Déclaration de M. Michel Rocard, Premier ministre, sur l'affaire du foulard islamique et les réfugiés politiques, Paris le 18 novembre 1989. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Michel Rocard, Premier ministre, sur l'affaire du foulard islamique et les réfugiés politiques, Paris le 18 novembre 1989.

Personnalité, fonction : ROCARD Michel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : 50ème anniversaire de la CIMADE (Comité inter-mouvement auprès des évacués), Paris le 18 novembre 1989

ti : Monsieur le Président,
Chers amis,


Je connais trop bien la CIMADE pour imaginer qu'elle puisse trouver plaisir à s'attendrir sur elle-même ou à se faire couvrir d'éloges aussi sincères soient-ils, et même le jour de son 50ème anniversaire.

Permettez-moi quand même de saluer son jubilé.

J'étais enfant quand est née la CIMADE, mais je crois avoir entendu parler d'elle dès ce moment là, si bien que j'ai un peu l'impression d'avoir grandi avec elle.

Comment cacher que ce qu'elle faisait, ce qu'elle n'a cessé de faire, son combat de tous les jours durant ce demi-siècle, a beaucoup compté pour moi?

Madeleine BAROT et Jacques MAURY, Jacques BAUMONT, Michel WAGNER, Roby BOIS, Marc BRAUNSCHWEILER, Alain RUELLAN, tant d'autres noms auxquels s'attache l'histoire de la CIMADE sont -vous le savez bien- autant de noms d'amis pour moi.

Il y a quarante ans que je suis un militant politique et, sans avoir jamais été membre de la CIMADE, tout au long de ces années je n'ai jamais senti son action et ses luttes très éloignées des miennes.

Aussi vous ne m'en voudrez pas de prendre le temps de dire le plaisir que j'ai à venir saluer en tant que Premier Ministre, cette jeune cinquantenaire qui est pourtant une très vieille amie, pour lui dire, non pas en mon seul nom propre mais au nom du Gouvernement français, la fierté que nous éprouvons à considérer son histoire, l'histoire de son inlassable activité au service des plus démunis et des plus affaiblis des hommes.

Et comment se refuser au plaisir de vous dire « bon anniversaire » quand ce jubilé coïncide avec cette sorte de miracle que constitue la destruction du mur de Berlin, qu'on peut désigner comme la fin - enfin ! - de cette deuxième guerre mondiale dont le début a donné lieu précisément à la naissance de la CIMADE


Mais je sais que vous attendez autre chose de moi que ce seul salut amical.

Vous vous êtes réunis durant ces quatre jours pour réfléchir sur les solidarités de demain, Votre horizon de réflexion est vaste et je n'aborderai que quelques points.

Je voudrais d'abord vous faire part en quelques mots des réflexions que m'inspire votre rôle, c'est-à-dire le rôle d'une organisation non gouvernementale vouée au service des hommes menacés dans leurs droits.

L'adoption en 1948 de la déclaration universelle des droits de l'homme a marqué une avancée considérable, en jetant les bases d'une véritable éthique internationale.

Mais l'histoire nous a appris qu'il ne suffit pas que les Gouvernements affirment des principes et prennent des engagements pour que ceux-ci soient respectés.

Je le dis en n'oubliant pas que cela concerne aussi la France.

Nous, gouvernants, savons bien qu'en raison des contraintes qui pèsent sur nous, les droits de l'homme seraient bien menacés s'ils étaient confiés à la vigilance des seuls gouvernements.

Car ils sont l'affaire de tous, et leurs plus sûrs défenseurs seront toujours les "non gouvernants" attentifs aux appels des victimes, ou au silence des hommes sans voix.

Les droits des hommes ne sont effectifs que si les hommes s'en saisissent.

Et s'ils sont trop faibles pour le faire, il faut que d'autres hommes, plus libres, interviennent pour leur restituer ces droits.

Voilà pourquoi 50 ans après la naissance de la CIMADE et dans un monde qui est, certes, moins violent en Europe que celui d'il y a 50 ans, l'action des ONG n'est pourtant pas devenue un luxe mais reste, si j'ose dire, un produit de première nécessité.

Voilà pourquoi le Président de la République lors du 40ème anniversaire de la Déclaration universelle, déclarait que "la France favorisera tout ce qui consolidera l'action des organisations non gouvernementales".

Bien évidemment, ma présence ici n'est pas seulement un hommage à votre action passée. Elle se veut d'abord un encouragement pour vous à continuer à défendre, avec opiniâtreté et parfois intrépidité, toutes les victimes, tous les exclus, tous les opprimés comme vous l'avez toujours fait.

J'ajouterai que, sans vouloir bien entendu limiter si peu que ce soit votre indépendance, je souhaite que se fortifie cette dialectique fructueuse entre l'action du Gouvernement et l'action des organisations non gouvernementales, dont la vôtre. En témoigne l'attention toute particulière que je porte aux travaux de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme.

Car vous avez un rôle déterminant à jouer dans l'évolution des mentalités de nos sociétés sur des points particulièrement sensibles comme la promotion des droits économiques, sociaux et culturels, mais aussi politiques des étrangers sur notre sol. Vous pouvez ouvrir le chemin là où l'Etat est tenu lui de rechercher patiemment le consensus. Vous pouvez hâter le temps, hâter l'histoire.

Ceci m'amène à la question de l'immigration.

Vous me permettrez d'inverser intentionnellement l'ordre des priorités : de ne pas aborder en premier le problème des conditions d'entrée et de séjour, mais celui de l'intégration des communautés étrangères, qui me paraît déterminant.

Si le débat sur le port du foulard dans les établissements scolaires a permis de poser ce problème, il n'aura pas été négatif.

J'y reviens d'autant plus volontiers devant vous que l'un de vos thèmes de réflexion porte sur la condition des femmes, et notamment des femmes immigrées et réfugiées dans l'Europe en construction.

Or, cette affaire du foulard concerne directement la condition féminine. La question a été assez mal posée, qui a laissé entendre qu'il s'agissait d'abord d'un problème de laïcité. C'est vrai que les jeunes filles concernées l'on présentée comme tel, mais ce n'est pas une raison pour se limiter à cette analyse.

Avant d'y venir, je tiens à réaffirmer que nous ne transigerons pas sur la laïcité de l'école publique. L'école laïque n'est pas multi-confessionnelle et ne le deviendra pas.

Dans notre République, l'Etat laïque garantit la manifestation de toutes les opinions et croyances dans la société civile. Mais précisément parce qu'il est laïc et non pas confessionnel, l'Etat républicain considère que l'école publique ne doit pas être un lieu de concurrence entre les religions, mais un lieu où toute religion est mise entre parenthèses, où l'enfant est soustrait au débat entre croyances différentes pour se consacrer à l'acquisition du savoir.

Et c'est dans ces conditions que l'école laïque peut demeurer ce creuset d'intégration qu'elle a toujours été. Les enfants porteurs de culture, traditions et coutumes différentes des nôtres sont ceux qui ont le plus besoin de profiter de cette capacité exceptionnelle d'intégration à notre société que propose l'école laïque.

Voilà pourquoi il ne saurait être question de réagir d'abord en les rejetant.

Mais, le foulard pose une question particulière, puisqu'il n'est pas signe seulement d'appartenance à une religion, mais aussi d'appartenance à une culture traditionnelle où la femme est subordonnée à l'homme. C'est cet aspect qui soulève le plus de problèmes. Nous-mêmes, qui avons mis des siècles avant de tenter de réaliser une égalité effective entre l'homme et la femme, sommes encore loin du compte.

N'oublions pas que toutes nos religions ont maintenu les femmes -et pendant longtemps- dans un statut subordonné. Elles ont évolué. L'Islam aussi évolue et continuera à évoluer.

Mais en tant que signe ostensible de cette subordination, le foulard est inacceptable dans l'école de la République, qui a inscrit dans sa Constitution la Déclaration des Droits de l'Homme.

Ainsi les traditions sont loin d'être toutes également respectables, et pourtant les personnes, et particulièrement les enfants, porteurs de ces traditions qui nous choquent, ont droit au plus entier respect.

Le respect de l'enfant est le premier principe de l'école. Aussi difficiles que puissent être les solutions pratiques à ce problème, ce respect sera assuré.

Dans son admirable lettre aux instituteurs de 1883, Jules FERRY écrivait : "Vous ne toucherez jamais avec trop de scrupules à cette chose délicate et sacrée qu'est la conscience de l'enfant."

Il recommandait de s'armer de patience, de douceur, d'élévation dans le caractère et de puissance persuasive pour faire face aux "préjugés grossiers" dont les enfants peuvent être porteurs.

Nous partageons la conviction de Jules FERRY.

On ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. On ne libère pas des traditions oppressantes par la répression, l'exclusion ou l'interdit.


J'attends avec le plus grand intérêt les résultats de vos travaux sur la condition des femmes dans l'Europe. Nous ne manquerons pas de nous en inspirer.

Ce qui est sûr en tout cas, c'est que dans cette intégration difficile, mais absolument indispensable, des populations d'origine étrangères résidant sur notre sol, le rôle et l'action des femmes sera déterminant.

Mais ce rôle, cette action des femmes ont des alliés efficaces : le corps enseignant qui chaque jour apporte des réponses, mais aussi et surtout l'écrasante majorité des jeunes musulmanes qui vivent sur notre sol et trouvent dans nos moeurs, nos lois, nos écoles, les leviers les plus sûrs de leurs aspirations émancipatrices.

L'école laïque, qui est un des grands lieux de l'apprentissage de la liberté est un des facteurs de cette intégration, mais elle n'est pas le seul.

Si nous ne prenons pas la mesure du problème. Si nous ne réagissons pas avec l'ampleur souhaitable, des mécanismes se mettront en place qui conduiront implacablement à des violences.

Nous ne voulons pas nous retrouver enfermés dans la logique des ghettos. Nous y opposons notre politique en faveur du logement des plus démunis, et une politique de la ville tout spécialement dans la région parisienne.

C'est un élément essentiel d'une politique plus générale à mettre en oeuvre. Nous menons déjà des actions visant à intégrer les résidents d'origine étrangère, mais elles sont marquées, par un trop grand éparpillement dans les différents ministères : il y a un déficit de coordination au sein de l'administration, déficit qui ne permet pas, aujourd'hui, d'exprimer comme il le faudrait une volonté forte. J'ai engagé la procédure permettant d'y porter remède à brève échéance.

D'autre part, les politiques menées actuellement semblent marquées par une vision emprunte d'anachronisme : elles visent trop souvent encore à accueillir des gens en transit, alors qu'il s'agit, nous le savons bien désormais, d'intégrer dans notre société des hommes, des femmes et des enfants qui vont, dans leur grande majorité, demeurer sur notre sol.

Mais si nous voulons cette politique, qui seule est humainement admissible et conforme à nos valeurs, il est bien clair que nous tiendrons bon sur la politique de restriction de l'immigration décidée dès 1974 et que nous devons appliquer strictement.

C'est dans ce sens que nous allons agir.

Cela m'amène, bien entendu, à la question du droit d'asile dont je sais combien il vous préoccupe. Je serai clair, quitte, peut-être à vous décevoir un peu.

N'y a-t-il pas aujourd'hui un certain détournement du droit d'asile qui, s'il n'y est pas porté remède, finira par menacer l'existence de ce droit lui-même ?

De 18 800 demandes en 1980, nous sommes passés à 28 900 en 1985, puis à 34 000 en 1988 pour atteindre un quasi doublement en un an avec 60 000 demandes en 1989. S'étonnera-t-on alors que la proportion de rejets est passée en douze ans de 4,57 % en 1976 à plus de 65 % en 1988.

Nous avons signé la Convention de Genève de 1951 sur le statut des réfugiés. Elle demeure notre référence.

Nous tiendrons cet engagement dans les termes mêmes où nous l'avons pris. Ni plus, ni moins.

Il s'agit d'accueillir les personnes persécutées pour leurs opinions et leurs engagements notamment politiques, et elles seulement.

Certes, les déséquilibres de la planète sont tels que dans bien des Nations, la misère s'ajoute à l'oppression.

Nous ne méconnaissons pas la situation difficile des hommes et des femmes privés de perspective de travail dans les pays de grande pauvreté.

Les ONG qui se consacrent plus spécialement au développement savent bien que l'unique et durable solution à la misère d'un trop grand nombre de peuples, ce n'est pas leur déplacement vers les pays développés mais le développement de leur pays. Nous ne ménageons pas nos efforts en ce sens.

Mais il n'est pas normal, il est même dangereux, de vouloir faire passer les uns pour les autres. Car à confondre les réfugiés politiques et les demandeurs d'emploi, nous finirions par mettre en danger la Convention de Genève elle-même et, par conséquent, tous ceux pour qui elle est faite. La rigueur dans l'admission des candidats au refuge est la meilleure protection des droits des véritables réfugiés, de même que la rapidité des décisions les concernant -et nous venons de décider de doter l'OFPRA des moyens nécessaires pour y parvenir- est la condition du respect de leur dignité.


Chers Amis, le chemin devant nous ne sera pas beaucoup plus facile que celui qui est derrière nous.

Dans les conditions tout à fait neuves -du fait de la démocratisation en cours dans les pays de l'Est- où va se présenter la construction de l'Europe, les problèmes graves auxquels vous vous consacrez ne trouveront pas de solutions évidentes ni aisément consensuelles.

Je suis sûr d'avance, pourtant, que loin de vous décourager ce langage réaliste contribuera, au contraire, à renforcer votre engagement.

Car les principes et les valeurs sur lesquels vous vous appuyez, et qui sont le socle même de notre humanisme socialiste et démocratique demeurent assurément la boussole qui nous permettra, aux uns et aux autres, de garder notre cap.

Je ne doute pas qu'ils seront encore d'actualité pour votre centième anniversaire !

Bon courage !

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