Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée au journal "El Comercio" le 19 février 1991, notamment sur les relations entre la France et l'Equateur et la CEE et l'Amérique latine. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée au journal "El Comercio" le 19 février 1991, notamment sur les relations entre la France et l'Equateur et la CEE et l'Amérique latine.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Visite officielle de M. Rodrigo Borja, Président de la République d'Equateur, à Paris du 18 au 20 février 1991

ti : QUESTION.- A la fin septembre 1989, vous avez visité l'Equateur. Quel genre de pays pensiez-vous rencontrer ? Y a-t-il eu une correspondance entre ce que vous attendiez et ce que vous avez vu ? Quels sont vos souvenirs, les impressions qui restent sur l'Equateur et son peuple ?
- LE PRESIDENT.- Lorsque je me suis rendu à Quito, à l'invitation du Président Rodrigo Borja, en octobre 1989, j'effectuais alors mon cinquième voyage en Amérique latine en tant que chef de l'Etat. J'avais eu l'occasion auparavant et notamment dans le cadre de mes responsabilités à la tête du Parti socialiste, de me rendre déjà dans cette partie du monde. Je n'avais donc pas l'impression, en arrivant à Quito, de m'aventurer en terre inconnue et cela d'autant moins que mon épouse m'y avait précédé en 1988 pour me représenter aux cérémonies d'investiture du Président Borja.
- Le monde andin, je connaissais un peu, à travers mes lectures, bien sûr, par les témoignages de mes amis latino-américains, écrivains, créateurs, et pour m'être rendu précédemment dans deux pays voisins du vôtre, la Colombie et le Pérou qui partagent avec vous une histoire et une culture largement commune.
- Je n'en ai pas moins été fortement impressionné, dès mon arrivée, par la beauté du site dans lequel s'insère votre magnifique capitale, par la force à la fois tellurique et spirituelle de son environnement, par le poids de l'histoire que l'on ressent profondément et cela dès le premier contact avec la terre équatorienne.
- Vous dirais-je enfin qu'au-delà de la magnificence du centre historique de Quito, c'est la chaleur de l'accueil qui m'y a été réservé que je conserve comme l'un des meilleurs souvenirs de ma visite officielle.
QUESTION.- Monsieur le Président Borja est lui aussi un socialiste. Quelle est la nature de vos rapports personnels ? Existe-t-il une amitié bâtie dans le cadre des réunions de l'Internationale socialiste ?
- LE PRESIDENT.- L'Internationale socialiste a permis en effet à de nombreux responsables de tous pays de se connaître et de créer entre eux de solides amitiés. Je me souviens d'une rencontre organisée à Stockholm par Olof Palme, s'y trouvaient Willy Brandt, Helmut Schmidt, Felipe Gonzales, Harold Wilson, Bettino Craxi, Joop Den Uyl, Joergensen, Kreiski et des sud-américains comme Carlos Andres Perez, l'actuel Président du Venezuela. Je n'ai pas rencontré, dans ce cadre, le Président Borja, mais nous avons de très nombreux amis communs et partageons des choix de société. J'ai trouvé en M. Borja, lorsque je suis allé le voir à Quito, un jeune chef d'Etat très capable de concevoir un développement harmonieux pour l'avenir de l'Equateur et je m'en suis réjoui.
QUESTION.- Dans le contexte de l'action française, quel intérêt portez-vous à l'Equateur ? Que représente pour la France ce petit pays pauvre et lointain ? Y a-t-il des projets de coopération ? Dans le domaine culturel, si important et délaissé chez nous, quelles sont les perspectives de rapprochement franco-équatorien ? Sous quelle forme peut-on renforcer les liens ?
- LE PRESIDENT.- Les liens entre nos deux pays sont anciens, vous le savez. Dès avant votre indépendance, l'Académie Royale des Sciences avait chargé l'un de ses membres d'une importante mission scientifique en Equateur. Le séjour de Charles-Marie de la Condamine, en 1735, et de ses compagnons a marqué d'une empreinte durable les relations entre nos deux pays. Il est sans doute à l'origine de l'intérêt tout particulier que la France éprouve pour l'Equateur. D'autres ont suivi, Paul Rivet notamment (médecin, anthropologue, fondateur du musée de l'Homme, auteur d'une "ethnographie ancienne de l'Equateur" et également, pour la petite histoire, député socialiste après la seconde guerre mondiale), nos congrégations religieuses, qui ont participé à la mise en place de votre système éducatif... La liste serait sans doute longue de mes compatriotes qui se sont pris de passion pour votre pays.
- Ils ont incontestablement creusé un sillon et, au fil des ans, nous avons maintenu et développé ensemble un courant d'échanges, dont j'ai pu mesurer personnellement, lors de ma visite en octobre 1989, à quel point il était profondément et solidement enraciné dans une longue histoire commune. Je me réjouis cependant de ce que ces relations aient connu, à notre initiative commune avec le Président Rodrigo Borja, au cours de ces toutes dernières années, de nouveaux développements.
- Il s'était écoulé un quart de siècle entre la prédédente visite d'un Président de la République française en Equateur et celle que j'ai eu l'honneur d'effectuer il y a un peu plus d'un an. Le fait que votre Président vienne, à son tour, en France, en visite d'Etat, moins de deux ans après ma visite, témoigne du prix que nous attachons l'un et l'autre à l'amitié entre nos deux peuples, à la confiance entre nos deux gouvernements et à la qualité exemplaire de notre coopération. L'Equateur, ne l'oublions pas, est situé au point de rencontre exact de l'hémisphère Nord et de l'hémisphère Sud.
- J'ajouterai qu'aujourd'hui et sous l'impulsion de votre Président, l'Equateur a retrouvé toute sa place au sein de la communauté internationale. Il participe pleinement aux travaux de nombreuses instances régionales et internationales. Il exerce, en tant que membre du Conseil de Sécurité des Nations unies, dans les circonstances que nous traversons aujourd'hui, des responsabilités particulières qui en font pour mon pays un interlocuteur d'autant plus important et apprécié.
QUESTION.- Il y a bien des années, le Général de Gaulle a visité l'Equateur. Peut-on dire qu'il y a un intérêt traditionnel porté par la France sur les pays latino-américains ?
- LE PRESIDENT.- La France porte depuis de longue date un intérêt tout particulier à l'Amérique latine. Je n'ai pas besoin de vous rappeler la contribution des idées du Siècle des Lumières et des hommes issus de la Révolution française à la formation historique et politique des nations indépendantes de l'Amérique latine. La célébration du Bicentenaire de notre Révolution et l'écho qu'elle a reçu dans votre pays, en particulier, tout au long de l'année 1989, a mis en évidence, s'il était nécessaire, l'ancienneté, la profondeur mais aussi l'actualité du dialogue entre deux cultures qui se sont enrichies mutuellement depuis deux siècles.
- Le voyage du Général de Gaulle, en 1964, illustrait à sa façon la permanence de cette relation, de ce dialogue, en même temps que la volonté de notre pays de lui donner un nouveau souffle.
- Je me suis, pour ma part, attaché, depuis 1981, à me rendre successivement dans chacun des pays démocratiques d'Amérique latine afin d'y témoigner de l'importance que nous attachons au renforcement de ces liens que nous avons hérités de l'histoire et qui puisent aujourd'hui leur force dans ces valeurs auxquelles nous sommes communément attachés : les droits de l'homme, le respect des libertés, la démocratie, mis, bien entendu, au service du développement des peuples.
QUESTION.- Après la libération des pays de l'Europe de l'Est, les analyses des experts affirmèrent que l'intérêt européen se porterait exclusivement sur l'Europe de l'Est et pas sur l'Amérique latine. Qu'en est-il ? Quelles sont les relations envisageables entre la future Europe et l'Amérique latine ?
- LE PRESIDENT.- La Communauté européenne entretient, depuis de nombreuses années, des relations suivies et étroites avec votre région et les Etats qui la composent. Le resserrement, sensible depuis dix ans, des relations entre nos deux ensembles régionaux s'est notamment traduit par le développement de liens institutionnels à travers les accords de coopération du type de celui que la Communauté a signé dès 1983 avec le groupe andin.
- Le rapprochement s'est illustré également par le dialogue régulier que nous avons noué et entretenu avec le Groupe de Rio, depuis sa création à la fin de l'année 1986, et je me réjouis tout particulièrement de ce que l'Equateur y participe aujourd'hui pleinement.
- Mais il nous fallait aller plus loin et nous avons considéré à la fin de l'année dernière que le moment était sans doute venu de dresser ensemble le bilan de notre coopération passée, de réaffirmer nos solidarités et d'ouvrir de nouvelles perspectives à notre coopération future. Tout nous y invitait : les bouleversements politiques que le monde venait de connaître au cours d'une année où l'histoire s'est remise en marche ; les progrès de la construction communautaire alors que l'établissement du marché unique sera bientôt achevé, les transformations subies par l'Amérique latine elle-même où le retour généralisé des valeurs de la démocratie et de l'Etat de droit fondaient plus que jamais une relations renforcée avec l'Europe.
- C'est, je crois, tout le sens de la Déclaration qui a été signée à Rome, le 20 décembre 1990, entre les ministres des affaires étrangères des Douze Etats membres de la Communauté et ceux des pays membres du Groupe de Rio. Elle n'a pas seulement une valeur politique en ce qu'elle réaffirme notre solidarité et notre volonté de travailler ensemble, dans le cadre d'un dialogue désormais institutionnalisé. Elle ouvre également de nouvelles voies à notre coopération, au moment où la Communauté a décidé d'augmenter de façon très substantielle, le montant des crédits qu'elle consacrera, au cours des prochaines années, aux pays d'Amérique latine et d'Asie. Elle intervient également, vous le savez, après que la Communauté ait su démontrer, par des mesures très concrètes, son soutien à des pays confrontés au fléau de la drogue et aux ravages de toute nature qui en résultent.
QUESTION.- Aujourd'hui, alors que la guerre du Golfe domine l'actualité, comment voyez-vous la visite du Président de l'Equateur à Paris ?
- LE PRESIDENT.- La visite d'Etat de votre Président en France intervient à un moment où la communauté des nations est engagée dans une épreuve redoutable et décisive mais rendue, hélas, inévitable par le comportement de l'un de ses membres qu'il faut aujourd'hui contraindre par la force armée à respecter les engagements auxquels il avait pourtant lui aussi souscrits du seul fait de son appartenance à l'Organisation des Nations unies.
- Membre du Conseil de sécurité, l'Equateur exerce, de ce fait et dans les circonstances que nous traversons, une responsabilité particulière. J'en mesure le poids et la gravité puisque nous partageons cette responsabilité et je n'en attache que plus d'importance aux entretiens que nous aurons à Paris.
QUESTION.- A l'occasion de cette visite, avez-vous un message particulier pour l'Equateur en exclusivité pour le plus important quotidien du pays ?
- LE PRESIDENT.- Je me permettrai de vous répondre en évoquant une vieille légende tirée de la mythologie équatorienne qui me paraît bien adaptée à la situation que de nombreux pays ou responsables de pays aimeraient bien connaître de temps à autre, surtout lorsque les temps sont difficiles.
- Les Canari, tribu indienne de l'Equateur, rapportèrent la légende d'un déluge auquel deux frères échappèrent en se réfugiant au sommet du Huaca-Ynan. Plus le niveau de l'eau s'élevait, plus la montagne croissait en conséquence, de telle sorte que les deux frères évitèrent le désastre. C'est, je crois, une parabole féconde si on se plaît à imaginer que ces deux frères représentent le Nord et le Sud et la montagne la solidarité internationale.

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