Déclaration de M. Michel Rocard, Premier ministre, sur l'action contre les violences conjugales notamment dans le cadre des associations, Paris le 23 novembre 1990. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Michel Rocard, Premier ministre, sur l'action contre les violences conjugales notamment dans le cadre des associations, Paris le 23 novembre 1990.

Personnalité, fonction : ROCARD Michel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Assises nationales sur "Violences conjugales" à Paris les 22 et 23 novembre 1990

ti : Madame le Ministre, Chère Michèle,
Mesdames, Messieurs,


Il y a un an, le Secrétariat d'Etat aux Droits des Femmes lançait contre les violences conjugales une action très remarquée. Beaucoup de gens se rappellent la campagne télévisée ; un numéro d'appel d'urgence fonctionnant 24h/24 reçut en trois semaines plus de 4000 appels ; des commissions départementales et un groupe national d'experts furent constitués.

Un an après, vous voici, intellectuels, sociologues, psychologues, pédagogues, travailleurs sociaux, hommes et femmes ensemble, réfléchissant depuis deux jours sur une situation que cette année d'action intensive a permis de mieux cerner.

Le problème sur lequel vous vous penchez n'a rien de marginal.

Les violences conjugales sont difficiles à enserrer dans la froideur des statistiques. Elles sont encloses à l'intérieur des familles, des foyers. Elles on lieu la plupart du temps en soirée, la nuit même.

Le seul chiffre dont on dispose, très comparable à celui des pays étrangers, est probablement sous-estimé. Il me semble d'autant plus effrayant : il y aurait en France, selon une enquête approfondie menée par la Direction centrale des polices urbaines en concertation avec les associations oeuvrant sur le terrain, 2 millions de femmes victimes de violences conjugales.

10 % des couples seraient concernés, dans tous les milieux, cadres comme ouvriers. La plupart de ces violences seraient exercées depuis plus d'un an et seraient au moins hebdomadaires, sinon quotidiennes.

Ces chiffres et ces faits nous bouleversent dans leur implacable constat. Ils nous rappellent qu'il y a des femmes, des hommes et des enfants qui souffrent à l'intérieur de cette cellule refuge que doit être la famille.

C'est justement là que chacun d'entre nous s'interroge : doit-on se mêler de ce qui se passe derrière la porte close où vit chaque couple avec ses liens, ses joies, ses conflits qui sont du domaine du privé, je dirais même de l'intime ?

J'ai la profonde conviction que oui. Toutes les enquêtes menées à la suite de l'initiative du Secrétariat d'Etat aux Droits des Femmes me confirment que les Français, dans leur très grande majorité en sont d'accord. Quand l'intégrité physique et mentale des êtres, en l'occurrence ici des femmes, est atteinte, notre société n'a pas le droit de camper sur son quant-à-soi. Le devoir d'ingérence existe.

Il faut agir avant, il faut agir pendant, et puis, il faut pouvoir punir.

Tous les psychologues le confirment. A femmes battues, enfants qui souffrent et petits garçons qui, devenus hommes, reproduiront presque inexorablement les comportements de leur père dont, pourtant, ils ont souffert.

Je sais que de nombreuses associations mènent un travail de prévention indispensable auprès des enseignants et des parents d'élèves. Il est, en effet, essentiel de rompre par la parole, l'information, l'éducation, ce cycle infernal dans lequel les hommes s'enferment et enferment leur famille.

Beaucoup de ces associations aident les enfants. Certaines, peu nombreuses, aident les hommes violents qui ont conscience de cette violence en eux-même et qui voudraient arriver à la canaliser.

On m'a parlé d'associations de ce type, qui existent depuis quelques temps déjà au Canada, à Paris, à Lyon, à Belfort. Je sais que d'eux d'entre elles, "SOS Hommes et violences en privé" de PARIS et "Recherches et Interventions Masculines" de VILLEURBANNE sont présentes ici.

Pour l'instant, ces actions préventives avancent à pas comptés mais elles avancent. La présence en nombre à ces Assises d'associations, petites ou grandes, de tous les coins de France, le prouve.

Que peut-on faire pour agir ?

Les deux-tiers des victimes de violences conjugales ne travaillent pas et n'ont aucune autonomie financière. Alors, le jour où elles décident de partir, qui correspond souvent au jour où elles sentent leurs enfants menacés, où peuvent-elles aller ?

Je sais que les foyers d'hébergement sont encore insuffisants. Mais la loi BESSON sur l'attribution des logements sociaux devrait apporter une aide à ces femmes.

Au niveau local, quelques solutions ont été trouvées dont je ne peux citer que quelques exemples. A Meaux, une association dispose d'un appartement dont les clés sont remises au commissariat de police qui peut en disposer 24h/24 en collaboration avec l'association.

Dans les Hauts-de-Seine, des conventions ont été signées entre le Conseil Général et les associations pour développer le système des baux glissants. Tous et toutes réfléchissent aux solutions possibles.

Les médecins, qui apparaissent souvent comme un des premier recours aux femmes battues qui leur demandent un certificat pour coups et blessures, s'accordent à dire qu'ils se sentent démunis et tentent de redéfinir leur rôle.

Les gendarmes et les policiers suivent des stages de sensibilisation. La justice tente de mettre en place, là un accueil spécifique réservé aux femmes victimes dans le hall d'un tribunal, ailleurs une Chambre de la Famille traitant des problèmes de violences conjugales.

Nous comptons aller plus loin encore avec la réforme du Code Pénal qui prévoit le renforcement des peines en cas de blessures et coups volontaires commis par le conjoint ou le concubin de la victime.

Les associations enfin, travaillent, depuis plus de dix ans à l'écoute, moteur d'une renaissance possible, et avec les Directions du travail et de l'emploi à l'aide à l'insertion pour ces femmes souvent démunies.

Réfléchir sur les violences conjugales, cela implique aussi, et c'est ce que vous avez fait pendant ces deux jours, de s'interroger sur la violence tout court. Cette violence a toujours été. Mais notre société, à juste titre, la ressent de plus en plus fort et s'accommode de moins en moins du silence.

La vraie réponse, c'est donc de regarder la violence en face, la nôtre et celle d'autrui. C'est d'essayer de la comprendre et d'en parler. Il n'y a pas de violence sans relation.

S'il est nécessaire que les femmes s'expriment et qu'on ne considère plus les violences qui leur sont faites comme tolérables, il faut également libérer la parole des hommes pour appréhender en toute lucidité la complexité de l'humain.

Le Premier ministre que je suis ne peut tenir ce propos qu'avec modestie. L'environnement social, économique et juridique que le gouvernement s'efforce de créer pour prévenir, aider, voire punir, ne peut, à lui seul, prétendre tout régler.

C'est à chacun d'entre nous, en tant qu'individu, de se montrer à l'écoute, de faire preuve de disponibilité et de solidarité.

Sachez, en tout cas, que la vigilance et la détermination de Madame le Secrétaire d'Etat sont sans faille et qu'elle a, dans cette tâche, l'appui total de l'ensemble du Gouvernement.

Rechercher