelques centaines de conseillers municipaux de jeunes en plus. C'est ce que je me permets de vous recommander. A ce moment-là, je ne demande pas mieux que de saisir le gouvernement de dispositions particulières pour voir de quelle manière on pourrait donner un élan nouveau, faciliter, aider la naissance et la vie de ces conseils municipaux. Vous savez, c'est un peu un défaut des Français : ils sont contre l'Etat mais souvent ils veulent que ce soit l'Etat qui fasse tout à leur place. Je vais vous donner un conseil que l'on a déjà entendu ou lu dans les fables de la Fontaine : le travail faites-le, ne comptez pas sur les autres. L'Etat peut vous donner un coup de main quand même, il le peut de diverses façons pas simplement par les moyens de l'argent. Après tout l'Etat c'est l'argent des contribuables, de ceux qui paient des impôts alors on est obligé de le dépenser avec prudence mais il peut vous aider un peu. Financièrement c'est surtout les municipalités qui peuvent le faire, où chacun vit, là ou il est, là où il travaille, pas la peine de remonter à Paris. On peut faire des lois, des textes, on peut vous aider mais j'insiste beaucoup là-dessus c'est d'abord à vous de le faire.
QUESTION.- Quand vous étiez enfant pensiez-vous devenir le Président de la République ?
- LE PRESIDENT.- Ecoutez je voudrais bien que l'on ne me prenne pas pour un obsédé. Je ne suis pas né, je n'ai pas grandi quand j'étais collégien à Angoulême dans ton collège, je n'ai pas dit : je serai Président de la République. Je me souviens qu'un jour on m'avait posé la question et j'avais dit pourquoi est-ce que je ne serais pas Pape ? J'ai perdu toutes chances. Il faut avoir de l'ambition mais l'ambition elle est partout. J'avoue que j'aurais été très fier si on m'avait dit tu seras Chateaubriand, capable d'écrire aussi bien que Chateaubriand cela me serait davantage venu à l'idée jusqu'en 3ème ou en seconde. Je n'avais pas de don particulier si on m'avait dit tu seras Rodin ou Michel-Ange ou bien si on m'avait dit tu seras explorateur, j'aurais bien aimé découvrir le Pôle Nord, malheureusement c'était déjà fait. Il faut avoir de l'ambition. En effet, j'ai toujours pensé que je ferai quelque chose de ce que j'avais reçu d'intelligence ou de volonté. Il se trouve que je suis Président de la République. On dira, il valait mieux être Michel-Ange, ou il valait mieux être Chateaubriand. Quoique Chateaubriand comme écrivain parfait, pour le reste on peut revoir ça de plus près, mais enfin ça c'est autre chose. On va dire Voltaire, c'est un très grand écrivain Voltaire, bon mais il est contesté sous certains autres aspects. On est tous contestés. Il faut donc faire son travail comme on pense devoir le faire.
- Président de la République, ça m'est venu plus tard. J'avais quelques idées, quelques convictions profondes, l'idée de la République, de ce que la République devrait devenir, une idée puisque je suis socialiste, du socialisme. J'ai dit que ce serait quand même bien que la tradition socialiste puisse s'unir profondément à la tradition démocratique, parce qu'après tout dans ma conviction à moi le socialisme auquel je crois, c'est un plus de liberté, un plus d'égalité, si possible un plus de fraternité bien que ce soit beaucoup plus difficile. Bon, alors quand on a un idéal on essaye de le justifier dans sa vie. Et puis si cela ne marche pas, il ne faut pas non plus se désespérer. La réussite dans la vie, c'est autre chose que d'être quelqu'un ou quelque chose. La réussite dans la vie, c'est de réussir sa vie personnelle et de ce point de vue, il y a beaucoup de gens qui ne seront jamais Président de la République et qui auront réussi leur vie. Pour un homme, un responsable politique, si on choisit cette voie-là, Président de la République, à voir le nombre de ceux qui voudraient être à ma place, je pense que ça ne doit pas être si mal. Mais, c'est ni mal, ni bien, c'est passionnant de se sentir responsable non seulement d'un pays comme la France, avec sa grande histoire, mais aussi responsable pour faire demain un grand travail pour l'Europe, pour la paix donc pour le monde. Et j'ajouterai, pour la culture, c'est-à-dire pour le savoir, pour l'éducation. Il n'y a pas de tâche plus importante que celle là, croyez-moi. Un homme n'est vraiment libre que lorsqu'il a amélioré son savoir. Voilà, je ne vais pas insister davantage. Je crois que c'est la dernière questions et il n'est plus rien prévu maintenant.
Alors, je vais conclure les différents éléments que j'ai déjà traités et je vais revenir au début. Je suis venu parce que vous étiez des conseillers municipaux jeunes, et je suis parce que c'est l'Europe. Troisièmement parce que c'était à Angoulême. Je vais réunir ces trois éléments en quelques mots.
- J'attache de l'importance à ces conseils municipaux. J'ai rencontré des jeunes dans des conseils municipaux il y a quelque temps, c'était à Castres. Il y en a ici ? Castres, pour qui aurait manqué son dernier cours de géographie, c'est dans le Tarn. Je préfère préciser. Et, il y avait là un conseil municipal de jeunes. J'ai pu parler avec quelques-uns de ceux qui étaient là et j'ai été frappé du sérieux avec lequel ils traitaient les problèmes. Ils les connaissaient très bien, pas simplement des problèmes de jeunes. Il ne faut pas que vous deveniez des professionnels de l'enfance. Il faut que vous vous intéressiez à des problèmes des adultes, tous les problèmes. Les problèmes publics, les problèmes privés, les problèmes de moeurs, eh oui, et déjà tous les problèmes se posent à vous. Comment est-ce que l'on va vivre dans une société, comment est-ce que se poseront les problèmes d'un couple, les problèmes d'une famille, les problèmes du travail, les problèmes du métier, et vous avez même élargi votre horizon en vous intéressant à l'Europe.
Alors, deuxièmement, je m'intéresse en effet à l'Europe. Vous avez vous-mêmes parlé de l'échéance, du rendez-vous de 1992. Je le connais ce rendez-vous, parce que je me flatte, je suis très fier d'en avoir été l'un des artisans. Il a fallu le vouloir. On a échoué plusieurs années, et je me souviens encore d'un Sommet européen, comme on dit, qui a eu lieu à Milan en Italie où je me suis dit ça va rater. Il y avait là plusieurs pays, ce n'est pas un mystère, plusieurs représentants de pays, comme la Grande-Bretagne par exemple qui était contre. Il y avait des pays qui n'étaient pas très chauds, pour des raisons diverses. Le Danemark par exemple parce qu'il disait, moi, c'est contraire à ma constitution, ça m'imposera un référendum, je n'ai pas envie de faire un référendum. Remarquez, qu'il l'a fait, et il l'a gagné. Le Danemark est européen aujourd'hui, enfin est européen, de coeur et d'esprit, et il l'était déjà institutionnellement. Puis d'autres comme cela qui étaient inquiets. Soit parce que ce sont des pays plus pauvres que les autres, l'Irlande, la Grèce, le Portugal. Soit parce que certains se sentent plutôt attirés par les échanges commerciaux avec l'Outre atlantique, avec l'Amérique ou bien d'autres se sentent plus orientés vers l'Est, alors voilà c'était très difficile. J'ai pensé que c'était un échec. Et nous nous sommes réunis pour la dernière fois à Luxembourg, c'était en 1985 et nous avons mené une très dure bataille. Il faut que vous vous rendiez compte que ça à été très difficile. Et on a pu obtenir l'accord du Royaume-Uni, non pas simplement à la dernière minute, mais cela faisait longtemps que l'on avait dépassé la dernière minute. On n'avait pas déjeuné, ça c'était pas grave. La séance devait être levée à midi, il était quatre heures et puis ça menacait de durer jusqu'à cinq heures, puis six heures. C'était raté encore, et puis voilà miracle, par la volonté de quelques-uns, je citerai en particulier, Jacques Delors, le Président de la Commission européenne, je citerai le Chancelier Kohl, le Chancelier allemand, je croyais avoir apporté ma contribution, je n'étais pas le seul naturellement, il y avait aussi d'autres bons partisans de l'Europe à marché intérieur unique. Et puis tout d'un coup ça s'est dénoué, on s'est entendu et on a signé l'accord. Et les parlements ensuite, puisqu'il fallait ratifier devant les parlements. Les parlements ont accepté.
Mais je veux que vous vous rendiez compte que faire l'Europe c'est un combat quotidien, ce n'est pas facile, pour arriver à passer du temps d'autrefois, où c'étaient des pays enfermés derrière leurs frontières et qui ne voulaient renoncer à rien de leur souveraineté. Entre ce temps et la période d'aujourd'hui, il y a un abîme. Vous entrez dans un monde différent, et ce monde vous allez le faire, et je suis très heureux de voir que vous allez le faire en croyant à l'Europe. Inutile de vous dire ma joie lorsque je suis revenu à Paris, et que je me suis dit : eh bien voilà on a gagné cette étape, l'Europe va peut-être se faire. Mais maintenant que c'est décidé, il faut le faire vraiment et Edith Cresson qui représente le gouvernement français pourrait vous dire que ce n'est jamais gagné d'avance. C'est l'Espagnol Félipe Gonzalez qui va présider l'Europe, la Communauté, le 1er janvier prochain. Ca change tous les six mois, et c'est moi qui présiderai à partir du 1er juillet. Félipe Gonzalez, nous sommes tous deux amis et nous avons les mêmes conceptions sur le devenir de l'Europe, alors on a décidé de travailler ensemble pendant un an. Je vais d'ailleurs le rencontrer dans quelques jours pour cela. Nous voulons réussir en 1989 à créer une certaine unité monétaire en Europe, c'est-à-dire avoir une même monnaie, un même système en tout cas.
Nous voulons avoir une Europe culturellement unie avec les grands moyens modernes que sont notamment la télévision. Il y a des satellites dans le ciel. Et, ces satellites, vous comprenez bien, ils se moquent des frontières eux. Ils envoient des images partout. Alors quelles seront les images qui viendront là ? les images américaines, sur la technique japonaise, est-ce que vous croyez que c'est raisonnable ? C'est à l'Europe qui est un continent très cultivé de s'organiser lui-même. Ca marche. J'en ai parlé non seulement aux dirigeants de l'Europe occidentale, mais j'en ai parlé la semaine dernière à M. Gorbatchev, et il est très intéressé, je pense que l'Union soviétique va peut-être prendre part à ce développement de l'Europe culturelle.
- Et puis, il faut aussi qu'il y ait une Europe sociale. Si on se contente de faire l'Europe de l'argent, des grands capitaux, des grandes affaires, des grandes entreprises, c'est bien, il faut le faire, mais ce n'est pas suffisant, il faut faire aussi l'Europe des hommes, l'Europe des citoyens, il faut que l'on puisse aller d'un pays à l'autre sans avoir de formalités à remplir. Il faut que l'on trouve partout le même accueil et les travailleurs eux, il faut qu'ils puissent trouver les mêmes garanties. On ne va pas passer d'un pays dans lequel il y aurait une législation, une sécurité sociale très avancée pour tomber dans un pays où il n'y en aurait pas du tout, où il y en aurait bien peu. Et, de même des problèmes qui touchent aux conditions de travail, aux conditions de loisir, aux temps de repos. Moi, pour moi, l'Europe sociale c'est devenu l'objectif principal en même temps que l'objectif de l'Europe monétaire. On ne va quand même pas faire uniquement... remarquez je trouve cela très bien qu'il y ait une Europe des patrons. Je trouve ca très bien. On ne va quand même pas faire que l'Europe des patrons. On ne va pas avoir une société européenne en recul sur les législations avancées de quelques pays d'Europe. Ce ne serait pas acceptable. Il faut que le progrès social fasse un bond en avant tout autant que le progrès industriel. Bon, j'en ai fini avec mon discours.
Il y a aussi d'autres aspects de l'Europe. L'Europe de l'environnement par exemple. J'ai reçu une petite note des Luxembourgeois qui s'inquiètent de l'existence d'une centrale nucléaire dans le nord de la France à Cattenom. Et comme c'est juste à la frontière belge et la frontière luxembourgeoise, ils s'inquiètent en disant, mais est-ce qu'il ne va pas y avoir des dangers d'explosions dont nous serons les premiers à souffrir. Ecoutez, de toute manière c'est une négociation qui a lieu. C'est vrai que la Cour de justice européenne qui justement siège à Luxembourg se pose aussi des questions. Ca veut dire que les problèmes d'environnement, tenez les pluies acides sur les forêts, la disparition des forêts, la mort des forêts, l'empoisonnement des rivières, des fleuves. Les fleuves passent partout. Le Rhin était pourri, il y a eu une grande discussion, la Suisse, la France, l'Allemagne, la Hollande et on est arrivé à faire un accord pour nettoyer le Rhin. L'environnement ne connaît pas de frontière et par dessus nous, beaucoup plus haut encore, au-dessus de l'oxygène, l'atmosphère, il y a l'oxygène, il y a une zone que l'on appelle l'ozone qui est un élément indispensable à la vie et qui disparaît à cause de tous les produits chimiques qui se développent, des fumées, etc.. Ca regarde le monde entier, on ne peut pas résoudre cela dans un seul pays, ça n'a pas de sens, même pas au niveau de l'Europe, le monde entier. Alors, je veux dire par là que si nous n'avions pas voulu faire l'Europe, elle se serait imposée d'elle-même. Simplement on aurait perdu un siècle, deux siècles, et dans l'intervalle les petits Européens, est-ce qu'ils seraient restés vraiment européens ? la culture, voyons, 80 % des films qui passent à la télévision, je ne crois pas me tromper de proportions, sont américains. Moi j'aime beaucoup l'Amérique, mais ce n'est quand même pas tout à fait notre culture. Vous avez aujourd'hui des sociétés comme on dit performantes qui nous envahissent de notre technologie, donc les petits Européens, au moment où on aurait voulu faire l'Europe, le siècle prochain, eh bien ils n'auraient pas été Européens. Ils auraient été absolument imbibés par les arts, les expressions, la culture et l'argent, les circuits commerciaux des autres. Alors, est-ce que l'on veut exister, ou est-ce que l'on ne veut pas exister, nous Européens ? Moi je suis sûr que la France gagnera du terrain dans le monde grâce à l'Europe et je pense que chacun des pays d'Europe doit tenir le même raisonnement.
- Ma conclusion sera comme le début, faire l'Europe c'est servir sa patrie, alors allez-y |

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