Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la fête de la musique, la décentralisation culturelle et le rayonnement culturel de la France, Blois le 21 juin 1991. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la fête de la musique, la décentralisation culturelle et le rayonnement culturel de la France, Blois le 21 juin 1991.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Déplacement officiel dans l'Indre et en Loir-et-Cher le 21 juin ; allocution à la mairie de Blois

ti : Monsieur le maire, je vous remercie de vos propos. Je vais commencer par où vous avez terminé, mon père me parlait souvent de son temps de collège mais avec une très grande discrétion il ne me parlait pas de ses succès de telle sorte que vous m'avez apporté une documentation qui me fait plaisir et que j'aimerais bien transmettre à mes petits enfants qui ne sont pas disposés pour l'instant à accélérer l'allure.
- En même temps, les souvenirs de Blois bien entendu, un pensionnaire à Blois, sa famille pas très loin à Romorantin, ses amis, cela a été tout le cercle de sa jeunesse. Certains l'ont accompagné dans le cours de sa vie, je les ai moi-même connus et j'avais donc constamment une relation avec des hommes ou des femmes dont la jeunesse avait été éclairée par Blois et les autres villes de ce département.
- Je ne m'y sens pas tout à fait étranger bien que ma vie m'ait porté vers d'autres lieux pas tellement lointains, je pense à la Nièvre ou à la même Loire, qui coule capricieuse, toujours elle.
- Bref, c'est la France des vieilles provinces du centre de la France, des premières provinces du royaume et par là même défilent tous les souvenirs de l'Histoire.
Je vous remercie monsieur le maire de m'accueillir dans cette ville de Blois en ce jour où nous fêtons l'un des événements marquants de la vie culturelle, je veux dire la fête de la musique, le 21 juin. Une fête inventive, prestigieuse, reprise aujourd'hui partout en Europe et j'espère entendre quelques accents des musiciens qui seront venus ici retenir l'attention, le temps et le goût pour les arts de la population de Blois comme partout en France, ou des milliers de musiciens professionnels mais aussi amateurs s'apprêtent à faire partager leurs talents, leurs émotions au plus grand nombre. A Paris où je serai dans la soirée se dressent partout des chapiteaux, partout des toiles de tentes, partout des gradins, on sent que le souffle puissant de la musique s'emparera de notre pays. Qu'est-ce que la culture si ce n'est l'expression créatrice, ce n'est pas un privilège réservé à quelques-uns. Le 21 juin, fête de la musique en est le témoignage. La culture est un droit, un droit pour tous, le droit de comprendre, le droit de percevoir le monde dans ses richesses et ses virtualités. C'est aussi un devoir pour nous, c'est de permettre au plus grand nombre l'accès à la connaissance et d'ouvrir le champ illimité du savoir.
- Aujourd'hui d'ailleurs, je crois que la culture n'est plus perçue comme un accessoire, comme un passe-temps, une manie un peu extravagante, ce n'est plus l'affaire de quelques initiés qui auraient à garder jalousement un trésor qu'ils n'auraient pas l'intention, ni même la permission de divulguer grâce à l'effort mené par le ministre de la culture qui depuis un peu plus de 8 ans a en charge l'ensemble des disciplines culturelles, je veux dire Jack Lang, maire de Blois, tout ceci est devenu vérité pour la majorité des Français.
La plupart des maires, partout dans notre pays et je suis heureux ici de saluer un certain nombre d'élus, je tiens toujours à rencontrer les élus, je l'ai été moi-même pendant quelques 35 ans et je garde quelques attachements à cette fonction ; quelle que soit leur origine ou leur préférence, ils représentent tous ensemble le lien vivant entre notre peuple et la décision, la puissance de l'Etat qui dans une République après tout est l'expression du vote populaire et je remercie messieurs les parlementaires, présidents de régions, présidents de Conseil général qui ont bien voulu se joindre à nous en cet après-midi, les maires de France donc se battent maintenant sur le terrain et auprès des pouvoirs publics pour essayer d'obtenir pour leur ville ou pour leur commune, des équipements culturels. Ici c'est la construction d'une bibliothèque, là c'est la rénovation d'un musée, une meilleure mise en valeur d'un patrimoine artistique, et partout où l'on va on fait merveille de la multiplicité de ces trésors.
- Je crois que c'est une bonne façon de donner un nouvel élan à une commune, je pense que c'est ce qui se passe à Blois et je tenais à vous porter témoignage, parce qu'il me semble bien que rien n'eût été possible sans l'action, sans l'impulsion et sans la volonté que vous avez su donner au ministère de la culture. Encore faut-il, puisque j'ai dit il y a un moment qu'elle ne devait pas être réservée à quelques-uns, faut-il irriguer l'ensemble des villes et l'ensemble des quartiers, qu'il n'y ait pas des quartiers où chacun trouve tous les avantages des richesses de l'esprit et d'autres quartiers qui seraient comme exclus ou bien qu'ils viennent en visite au centre de la ville mais qu'ils continuent de s'y sentir étrangers.
- Je pense qu'il y a là aussi un droit, une manière de voir le monde, une manière d'en assumer les conséquences. Voilà pourquoi il faut encourager toutes les manifestations comme celles qui ont commencé je crois il y a un mois sous le nom de quartier lumière, but qui est d'inciter les artistes à s'intégrer dans les quartiers, à transmettre leur talent à tout public, à ceux qui n'ont pas eu jusqu'ici la chance d'en bénéficier.
- Bref, la culture est affaire de rencontres et de réciprocités, et je continue de penser qu'il suffit de chercher et l'on trouve. Si l'on parvenait, mais vous voyez l'immensité de la tâche, à éveiller la capacité créatrice, dans chaque village, dans chaque groupe de rues, autour de nos carrefours, on irait de surprise en surprise, et de belle surprise en belle surprise.
Tenez l'autre jour, je me promenais - cela m'arrive, un peu comme ça le samedi ou le dimanche - sans avoir dérangé la puissante escorte qui m'accompagne dans mes voyages officiels. Une voiture, on descend de voiture, on a consulté auparavant quelques livres et on va voir ici et là un immeuble, une porte, une statue, un paysage. Je le faisais à Montbard en Côte d'Or, tout le monde connaît Montbard, la patrie de Buffon. C'est vrai que c'est intéressant d'apprendre qu'un homme comme Buffon qui était académicien, à vingt-sept ans, et qu'on considérait déjà comme l'un des plus grands savants de son temps, avait un voisin, un médecin, ils discutaient beaucoup entre eux, science naturelle, science tout court. Il s'appelait Daubenton. Et puis dans la rue, un petit peu plus bas, il y avait un peintre, ignoré de tous, qui s'appelait Martinet. Buffon, Daubenton, Martinet, Martinet l'illustrateur des oeuvres originales de Buffon qu'on a vues mille fois, dix mille fois, cent mille fois reproduites, ces beaux oiseaux, au point qu'il a donné son nom à une espèce d'oiseaux qu'on appelle sur nos fleuves rasant l'onde et grimpant d'un seul coup d'oeil vers le ciel, les martinets. Tout cela dans la même rue d'une petite ville qui n'était pas spécialement privilégiée, qui était loin de toute université, une petite ville comme les autres. Pardonnez-moi de le penser. Je le dis à Jack Lang en lui lançant comme un message. Si lui-même et vous toutes et vous tous mesdames et messieurs, vous vouliez bien vous y mettre, et vous avez je le sais, je vois plusieurs d'entre vous ici que je connais, l'amour de la culture. Si vous vouliez bien faire chaque jour le tour de votre village, de votre quartier, à travers votre département, vous trouveriez mille et un talents aussi éclatants que ceux que je viens de citer. Ce qui veut dire décentraliser au maximum, rechercher la capacité de créer.
- Eh bien Mozart, c'est l'exemple même de ce que peut produire le génie humain. Il ne s'agit pas que les enfants de cinq ans soient capables de produire des admirables symphonies, on n'en demande pas autant. Mais que d'enfants seraient aujourd'hui initiés, leur vie serait transformée et l'héritage qu'ils transmettraient aux générations suivantes ferait de la France un prodigieux exemple. On nous aimerait au travers de nos oeuvres, qui ne sont déjà pas si mal, si l'on juge notre littérature ainsi que les admirables oeuvres plastiques et notre architecture. Mais cela est resté le plus souvent une culture pour privilégiés et l'on n'a jamais pu réussir à cette prospection dont j'ai pu constater là où j'ai vécu si longtemps, c'est-à-dire dans quelques moyennes ou petites communes de la Nièvre, que tout était toujours possible parce que l'esprit humain n'attend qu'une occasion, qu'une révélation, qu'une rencontre pour s'éveiller à la création.
- Je suis content de pouvoir vous dire cela à Blois, dans cette vallée de la Loire où tout Français ou tout étranger peut pratiquement à chaque étape, tous les 10 ou 20 kilomètres, rencontrer un coin d'émerveillement où l'on communique avec la nature et l'oeuvre des hommes. Et on repart en se sentant plus accompli comme quand on découvre une harmonie, les harmonies qui soudain, comme dans tous les domaines du sentiment, de l'amour et de l'amitié, vous portent beaucoup plus haut, ou font oublier les luttes de la vie quotidienne et font comme si soudain on était en mesure de comprendre l'incompréhensible.
Le ministère de la culture depuis déjà quelques années a fait beaucoup de travail. J'ai tenu à venir à Blois parce que c'était Blois, parce que je n'y étais pas officiellement venu de la même façon depuis très longtemps, parce qu'il s'agit d'un beau département. J'ai eu la chance de pouvoir aller ici et là au gré de la voiture et d'y rencontrer certes un sénateur, certes un député, certes le maire, et beaucoup de gens qui n'ont pas du tout suivi ces chemins. Ils sont tout simplement le peuple de France. Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'endroits où le peuple de France soit autant habité par le rêve, l'imagination, la volonté, le goût de la culture.
- Je ne suis pas venu pour parler seulement de culture. Mais cela risquerait d'être long, alors finalement, je n'aurai parlé que de culture. Tant pis, j'y renonce. Mon rôle en qualité de Président de la République, c'est de connaître et de comprendre les besoins des Français. Et à partir du moment où l'on connaît davantage et où l'on comprend mieux, mon rôle est de décider dans le domaine de ma compétence ou de contribuer, auprès du gouvernement par des conseils que je puis lui donner, à décider autant que possible pour le bien de tous.
- Je ne désire pas rester confiné à l'intérieur des murs officiels, pour ne connaître que des protocoles qui sont sans doute très nécessaires parce que c'est l'Etat, et que l'Etat a besoin d'être inscrit dans une tradition, même s'il se modifie. Mais malgré tout, dès que j'en sors, dans les rues de Paris, dès que je franchis la Seine, dans une promenade quasiment quotidienne pour le plaisir de vivre, de voir, de connaître et de comprendre. Lorsqu'allant plus loin je rencontre la province, et je suis provincial, provincial depuis toujours à travers les générations, monté jusqu'au Loir-et-Cher et venu du Berry.
- J'ai tout appris ici au-delà de votre horizon, mais pas beaucoup plus loin. J'ai tout appris, la couleur des champs, ce qui y pousse, ce qui n'y pousse pas, la couleur des fleuves, leurs colères, leurs humeurs, leurs beautés, les monuments des hommes. Tout ce que la trace esthétique de la création française a pu atteindre en perfection, ce n'est pas la peine de voyager très loin, deux provinces, trois provinces, on a pratiquement tout vu, ce qui n'interdit pas d'aller quand même un peu plus loin quand on le souhaite.
Je sens que je reviens ici un peu aux origines et je vous le dis très simplement, lorsqu'on a la charge de l'Etat pendant une période non pas troublée, mais difficile, quand la marche du monde enraye, retarde et freine l'évolution des peuples les plus avancés dont le nôtre, les plus industrialisés dont le nôtre, les mieux situés dans la concurrence internationale dont le nôtre, comme je le disais tout à l'heure à Issoudun, la France en dépit de tout ce que j'entends dire ici et là n'en est pas moins aujourd'hui le quatrième pays du monde quant à son développement économique et comme elle est le quatrième pays du monde quant à sa capacité exportatrice. On ne classe pas la capacité culturelle, et l'on ne fait pas de hiérarchie dans beaucoup d'autres domaines encore. Mais, avec ses 58 millions d'habitants, depuis le dernier recensement, la France passe avant - quant à la qualité de sa production, quant à sa puissance d'expansion et de rayonnement - de grands ensembles de peuples, 100, 200 à 300 millions d'habitants. C'est dire que nous gardons entre nous et nous transmettons de père en fils à travers le temps, une richesse et des virtualités de richesse comme il n'en est peut-être pas de comparable, mais comme il n'en est pas de plus forte sur la surface de la terre. Et les difficultés qu'il nous faut vaincre, les circonstances, ne sont pour moi que l'occasion de mesurer toutes les réserves d'énergie, de dynamisme et de foi qui restent un peu partout, y compris en moi-même.
- A partir de quoi, j'entends bien mener les affaires du pays dont j'ai la responsabilité de telle sorte que, assez vite, dès que les remous d'un retour de crise venue d'ailleurs auront cessé, le calme étant revenu et l'espérance quotidienne liée très exactement à la renaissance de l'emploi, dès que nous aurons franchi cette passe, alors j'aurai la conscience tranquille et je pourrai dire aux Français : "Voilà, on vous rend ce dépôt qui nous a été confié", avec le sentiment que ce dépôt s'est enrichi par l'apport des générations, la mienne qui commence à passer, celles qui suivent, jusqu'aux plus jeunes, que je rencontrais dans vos rues.
- Mesdames et messieurs, je vous en remercie. Monsieur le maire, nous n'en avons pas fini de visiter Blois, nous ne faisons que commencer par ce très bel Hôtel de Ville. Ce n'est qu'une conversation, mais c'est en même temps une promesse d'action, une volonté de résultat. Je pense aussi un amour commun pour un pays qui se nomme la France.

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