Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'action et la carrière d'Elie Wiesel, Oslo le 28 août 1990. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'action et la carrière d'Elie Wiesel, Oslo le 28 août 1990.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage officiel en Norvège le 28 août 1990 ; remise des insignes de Grand officier de la Légion d'honneur à M. Elie Wiesel à Oslo le 28 août 1990

ti : Mesdames et messieurs,
- Nous allons procéder à une cérémonie rituelle de remise de la Légion d'Honneur, dans l'un de ses degrés les plus élevés. La Légion d'Honneur est, vous le savez, la décoration nationale française la plus ancienne et la plus illustre. Cette remise de distinction pour Elie Wiesel marquera, d'une part, et vous comprendrez bien que je le dise, une marque d'attachement de la République française à l'égard d'un homme qui a célébré notre langue, qui connaît nos usages et notre culture, qui a vécu, qui pratique toujours, on l'a vu encore ce matin, la langue française et qui reste très proche de nos sources d'inspiration. Mais cet hommage dépasse le cadre français pour aller à l'homme universel qu'est Elie Wiesel. Je rappelerai seulement que, jeune juif d'Europe centrale, pris dans les bourrasques de la guerre, des passions, de la haine, il eut une enfance bouleversée comme beaucoup d'autres enfants de sa génération.
- Qu'il me pardonne de le rappeler, il y égrènera tout un chapelet de douleurs. Il perdra sa mère, sa soeur, puis son père et lorsque l'heure viendra du retour à la liberté, il restera un homme amputé de ses affections les plus profondes, comme déraciné. A partir de là commencera pour lui une recherche qui le conduira à restaurer ses sources et ses racines et à tenter de faire comprendre aux autres, que la vie trouve là son sens en même temps qu'il montrera que le devoir de tout homme est de porter témoignage et de transmettre la mémoire. Elie Wiesel plus qu'aucun autre aujourd'hui, se sera illustré dans cette recherche et dans ce combat.
- Ensuite ce sera la France, les Etats-Unis d'Amérique. Journaliste d'abord, écrivain, professeur, il gardera finalement ces trois qualités, il les cumulera. Et s'exprimant en langue française, il recevra toutes les distinctions que ses confrères écrivains voudront lui décerner, non sans avoir marqué son passage aux Etats-Unis d'Amérique, dans différents postes d'enseignement, et en particulier l'université de New-York. Aujourd'hui encore, il est titulaire de la chaire des Sciences humaines de l'université de Boston où j'ai eu la joie de le retrouver il n'y a pas si longtemps puisqu'il m'y recevait en compagnie du Président George Bush.
Dans son oeuvre française, à tout moment son talent a été reconnu, non seulement son talent d'écrivain qui est grand, mais aussi les sources de son inspiration. Je me souviens que la première fois, personnellement, j'ai approché intellectuellement Elie Wiesel, c'est au travers d'une série d'émissions radiophoniques dont je lui ai souvent parlé, dans lesquelles il expliquait les scènes de la Bible, de l'Ancien Testament.
- C'était un dialogue, et au travers de ses récits, j'apercevais toute une nouvelle compréhension de livres fondamentaux, que j'avais moi-même pénétrée mais par un autre chemin. Et j'ai trouvé que le sien était préférable. J'ai trouvé grand plaisir à l'édition en cassettes de dix dialogues radio-diffusés que je vous recommande mais que vous ne trouverez pas car il y a longtemps qu'ils sont épuisés tant ils ont passionné un vaste public.
- Je me souviens d'avoir avec lui débattu de son interprétation de l'histoire de Jacob, dans laquelle on disait c'est bizarre au travers d'Elie Wiesel, ce Jacob fondateur d'Israël, porteur de toute une part de l'histoire du monde, c'est un des rares juifs peu intelligent et soumis au destin auquel on destine la femme qu'il n'a pas choisie, il en a pour sept ans, ensuite arrive à avoir l'autre, il faut encore attendre sept ans et pendant ce temps le beau-père reçoit gratuitement les services de son gendre, 14 ans, c'est là un résumé assez intéressant d'une Bible qui reste finalement un livre explicatif, une sorte de livre de famille et de raison, tout a fait précis, terre à terre, sans doute beaucoup plus historique qu'on ne le pense, qui a eu beaucoup d'interprètes et de traducteurs mais Elie Wiesel, pour être l'un des plus récents, n'est pas l'un des derniers dans la compréhension. C'est comme cela que je l'ai connu et j'ai été intéressé ensuite d'approfondir cette connaissance en le rencontrant personnellement. Depuis lors, nous avons bâti une vraie amitié.
Alors si l'on veut voir simplement l'aspect extérieur qui ne signifie pas grand chose - mais c'est quand même le moment de le rappeler - à peine a-t-il écrit ses premiers ouvrages, que dès 1964, il reçoit le plus Rivarol. L'année suivante, il obtient la distinction du National Book Litterary Word of Council et peu après un prix qui en France a beaucoup de valeur, le Prix Médicis pour "le Mendiant de Jérusalem". Reconnu avec le Prix du livre inter "le Testament d'un Poète juif assassiné" est salué par le prix des bibliothécaires ce qui veut dire tout simplement que les lecteurs, les critiques, les libraires estimaient qu'il s'agissait là d'un apport important à la littérature contemporaine. Du côté américain il reçoit la médaille d'or du Congrès américain, la médaille de la Liberté des Etats-Unis d'Amérique. En 1986, les jurés du Nobel lui attribuent le Prix Nobel de la Paix. Choisies parmi bien d'autres ces récompenses ont marqué comme c'est encore le cas aujourd'hui à Oslo la vocation d'Elie Wiesel d'être entendu de tous les hommes qui cherchent et qui souffrent pour y trouver paroles d'espoir ou du moins une parole de compréhension, une sorte de dialogue et d'échange sans lequel on se sentirait bien seul.
- Les livres d'Elie Wiesel sont nombreux. J'ai ai cité deux, j'aurai pu en citer beaucoup d'autres.
- Elie Wiesel tout en étant écrivain américain est reconnu parmi les apports les plus significatifs au peuple américain. Lorsque je suis allé fêter la statue de la Liberté pour son 100ème anniversaire avec le Président Reagan, il y avait là dix Américains venus de l'étranger et que l'on célébrait, parmi eux j'ai retrouvé Elie Wiesel. Béni soit le pays où l'on accepte l'étranger, l'émigré en lui faisant sa place et en se réjouissant de le voir agrandir le cercle familial. Cela ne se passe pas partout.
- Le combat de notre ami pour quelques idées simples et fortes dont le colloque d'Oslo est une illustration parmi d'autres - mais celle-ci, je le crois, laissera des traces profondes - puisque ce fut l'occasion de disserter sur l'un des sujets les importants qui touchent à la condition humaine et en même temps de travailler à l'histoire contemporaine.
- Voilà pourquoi, mesdames et messieurs, je vais pouvoir remettre à Elie Wiesel les insignes du grade du Grand Officier de la Légion d'Honneur.
- Comme toujours c'est l'homme que l'on décore mais j'aurais bien voulu associer madame Wiesel à cette cérémonie d'une façon plus proche qu'en simple spectatrice.

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