Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, notamment sur l'orientation scolaire, l'adaptation des enseignements et des formations, la construction de nouvelles universités et le recrutement des grandes écoles, Evry, le 31 mai 1990. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, notamment sur l'orientation scolaire, l'adaptation des enseignements et des formations, la construction de nouvelles universités et le recrutement des grandes écoles, Evry, le 31 mai 1990.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : 20ème anniversaire de l'office national d'information sur les enseignements et les professions (ONISEP) à Evry le 31 mai 1990

ti : D'abord je dois vous dire bonjour. Ensuite, je poserai une question : pourquoi sommes-nous ici, vous et moi ? Vous, on me dit que vous êtes environ deux mille, que vous représentez cinq millions et demi de collégiens et lycéens. Vous venez de remettre au ministre Lionel Jospin et à moi-même, un livre blanc sur l'orientation scolaire, c'est-à-dire, dans le cadre de vos études, ce que vous pensez, ce que vous souhaitez, ce que vous proposez.
- Eh bien, j'ai ce livre blanc, j'en prendrai connaissance. Le ministre fera de même. Je suppose que j'y trouverai des remarques, des suggestions, sans doute des critiques. J'aurai à examiner, avec les membres responsables du gouvernement, la mise en oeuvre de ces propositions.
- Voilà ce que nous avons à faire avec vous. Quant à moi, pourquoi suis-je ici ? Eh bien comme vous le dites, parce que le sujet m'intéresse. Ainsi ce que vous pensez et ce que vous voulez, ça m'intéresse de vous entendre. D'une certaine manière c'est déjà fait. C'est l'ONISEP qui a pris cette initiative. Après avoir répondu aux sondages, je suppose que vous savez ce que cela veut dire ONISEP, on abuse des initiales, on finit par n'y plus rien comprendre. Mais enfin vous êtes des spécialistes puisque vous êtes là, des spécialistes plus que moi.
Comment va-t-on faire pour faire entrer dans la réalité les propositions qui sont vôtres sur l'orientation scolaire ? Il faut quand même qu'on ait quelques idées claires dans la tête. Il faut accueillir un nombre de jeunes de plus en plus grand, dans des formations de plus en plus longues. C'est une nécessité pour nous tous. Quand on parle d'égalité sociale, ça commence par l'école, ça commence par la formation, ça commence par l'égalité des chances. Or il y avait un million d'étudiants, ce que vous serez bientôt, en 1980 : il doit y en avoir 2 millions en l'an 2000. Pas commode de s'adapter et c'est ce dont je vais maintenant vous parler.
- Un effort quantitatif d'accueil, de constructions, de recrutements d'enseignants, comment y arriver si vite ? Et en même temps un effort qualitatif : comment adapter les formations que vous choisirez aux débouchés, aux métiers, aux emplois que vous trouverez, car les métiers évoluent vite, les sciences à toute allure, les intérêts changent et la formation, l'orientation, doivent tenir compte de ces changements ? Bref, il faut d'année en année, il faut de l'innovation et où trouvera-t-on cette innovation, cet exprit d'invention, sinon dans la jeunesse ? Ou bien ce serait à désespérer.
- Effort en quantité, effort en qualité, tout le monde doit s'y mettre. Voilà pourquoi je lance un triple appel à cette adaptation : adaptation aux lieux d'études, adaptation des contenus d'enseignements, de formation, adaptation de toutes les démarches, des filières d'orientation. Alors je voudrais, si vous le permettez, en quelques mots, développer chacun de ces thèmes. Ce sont des choses très pratiques qui nous éloignent peut-être des idées générales, mais il faut adapter les lieux d'études.
Est-ce que nos universités répondent bien aux besoins des étudiants. Je crois que ce serait présomptueux que de dire oui. La situation d'aujourd'hui exige de l'imagination et de la décision. Et pourtant je dois reconnaître un vrai progrès grâce à beaucoup de gens, grâce à ce que l'on appelle les collectivités territoriales, je veux dire la commune d'Evry, le département de l'Essonne et tous les autres tout autour. Alors, il faut que vous puissiez maintenant disposer d'universités en nombre suffisant, de belles universités où l'on ait de la place, où l'on ait envie de travailler, où l'on ait envie de réussir.
- Je me retourne du côté du gouvernement : il y a trois membres du gouvernement. Il s'agit de construire un million cinq cent mille mètres carrés de locaux nouveaux, tout de suite. C'est un plan de développement qui a déjà été décidé par Lionel Jospin. Qu'est-ce que cela veut dire ? Ca veut dire des salles de cours, ça veut dire des équipements pédagogiques, ça veut dire des logements et même des bibliothèques.
- Je viens de visiter juste avant de vous rencontrer les locaux de la future université d'Evry, qui sera donc implantée à peu de distance d'ici. J'ai trouvé un immeuble où l'on travaille, où l'on remet en état, où l'on va organiser les premières formations, et ça fonctionnera à la rentrée prochaine, c'est-à-dire en 1990. Voilà ce que l'on fait à Evry, ce que l'on fait d'ailleurs pour les quatre universités, peut-être les cinq, autour de Paris, voilà ce qu'il faut faire dans toutes la France.
En vérité, je commence presque à me lasser de répéter pour être bien compris que l'éducation nationale, la recherche scientifique, la formation professionnelle représentent la priorité des priorités dans un pays en mouvement comme le nôtre et qu'il faut commencer par cela si l'on veut préparer l'avenir du siècle prochain, qui commence dans dix ans. Il faut ai-je dit adapter les formations, c'est le deuxième sujet que je viens d'annoncer. Beaucoup d'initiatives ont été prises ces dernières années. On a rénové le contenu des CAP, des BEP. On a créé des baccalauréats professionnels. On a introduit à tous les niveaux l'enseignement de la technologie. On a développé l'initiation à l'informatique, et l'on vient, c'est le ministre qui vient de le décider, de créer des instituts universitaires de formation des maîtres pour mieux former les 300000 enseignants que nous allons devoir recruter. Alors voilà, ça représente des chantiers. Et pourtant il faut en ouvrir d'autres. Les contenus de formation dans les collèges, dans les lycées : un conseil national des programmes a été constitué pour faire des propositions d'ici à quelques mois. Il faut revoir l'ensemble des filières dont certaines sont trop sélectives. Par exemple, nous allons finir par manquer de scientifiques si ce n'est déjà le cas, alors que pendant ce temps de nombreux jeunes suivent des formations qui risquent de ne les conduire vers aucun débouchés, alors il faut revoir cela. Grâce à vous, vous allez nous aider. Vous avez exprimé vos idées. Il faut consulter autant que possible tout le monde, tous ceux qui s'intéressent à l'université. Il faut en tirer les conclusions, organiser les programmes et les examens en raison de ces conclusions.
Tenez, je vais vous faire une remarque au passage. Je veux attirer votre attention sur la formation des ingénieurs. La France en a le plus grand besoin. Or, au rythme actuel nous allons bientôt en manquer cruellement, d'ingénieurs. Nous n'en formons que 14000 par an. Les besoins immédiats sont environ du double alors on a décidé de créer une nouvelle filière de formation qui sera ouverte aux techniciens supérieurs, implantée dans les universités. Ce ne sera pas suffisant. Il faut trouver des débouchés pour vous et donc il faut que vous soyez formés pour les métiers que vous ferez. Sachez que je demande que l'on trouve le moyen d'augmenter le nombre de place et qu'on le double d'ici quatre ans. C'est non seulement possible mais c'est indispensable. Les grandes écoles et les universités doivent s'y employer. Est-ce que vous ne croyez pas qu'en 1990, avec l'augmentation de la population et l'augmentation du niveau des études et le nombre de candidats et d'aspirants à un métier et d'aspirants à la culture, est-ce que vous croyez qu'il ne faudrait pas accroître considérablement, peut-être doubler le nombre des élèves dans les grandes écoles, Polytechnique et les autres. Pourquoi sont-elles ainsi fermées comme s'il s'agissait d'une chasse gardée ? Et là je pense à toutes les grandes écoles où celles que l'on n'appelle pas grandes mais qui sont utiles, qui sont toutes exagérément restreintes alors qu'il y a des milliers et des milliers de jeunes prêts à frapper aux portes, à rentrer et à réussir.
- Eh bien j'attends des décisions sur ce point et je sais que je parle devant des lycéens, collégiens mais aussi devant des membres du gouvernement. Je sais avec quelle passion ils s'attachent à leur mission et ils savent que je compte sur eux.
Il faut aussi adapter toutes les démarches, tous les moyens d'orientation, c'est d'ailleurs le sujet, l'orientation scolaire. C'est le sujet de notre réunion je le répète. Quand j'aurai lu le livre blanc, j'en saurai davantage, du moins je l'espère, si vous avez bien fait la leçon. Mais permettez-moi de vous dire quelques mots à ce sujet dès maintenant.
- Vous le savez mieux que personne, il est devenu de plus en plus difficile de se retrouver dans les multiples chemins ou itinéraires de la formation. Les diplômes sont nombreux, on les compte par milliers. Il y a donc quelque chose qui ne va pas.
- Ce sont des questions difficiles pour vous, parfois angoissantes, pour vous et pour vos familles. Quel métier choisir ? A votre âge je n'en savais rien. Il est vrai que l'on aurait difficilement prédit ma propre filière, et je ne vous engage pas tous à la suivre. Quel métier choisir ? Quelle filière préparer ? A quel moment de votre scolarité ferez-vous ce choix ? Quelle option pour avoir plus de chance ? Qui vous le dit ? Qui vous l'apprend ? Qui vous informe ? C'est bien à cela que s'attachent un certain nombre d'enseignants en particulier l'ONISEP.
- Hier, je veux dire les années précédentes, les métiers n'étaient pas nombreux et donc les formations étaient réduites. Ceux qui accédaient aux hautes formations avaient dans la poche certaines clefs, celles de leur famille, celles de leur milieu social et aussi celles de la chance d'avoir rencontré dès l'enfance des maîtres qui ont essayé d'aider, de contribuer à former la pensée.
- Aujourd'hui, c'est beaucoup plus complexe, il faut donc donner des clefs à tout le monde. Des clefs à tout le monde c'est une affaire de justice. Voilà pourquoi je remercie l'ONISEP qui justement s'attache à cette mission. Sa vocation c'est de développer toutes les informations sur tous les enseignements et sur toutes les professions pour le grand public, pour les enseignants et pour les formateurs. J'entendais le directeur de cet organisme tout à l'heure, où plutôt je l'entendais mal moi dans mon coin, mais je devinais ce qu'il disait et j'avais envie tout de suite de le remercier pour le travail qu'il fait.
- Les services d'information, d'orientation, de l'éducation nationale font aussi beaucoup de travail. L'ONISEP leur sert encore beaucoup. Il faut aller sur le terrain. Les conseillers d'orientation que vous, collégiens, lycéens, vous consultez - je l'espère - doivent avoir et ils ont la plupart du temps un contact direct avec vous. Alors, servez-vous d'eux.
Alors, comment faire plus ? Et comment faire mieux ? Vous devez vous-mêmes contribuer à l'information mutuelle. Je vais vous faire à cet égard deux suggestions.
- D'abord je pense que l'on devrait à l'intérieur de l'emploi du temps scolaire réserver un horaire à la préparation de l'orientation. Apprendre à construire sa vie, ce n'est pas moins important que telle ou telle discipline dans la connaissance et je souhaite, monsieur le ministre de l'éducation nationale que vous demandiez au Conseil national des programmes de bien vouloir étudier et préparer la mise en oeuvre de cette suggestion et que vous fassiez connaître bientôt vos propositions.
- Vous savez, cela ne se passe pas comme on imagine. Je ne viens pas à une tribune pour distiller des directives aux membres du gouvernement. Nous nous voyons souvent, nous en parlons avec confiance et j'ai tout à fait moi-même la certitude qu'ils agissent au mieux. Alors, voilà cette suggestion. En retour vous me direz ce que vous en pensez, mais bientôt. Il ne faut pas que nous perdions une année.
- Ensuite, je pense que l'on devrait multiplier les sources d'information. J'ai parlé de l'ONISEP. Pourquoi n'y aurait-il pas à la télévision un magazine hebdomadaire, hebdomadaire si l'on veut, plus souvent si l'on veut, consacré aux indications qui vous seraient fournies sur les moyens de choisir les voies de votre avenir.
- C'est aussi intéressant que les crimes, c'est aussi intéressant que les informations politiques, bien que cela ne soit pas du même domaine, mon premier et mon deuxième exemple. C'est aussi intéressant que toute exploration de l'univers. C'est passionnant. C'est une forme d'exploration, d'exploration de votre vie, que de savoir exactement ce qui est mis à votre disposition pour choisir avec le maximum de certitude ce que vous devrez faire dans deux ans, dans un an, dans trois ans. Combien d'entre vous, combien d'entre nous, c'était mon cas à dix-sept ans, ne savent pas encore, et c'est bien normal, où diriger leurs pas. Et moi, personne ne m'avait rien dit, rien indiqué dans ma petite province. Il faut que cela change, il faut que vous sachiez, autant qu'il est possible, comment s'ouvre le monde à vous, non seulement sur des études, mais aussi sur des métiers.
Voilà ce que je voulais vous dire. Je pense qu'il faut se garder de n'offrir à la jeunesse qu'une seule voie d'excellence comme on dit dans les milieux universitaires. Je me plaignais tout à l'heure du nombre de mathématiciens trop réduit, d'ingénieurs insuffisants et pourtant, il y a d'autres voies d'excellence que les mathématiques, j'ai dit, il y a d'autres voies d'excellence, dont celle-là, je ne choisis pas pour vous. Il faut que l'esprit s'éveille à toutes les formes de culture. Voilà ce qui est notre travail, et puisque je m'adresse à vous, comme cela, à Evry, un peu par surprise, vous qui allez vous trouver dans les universités de la région parisienne, à l'est, au sud, à l'ouest, j'ai pu voir tout à l'heure sur une carte quelles seront les futures implantations d'universités, de belles universités, je l'espère, de grandes universités, où vous serez heureux d'entrer. Il faut que la nation toute entière nous en donne le moyen, si la société manque à son devoir à l'égard de la jeunesse, si on ferme la porte, si on vous ignore, si on ignore en même temps toutes les formes esthétiques, d'art, d'expression, de littérature, de science, qui vous intéressent, qui le fera à votre place ? Et dans dix ans, dans quinze ans, c'est vous qui déciderez pour la nation, au nom des citoyens, ce sera votre tour, alors, je vous en prie, assurez le relais.
On dit que la France est un pays moyen, si on veut par sa superficie ou le nombre de ses habitants, 56 millions, mais c'est l'un des tout premiers pays du monde par son industrie, par ses exportations, c'est un des premiers pays du monde encore aujourd'hui, bien qu'ayant moitié moins, la moitié, le tiers, le quart de la population de nombreux pays dans le monde, oui, la France est encore là et toujours là, et elle grandit, mais voilà la France de l'an 2000, c'est la vôtre, à vous de la faire. Je n'ose pas vous dire, ce que sera mon âge en l'an 2000... et pourtant, croyez-moi, je ne suis pas centenaire, c'est vous, vous à votre âge, abordant vos dernières années d'études lycéennes, proches d'entrer à l'université, qui allez dessiner les traits du visage de notre pays dans les années prochaines. J'espère que cette réunion due à votre travail car ce sont vos propositions qui ont servi de programmes à cette réunion. Je souhaite vraiment que nous nous retrouvions un jour, nous tous ensemble, ou de loin, assurés de nous tenir par la main pour réussir dans l'entreprise de formation, pour réussir l'école et l'université.
- En tout cas, j'en ai fini, merci.

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