Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'apport de la Suisse à la Révolution française et sur la liberté de la presse, Martigny, le 15 septembre 1989. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'apport de la Suisse à la Révolution française et sur la liberté de la presse, Martigny, le 15 septembre 1989.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Inauguration de l'exposition "La Révolution française et la Suisse" à Martigny (Suisse) le 15 septembre 1989

ti : Monsieur le Président,
- mesdames et messieurs,
- J'ai déjà dit à la fin du repas que nous avons pris en commun les raisons que j'avais d'être aujourd'hui à Martigny.
- D'abord l'amitié que je porte à la famille Bellanger, celle que je portais avec le respect qui lui était dû à Claude Bellanger, celle qui m'attache aujourd'hui à Christine Arnothy, sa femme, comme à son fils François. Ils ont pris l'initiative de cette exposition, ils ont mis à la disposition des visiteurs des documents d'une rare qualité. Ils ont ainsi accompagné la pensée de Claude Bellanger, qui, comme on vient de le dire, a représenté pendant la guerre et au lendemain de la Libération la pensée vaillante, fidèle à la liberté et - parce que c'était son métier, parce que c'était sa conviction - à la liberté de la presse.
- L'invitation de la ville de Martigny transmise par son Président, l'intérêt que l'on porte naturellement à ce Valais, à la Suisse Romande au sein de la Confédération, c'étaient déjà des raisons suffisantes. Et je viens de me rendre compte d'une façon très sensible que l'on sait ici ce qu'est l'hospitalité. J'ai donc été très heureux de me retrouver en Suisse.
- Je savais, monsieur le Président, que je vous y retrouverais. Ce n'est pas notre première rencontre et ce ne sera pas la dernière. Je crois qu'il y a chez vous, comme il y a chez moi une volonté de maintenir et même d'accélérer l'allure dans la reconnaissance mutuelle au vrai sens du terme de la Suisse et de la France. Au cours de ces dernières années, nos deux pays ont été mis à même de travailler en commun, de s'ouvrir davantage aux échanges de l'un et de l'autre, de se comprendre comme deux voisins. C'est souvent difficile avec les voisins, mais là, non, cela s'est révélé aisé dès lors qu'on se voulait voisin et ami.
- Je souhaite que les citoyens de ce pays veuillent bien voir dans les trois visites que je leur ferai cette année, aujourd'hui à Martigny, bientôt à Genève, en fin d'année à Bâle, non pas un rythme que je pense maintenir dans les années futures, sans quoi il y aurait peut-être abus au regard des autorités helvétiques, mais une façon de dire que j'aime la Suisse et que j'entends veiller, au poste qui est le mien, à l'harmonie constante entre nos deux peuples. Chacun a un rôle important à jouer dans le cadre de l'Europe, nous nous retrouvons sur bien des itinéraires du monde, nous partageons des valeurs et des conceptions qui normalement suffiraient à servir de ciment. Voilà mes raisons, maintenant, si vous voulez bien, parlons un peu du sujet principal pour lequel nous sommes réunis.
- J'ai été sensible, cela va de soi, aux propos qui ont été tenus par M. le Président Delamuraz. Il y a derrière ses paroles une solide culture, un sens de l'humour, en même temps qu'un sens de l'hospitalité auxquels je suis très sensible. Tout ce qui s'accomplit depuis cette fin de matinée va exactement dans le sens de ce que je pourrais le mieux souhaiter. Quand je vous quitterai, dans un moment, j'emporterai le souvenir d'une belle et bonne journée dans un beau pays et parmi des gens qui savent recevoir.
L'exposition voulue par les Bellanger n'aurait pu réussir sans le concours de la ville de Martigny, sans les contributions savantes et les documents venus de Sion et d'autres villes. D'étage en étage, nous avons pu examiner des documents instructifs et fait bien des découvertes. Les portraits, les physionomies de ceux qui ont été mêlés aux grands événements révolutionnaires du dernier siècle, les documents que nous avons pu lire, tout cela aiguise notre connaissance d'un temps qu'il nous est donné d'explorer plus que de coutume depuis le début de cette année. La raison en est le bicentenaire de la Révolution française sur lequel il faut que je planche de mois en mois et aurai encore quelques occasions de m'exprimer. J'ai vu la science et la Révolution, j'ai vu les arts et la Révolution. Là, il s'agit de la presse et de la Révolution.
- De ce point de vue, notre histoire est au moins parallèle. Cela tient sans doute aux liens très anciens qui unissent nos deux peuples, aux histoires mêlées, aux idéaux partagés quelles qu'aient été, ici et là, les vicissitudes en cours de chemin.
- Claude Bellanger fut de ce point de vue un modèle de ténacité dans la défense de cette liberté fondamentale, la liberté de la presse. Ce fut aussi au praticien capable de prendre part, d'apporter sa contribution à la parution d'un grand journal qui lui-même maintiendra les idéaux qui lui étaient chers. Claude Bellanger fut à la hauteur de son temps. J'ai appris que ses cendres reposaient à Martigny, preuve de l'attachement de sa famille à cette cité.
- La liberté de la presse a été l'occasion, parfois le prétexte, de tant de manifestations et de tant de grands discours, surtout dans la bouche des hommes politiques qui ménagent la presse par crainte de son jugement et qui pourraient céder à la tentation de la flatter au-delà de ce qu'elle mériterait. Il n'empêche que sans elle, que serions-nous ? Que serions-nous, nous, responsables politiques républicains, fidèles à la démocratie et attachés aux valeurs de la liberté ? On doit toujours compter sur les autres pour se former soi-même aux disciplines nécessaires. Ma vie quotidienne est faite de décisions à prendre qui sont à leur tour soumises au jugement des autres et ce jugement m'importe. Je ne l'accepte pas toujours, je ne le reconnais pas nécessairement comme juste et fondé. Mais dès lors qu'une sensibilité, une intelligence dans la presse a pu s'éveiller, alerter, craindre, redouter, c'est bien qu'il y a là quelque chose qui blesse. Et mon devoir, comme celui des dirigeants politiques, c'est aussitôt de prendre des dispositions qui conviennent pour que l'action démocratique ne blesse personne sur le plan qui nous importe : la défense des droits fondamentaux de chaque citoyen.
'Suite sur la liberté de la presse'
- Chateaubriand disait que la liberté de la presse vaut toutes les autres. C'est une façon de parler, on pourrait retourner le raisonnement. L'un de mes amis, romancier connu dans la France contemporaine, s'était amusé à réécrire toutes les maximes de la Rochefoucauld en les inversant. Cela donnait le même résultat ou à peu près. Enfin, malgré tout, nous avons vu et j'ai vécu personnellement bien des combats qui donnaient tout son sens à cette liberté si chèrement payée de tant de morts, tant de blessures reçues au fond de l'âme, tant d'années de prison, dans l'affrontement majeur qui depuis toujours oppose la tyrannie aux valeurs de la démocratie.
- Dans la France d'avant 89, on appelait "éloge flatteur" les figures imposées de la presse aux ordres. Cela a existé. Aujourd'hui, je ne le connais pas en France mais je n'exprime pas là un regret | On s'affirme toujours contre quelque chose et chaque gouvernement a toujours l'impression que l'immense majorité de ceux qui écrivent dans la presse prend plus de plaisir à critiquer qu'à approuver. C'est sans doute une vue un peu partiale des choses. Peut-être lisons-nous de travers, avec une sensibilité déjà aiguisée quoique cela mérite d'être vérifié. Pour passer de "l'éloge flatteur" à la "liberté de blâme" sans laquelle il n'y a pas d'information libre, il n'a fallu rien moins qu'une révolution et même plusieurs. Et d'abord le courage de ceux qui bravèrent les censures, portés par l'aspiration de tout un peuple. Chez vous, chez nous, cela ne s'est pas fait tout seul. Cela reste encore à accomplir, dans beaucoup de pays du monde. Et la vigilance est nécessaire chez nous comme ailleurs.
En France, je le répète, nous célébrons ce fameux bicentenaire de la Révolution et de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui garantit les libertés fondamentales et particulièrement la liberté d'opinion, d'expression et de communication. Cette commémoration est pour nous non seulement une occasion de réveiller le souvenir de grands événements mais également un engagement de rester vigilants dans le monde d'aujourd'hui. D'aller avec plus d'attention encore vers l'étude approfondie des périodes de notre histoire qui ressemble quand on décape toutes les apparences, à l'aventure connue par tant de peuples aujourd'hui, toujours en lutte pour cette conquête.
- Nous devons beaucoup de choses, nous Français, à la Suisse. Quelques idées et quelques personnages importés qui auraient pu rester chez vous, certes, mais d'autres qui nous ont apporté beaucoup. Dans le domaine des idées, nous savons ce que nous devons à Rousseau, l'un des grands esprits de ces derniers siècles. A d'autres aussi : penseurs, économistes, avocats, journalistes... qui s'engagèrent au cours des années de la Révolution là où les portaient leurs convictions respectives. Je pense en particulier à ceux que l'on nomma "l'atelier de Mirabeau". Et je lisais avec beaucoup d'intérêt les projets de Constitution qui ont d'ailleurs été écartés mais qui comportaient des suggestions très importantes de Mirabeau et venaient en réalité de son atelier. Les quatre ou cinq principaux rédacteurs étaient Suisses, pour les appeler d'un terme générique d'aujourd'hui. C'étaient des gens venus de vos pays, qui réfléchissaient, qui avaient une haute idée du devenir de l'homme et de la société politique, qui ont apporté une fondamentale contribution à la mise en ordre des grandes idées de la Révolution. Faut-il aussi parler de Necker ? De Jean-Nicolas Pache, de père vaudois ? Ou d'Etienne Clavière, genevois ? Et de tous ceux dont on vient de voir le portrait sur ces murs et qui, de Mallet du Pan au Mercure de France, à Marat dans l'Ami du peuple, firent avec nous l'histoire complexe, contradictoire, dont nous sommes issus.
- La circulation des idées et des hommes, l'Europe de cette époque la pratiquait. La riche histoire de la Suisse et celle du canton valaisan en témoignent elles aussi. En 1782, nous regardions en direction de Genève, en 1789, vous regardiez en direction de Paris. Nous avons su, les uns et les autres, non sans mal et non sans erreur, à la fois puiser aux sources de cette inspiration commune et bâtir chacun de son côté son histoire avec ses traditions propres.
- Cette exportation montre ce qu'il en fut de ce dialogue et des cheminements respectifs auxquels on veut trouver constamment ce fil conducteur : le respect de la liberté de la presse. Ce sont de remarquables documents qui nous ont été ici montrés avec l'aide des archives valaisannes. Ils disent l'éclosion d'une parole libre, l'invention par l'écrit d'un ton nouveau, l'apparition de la figure moderne du journaliste en même temps qu'ils soulignent la fragilité des premiers acquis : sous prétexte de salut public ou de raison d'Etat, on mit souvent la presse en liberté surveillée. La raison d'Etat, je veux bien que cela existe, il paraît que cela existe. Moi, je n'ai vraiment jamais eu l'occasion de m'en apercevoir même si le soupçon n'a jamais cessé d'apparaître, au travers des lignes ou des éditoriaux de la presse française.
La liberté de la presse n'est jamais définitivement acquise, même dans nos pays. Y rester attentifs est le devoir des responsables de l'Etat. La prodigieuse évolution des techniques de communication, les concentrations financières dans la presse écrite et l'audiovisuel, les tentations éternelles du pouvoir et de l'argent peuvent - si l'on n'y prend garde - porter atteinte au pluralisme de l'information sans lequel il n'y a pas de démocratie qui tienne. Au point que j'ai moi-même brisé le monopole d'Etat dans ce domaine-là et que le pluralisme dans l'audiovisuel a commencé avec les décisions prises au cours de ces dernières années, non sans complications et sans confrontations. Il est rare que la technologie prenne à elle seule le pouvoir : elle n'est qu'un moyen mis à la disposition de ceux qui gouvernent ou de ceux qui commandent, elle peut prendre n'importe quel sens. C'est le vieux récit de la langue d'Esope : le pire et le meilleur.. Les grands moyens de l'audiovisuel permettent une communication immédiate partout dans le monde ; jusqu'à la campagne la plus perdue, on sait ce qui se passe à l'autre bout de la planète. Mis à la seule disposition d'un pouvoir ignorant des libertés fondamentales ou de l'argent qui ignore tout sauf son propre intérêt, cela représente un danger qui doit nous porter à veiller à tout moment à préserver ce que l'on aurait tort de prendre pour un acquis définitif.
- Un homme reconnu bien au-delà des frontières de la France comme un grand journaliste en même temps qu'un homme libre, je pense à Hubert Beuve-Méry, disait : "informer un homme, lui fournir les éléments d'une conviction et d'un jugement, c'est quand même tout autre chose que lui procurer un chapeau ou une paire de chaussures". Et comment ne pas évoquer, à l'occasion d'une initiative de la Fondation qui porte le nom de Bellanger, ces moments terribles de notre histoire où la presse ne fut libre que clandestine et faite au péril de leur vie par des femmes, par des hommes qui refusaient la dictature du silence.
Voilà, mesdames et messieurs, quelques réflexions. Je voudrais dire à Christine Arnothy tout ce que nous lui devons ou plutôt ajouter quelques mots à ce qui a déjà été dit, notamment par le Président Delamuraz. Non seulement vous avez mené à bien votre oeuvre littéraire, romanesque, dont la renommée ne connaît pas de frontières, de livre en livre, tout en maintenant votre rythme de vie dans cette ville de Martigny mais vous avez perpétué un souvenir personnel et sentimental après les années vécues avec Claude Bellanger, et vous êtes aussi allée plus loin : vous avez mêlé votre oeuvre à la sienne. François Bellanger a de quoi être fier. Il a un fond sérieux où puiser sa résolution de perpétuer l'oeuvre entreprise.
- Voilà, mesdames et messieurs, ce que je voulais vous dire. C'est dans le Valais que l'on proclamait jadis : "la liberté de la presse, c'est le boulevard de la République". Tout près de cette place, m'a-t-on dit, les patriotes valaisans plantèrent en 1831 un arbre de la liberté. Voilà une terre libre et fière. Fière, car votre hospitalité, votre amabilité ne varient pas une seconde mais posent quand même un certain nombre de cailloux blancs tout le long du chemin par lesquels on se rend bien compte que votre fierté, votre sens de la liberté, l'amour de votre terre restent l'itinéraire principal. Il s'agit simplement pour vos voisins, pour vos amis, de le respecter et le comprendre. Ce qu'apporte la Suisse à l'Europe et au monde, c'est quelque chose d'original, de spécifique. Cette construction si particulière qui n'a pas été si aisée sert bien souvent de modèle sans pouvoir jamais être imitée. Parvenir à l'intérieur de cette confédération à réunir ces différences, à les rassembler, à les faire s'entendre dans le débat perpétuel, à préserver l'identité de chacun sans nuire à l'identité nationale, à faire que l'intérêt particulier ne nuise pas au bien collectif, c'est une oeuvre d'art que je tiens à saluer. J'avais plaisir à vous le dire, monsieur le Président de la Confédération, monsieur le Conseiller fédéral, monsieur le Président de Martigny, mesdames et messieurs, qui représentez à des titres divers cette ville, ce canton, cette région, ce pays.
- En ma qualité de Président de la République française, j'ai tenu à prononcer ces paroles mais c'est surtout en raison de mes sentiments propres que je vous retrouve aujourd'hui dans cette ville. On ne fait rien si l'on n'aime pas ce que l'on fait et j'aime m'être trouvé quelques heures parmi vous.

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