Déclaration de M. Christian Beullac, ministre de l'éducation, sur Maurice Genevoix et son intérêt pour l'enfance et sur les valeurs morales de l'éducation, Montrouge le 24 janvier 1981. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Christian Beullac, ministre de l'éducation, sur Maurice Genevoix et son intérêt pour l'enfance et sur les valeurs morales de l'éducation, Montrouge le 24 janvier 1981.

Personnalité, fonction : BEULLAC Christian.

FRANCE. Ministre de l'éducation

Circonstances : Baptême de la cité scolaire de Montrouge Maurice Genevoix le 24 janvier 1981

ti : D'autres que moi, monsieur le député maire, vous remercieront et remercieront avec nous tout le conseil municipal de la ville de Montrouge d'avoir voulu rendre à la mémoire de Maurice Genevoix l'honneur légitime qui lui est dû. J'aimerais vous exprimer quant à moi ma vive satisfaction de voir que vous avez choisi l'éducation nationale pour témoigner à l'illustre écrivain l'admiration de vos administrés.

Je sais que les talents de Maurice Genevoix étaient multiples et qu'il vous aurait été aisé de justifier d'autres choix. Et pourtant, associer Maurice Genevoix et l'enseignement paraît un réflexe naturel non seulement parce qu'il peut-être considéré comme un modèle pour la jeunesse d'aujourd'hui, mais aussi et d'abord parce qu'il fut lui-même un enseignant.

Qu'on y songe en effet : si la guerre de 1914-1918 n'avait pas mis fin prématurément à sa carrière, cet ancien élève de l'École normale supérieure où il était entré premier en 1912, cet agrégé de lettres classiques aurait certainement été comme la plupart de ses condisciples de la rue d'Ulm un de nos plus éminents universitaires. Mais le destin en a décidé autrement : incorporé comme sous-lieutenant au 106eme régiment d'infanterie, il prit part à la bataille de la Marne, fut promu lieutenant pour, le 25 avril 1915, être gravement blessé à la poitrine et au bras : après sept mois d'immobilisation, il fut réformé à 100 % et quitta, avant même d'avoir réellement exercé, l'enseignement pour la littérature. A voir ce que nos lettres ont gagné, nous mesurons ce que l'université a perdu et quel maître aurait été Maurice Genevoix s'il avait pu poursuivre dans la voie où il se destinait.

Sans être un véritable regret, l'écriture lui apportant trop de joies, cette bifurcation laissa toujours à Maurice Genevoix une sorte de nostalgie et les problèmes de l'éducation continuèrent de le passionner sa vie durant. Dans "Vaincre à Olympie", paru en 1960, il exalte la difficile beauté des rapports entre maître et disciple. Dans "Lorelei" en 1978, il met en scène l'adolescence d'un lycéen de 17 ans, Julien Derouet. Dans 30 000 jours, tout dernièrement, il fait un vibrant éloge des instituteurs : à l'âge crucial des premiers apprentissages, le rôle des maîtres est primordial et c'est dans ces classes qu'on mesure souvent à plein quelle somme de dévouement, d'enthousiasme, d'abnégation demande le métier d'enseignant. A une époque où les médias déversent à longueur de journées un savoir dispersé qui déséquilibre nos enfants et les rendent moins attentifs dans leurs études, à une époque où les parents délèguent volontiers une partie de leur mission éducative, il est certain que le rôle des maîtres est de plus en plus difficile et complexe.

Maurice Genevoix le savait, qui gardait pour les maîtres de sa jeunesse une admiration et une affection profondes. Il savait, se rappelant Aristote, que "l'enfant est le père de l'homme" et qu'une partie de lui-même était l'¿uvre de ses professeurs. Il allait même jusqu'à penser après Charles Péguy qu'"à 12 ans tout est joué". Ce n'est évidemment pas l'avis du Ministre de l'éducation que je suis : sans nier l'importance extrême des premières années du développement de l'enfant, j'ai le sentiment, appuyé d'ailleurs sur les résultats concrets de la recherche pédagogique, que l'enseignement secondaire joue lui aussi un rôle essentiel dans la formation des jeunes. Le collège unique est pour le premier cycle l'expression de cette conviction et la principale orientation des élèves à lieu à l'issue de la classe de troisième. Toutefois, je concèderais volontiers à Maurice Genevoix que la liaison entre l'école et le collège est primordiale et que s'il subsiste au collège certaines ambiguïtés, c'est parce que cette période charnière n'avait pas reçu toute l'attention qu'elle méritait. La réflexion que mes collaborateurs et moi-même avons engagée sur ce sujet a abouti à deux séries de mesures : d'une part, les nouvelles instructions pour le cycle moyen de l'école primaire, d'autre part, l'adoption d'une pédagogie de soutien dans les deux premières années de collège. La transition de l'élémentaire au secondaire devrait s'en trouver grandement améliorée et, si cet effort n'était pas suffisant, il serait poursuivi afin que tous nos enfants aient effectivement des chances égales tout au long de leur scolarité. C'est l'esprit de la loi de 1975, c'est l'esprit dans lequel je travaille, c'est aussi l'esprit des grandes lois scolaires de Jules Ferry dont nous célébrons cette année le centenaire.

Mais cet intérêt pour l'enfance - pour ce qu'il appelle le "monde vrai d'avant la puberté" - n'est chez Maurice Genevoix qu'un aspect d'une recherche plus vaste de la pureté et de l'authenticité. Par un de ces paradoxes qui fondent souvent l'optimisme - ne dit-on pas que de tout mal peut nature un bien ? - c'est dans les horreurs de la guerre que l'écrivain a trouvé pour toujours les thèmes de sa morale l'amour de la nature, le respect de la vie, le goût pour la paix. Toute son ¿uvre est enracinée dans ces valeurs dont nous retrouvons aujourd'hui le sens et qui font de lui un modèle pour la jeunesse de notre temps. "L'époque m'a rejoint" aimait-il à dire en constatant que l'écologie reprenait à son compte certaines de ses idées.

Oui, Maurice Genevoix, l'époque vous a rejoint et l'école n'est pas restée étrangère à ce mouvement. D'abord, l'école moderne s'est résolument engagée dans la voie de l'ouverture à la vie et au monde. Le temps n'est plus en effet où l'école pouvait s'enfermer derrière de grands murs, sûre qu'elle était d'être seule détentrice du savoir. L'école moderne doit au contraire être le lieu de la cohérence entre les diverses sollicitations d'un savoir en miettes. Ce que je veux pour nos enfants, c'est une école qui les aide à voir clair, à trouver des points d'appui, à faire le lien entre tout ce qu'ils peuvent lire, regarder et entendre, à établir la part entre ce qui est vraiment important et ce qui l'est moins. Autrefois, les enfants grandissaient au contact des réalités vivantes du métier et des loisirs de leurs parents. Aujourd'hui la société devient de plus en plus complexe, des cloisons se dressent entre les diverses activités des adultes comme entre le monde des jeunes et celui de leurs parents, les média diffusent une masse d'informations de plus en plus importante et de plus en plus désordonnée. Ces nouvelles conditions s'imposent à l'école et l'obligent pour réussir sa mission à vivre en harmonie avec la société de son temps.

C'est ainsi que je comprends pour ma part l'écologie de Maurice Genevoix. Ce n'est pas un naturisme béat, mais un souci constant de l'environnement. Lorsqu'il cite Whitman, Thoreau, Emerson, ce n'est pas pour critiquer le principe de la société industrielle, mais pour refuser, comme on a pu le dire en détournant Bergson, "une société qui plaque trop de mécanique sur du vivant", pour refuser une société où l'homme, où la vie ne soient pas au premier plan. L'écologie de Maurice Genevoix n'est en somme qu'un aspect de son humanisme, d'un humanisme que notre époque et notre système éducatif redécouvrent aujourd'hui.

Cet humanisme est fondé sur deux éléments essentiels : une culture et une morale. Contrairement en effet à ce que l'on a trop tendance a prétendre, l'humanisme traditionnel de l'école se trouve en parfaite adéquation avec les réalités du monde de demain. D'après ce que nous pouvons en prévoir, l'avenir proche se caractérisera par des évolutions, voire des mutations technologiques rapides qui exigeront de tous la mobilité géographique, des perfectionnements incessants, de nécessaires reconversions. C'est pourquoi notre système éducatif doit dès maintenant donner à nos jeunes une disponibilité de base que seule une culture générale solide leur permettra d'acquérir.

Il ne s'agit pas la d'un retour au passé, mais du maintien d'une tradition qui court au long des siècles et qui accompagne toute notre histoire. Elle a fait ses preuves. Elle s'appuie sur des valeurs fondamentales qui lui donnent tout son sens, des valeurs sans lesquelles une nation, aussi puissante soit-elle, serait vite atteinte dans son existence même. C'est pourquoi j'ai dit et redit qu'il n'y a pas d'éducation sans morale, et sans doute est-ce la seconde façon qu'à notre époque d'être "dans le lit du vent qui tourne" et de rejoindre Maurice Genevoix. Nous sommes, comme le rappelait le Président de la République, un peuple qui, dans les circonstances dangereuses, a l'instinct de son unité. L'¿uvre et le caractère de Maurice Genevoix se sont forgés dans des circonstances qui rendaient nécessaire cette unité et qui en révélaient les conditions qui sont aussi celle de la liberté : le sens de la discipline et de l'effort, la générosité, le respect de l'autre, la solidarité. C'est dans l'épreuve aussi que se sont affirmées pour lui la nécessité de la tolérance à l'égard des idées et des hommes et la nécessité de la concertation qui est son corollaire obligé dans l'art du "vivre ensemble". Le temps n'est plus où l'individualisme, l'égoïsme pouvaient tenir lieu de morale : les difficultés que traverse le monde nous font sentir chaque jour davantage l'exigence de la cohésion et l'urgence de la solidarité - loin d'être un retour au passé la redécouverte des valeurs est donc l'affirmation d'une nécessité essentiellement moderne, et la nouvelle morale qui s'en dégage ne se cantonne pas dans les valeurs anciennes, elle opère au contraire la synthèse vivifiante et harmonieuse entre le meilleur du passé et le meilleur du présent, intégrant ces données fondamentales de la société d'aujourd'hui que sont par exemple la créativité, l'autonomie, l'esprit critique, la responsabilité, la convivialité.

"Une vie entière, est-ce suffisant pour faire un homme ?" L'une des réponses a cette question fondamentale que Maurice Genevoix se posait et nous posait dans "Un jour" me paraît être justement dans cette continuité historique de l'humanisme et des valeurs par laquelle l'espèce prend en charge l'individu. D'une certaine façon, l'humanité n'est qu'un héritage.

Mais l'autre réponse, chaque homme doit la trouver lui-même. Le temps lui est mesuré et c'est souvent, pour reprendre le mot de Pascal, "à la fin qu'on trouve le commencement" : le rôle de l'école, aujourd'hui comme hier, est de le préparer au bonheur, à la réussite personnelle et professionnelle. C'est de lui éviter de perdre son temps et de gâcher sa vie, c'est, en un mot, de lui faire partager l'espérance.

C'est pourquoi toutes les cités scolaires de France s'enorgueilliraient de porter le nom illustre de ce combattant de l'espérance que fut toujours Maurice Genevoix et toutes assurément mériteraient de voir gravée en frontispice, comme un symbole de leur mission, cette phrase de l'auteur de "30 000 jours" : "la vie... Elle est une fête grave et belle, pleine, riche, inépuisable, soulevée par une force d'enfance éternellement renouvelée".

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