Déclaration de Mme Edith Cresson, Premier ministre, sur le bilan de son action et ses objectifs, Paris le 9 janvier 1992. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Edith Cresson, Premier ministre, sur le bilan de son action et ses objectifs, Paris le 9 janvier 1992.

Personnalité, fonction : CRESSON Edith.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Voeux à la presse le 9 janvier 1992

ti : Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,

Quoique traditionnelle, cette cérémonie des voeux n'en est pas moins particulièrement agréable et sympathique. C'est avec plaisir que je vous reçois aujourd'hui à l'Hôtel Matignon pour vous présenter mes voeux les meilleurs pour l'année 1992. Puisse-t-elle être agréable et fertile pour vos familles et vos activités professionnelles.

En présentant ces voeux à vos proches, j'adresse aussi une pensée émue à toutes ces familles qui ont perdu récemment l'un de leurs membres dans l'exercice de ce métier difficile.

Le monde est engagé maintenant dans une mutation rapide et totalement inédite. Des certitudes qualifiées de scientifiques s'effondrent. Des régimes disparaissent. Des pays éclatent, d'autres naissent, toujours dans la douleur. Des tensions s'exacerbent. Comme souvent dans les grandes mutations, la violence se manifeste. C'est là que naît l'information. C'est là qu'elle se fait. C'est là que beaucoup de journalistes vont la chercher. Exaltante, leur tâche peut être dangereuse.

Que d'efforts pour obtenir ces images, trop rapidement banales sur notre écran de télévision ! Que de temps passé pour les obtenir, que de risques encourus !

Sait-on que, dans le monde, depuis 1970, plus de 700 journalistes ont été tués en faisant leur travail ?

Premier Ministre en charge de la conduite des affaires de notre pays, je tiens solennellement au nom du Gouvernement à rendre hommage à tous ceux qui ont disparu cette année et à saluer l'ensemble de votre profession.

Dans ce monde de l'information qui est le nôtre, qui est le vôtre, la concurrence existe. Au nom du " scoop" on a parfois le sentiment qu'une course-poursuite s'engage. L'efficacité sans doute l'exige. Mais, l'intérêt même d'une avant-première de quelques secondes le nécessite-t-il ? La question mérite parfois d'être posée. Je crois qu'il est souhaitable que chacun d'entre nous puisse ou sache, de temps à autre, le faire.

Car enfin, il faut en avoir conscience, la concurrence n'est pas neutre. Elle a un prix, y compris en matière de communication. Et les difficultés auxquelles vous avez fait allusion, M. le Président, et qui secouent maintenant depuis plusieurs semaines une partie du paysage audiovisuel français le rappellent brutalement.

Chacun, je pense, a salué en son temps le passage à l'ère de la liberté et de la responsabilité dans l'audiovisuel. En effet, depuis dix ans, que de chemin parcouru ! Les radios libres, il faudrait quand même se rappeler comment se sont faites leur gestation et leur naissance ; le câble ; les nouvelles chaînes de télévision privées ; une chaîne codée, tout un ensemble dont le destin est confié au pouvoir régulateur d'autorités administratives indépendantes... Et ce mot d '"indépendance ", je pense, M. le Président, Mesdames et Messieurs, qu'il mérite d'être souligné. Que de libertés nouvelles grâce aux gouvernements de ces 10 dernières années : l'histoire, j'en suis sûre, en gardera le souvenir. Et je suis certaine que les Français en ont conscience.

Mais, bien sûr dans le même temps, que de responsabilités confiées à de nouveaux acteurs ! L'émergence de chaînes privées a en effet une double signification : la première est que ce n'est plus à l'Etat d'assurer leur financement ; la seconde est que la gestion financière et les relations commerciales répondent à une logique privée qui se symbolise en deux noms : l'actionnaire et le marché.

Et aujourd'hui, le drame - car il faut bien dire que c'est un drame - que vit la Cinq en ce moment est une conséquence de ces rappels : d'une part, les capacités financières d'un actionnaire ne sont pas sans limites ; et d'autre part, le marché a ses lois qui sont dures. Il est vain de les oublier.

S'agissant de vos activités professionnelles, Mesdames et Messieurs, soyez convaincus que le Gouvernement est résolu à ce qu'elles soient particulièrement denses en 1992. Vous aurez souvent des informations à diffuser sur les projets et actions du Gouvernement : vous aurez une matière riche à traiter.

Les quelques mois qui viennent de s'écouler depuis mon entrée en fonctions vous auront, je crois, assurés de ma détermination.

Non seulement le Gouvernement veut agir, mais il agit.

Décidé à prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la pérennité de notre système de protection sociale, le Gouvernement s'est aussi engagé avec force dans la voie de la préparation de la France au marché unique européen. Dès l'automne il a pris des dispositions pour combattre le chômage et promouvoir l'emploi : le plan PME-PMI, qui aura d'ailleurs une nouvelle phase ; la réforme de l'apprentissage ; l'exonération de cotisations pour l'embauche de jeunes sans qualification ; les services de proximité ou les emplois familiaux ; la dynamisation de l'ANPE sont autant de mesures concrètes, prometteuses pour un avenir proche.

L'avenir, nous le préparons aussi à travers des projets importants pour notre société, notamment pour la cohésion sociale du pays. De fait, qui peut dire aujourd'hui que cette cohésion soit en péril ? Les tensions sociales sont contenues, et les conflits plus catégoriels que diffus.

A l'inverse, des avancées ont eu lieu en matière d'intégration, de développement social des quartiers, de gestion de l'immigration, de lutte contre le travail clandestin, ou de meilleur équilibre de notre territoire : la modernisation de nos ports, l'installation d'organismes publics hors de Paris, l'aménagement de nos espaces ruraux sont des décisions importantes pour la vie de nos provinces. Se souvient-on d'une action aussi résolue en faveur de l'espace rural dans notre pays, que celle entreprise par ce gouvernement à l'intérieur de sa politique d'aménagement du territoire ? Des assises nationales du monde rural se dérouleront d'ailleurs au printemps prochain.

Dois-je rappeler, qu'il s'agisse de la revalorisation des bas salaires ou de l'accord salarial dans la fonction publique, que la politique contractuelle a été réactivée, pour le plus grand intérêt des salariés et du dialogue social.

Et faut-il souligner qu'un large débat s'est engagé autour des questions de bioéthique, pour la protection de nos concitoyens et si possible leur épanouissement en même temps que les progrès de la science.

Non seulement le Gouvernement agit, mais il veut aussi faire en sorte que les choses changent vraiment, concrètement ; les mesures décidées doivent être réellement appliquées. Soyez certains que j'y veille personnellement, avec la plus grande vigilance. Cela fait partie de ma méthode : analyser, écouter, décider et assurer le suivi des décisions prises.

Dans les mois qui viennent, cette action sera poursuivie avec persévérance, et sans se ralentir.

L'action en faveur de l'emploi sera développée et enrichie : elle est la préoccupation constante de tout le Gouvernement, elle doit être celle de tout le pays.

Il y a un an mon prédécesseur, Michel ROCARD, vous présentait les voeux d'un gouvernement engagé dans une guerre militaire, pour le droit dans le cadre des Nations-Unies. Le pays était mobilisé pour rétablir un pays occupé dans sa souveraineté. Avec nos alliés, nous l'avons fait.

Aujourd'hui, considérons-nous en état de mobilisation contre un seul ennemi : le chômage. Le gouvernement agit contre le chômage. Je demande à tous, dans ce pays, de participer à ce combat : chefs d'entreprises - grandes et petites - ; élus locaux, syndicalistes, militants associatifs, simples particuliers... mais aussi femmes et hommes de l'information.

Demandons-nous systématiquement : "que puis-je faire pour lutter pour l'emploi, pour faire reculer le chômage ?"

C'est une question de responsabilité collective et individuelle. La société française fait un effort sans précédent pour renverser la courbe du chômage ; elle poursuivra cet effort, qu'elle doit à tous ceux qui, pour des raisons diverses, sont privés d'emplois. En contrepartie il est normal qu'elle demande à ceux qu'elle aide de faire tous leurs efforts et de prendre toute leur responsabilité dans la recherche d'une activité.

La mutation industrielle de la France sera poursuivie et accentuée, pour que nos entreprises renforcent leurs capacités d'innovation et de conquête des parts de marché. Elles font déjà beaucoup, et nous leur donnerons les moyens de faire mieux encore. Le soutien aux PME-PMI sera complété en ce sens. La réorganisation des grandes entreprises du secteur public dans les secteurs de pointe répond à la volonté de la France d'assurer son indépendance.

De grands débats de société se dérouleront aussi dans les mois qui viennent. Le gouvernement les prépare activement :

- la loi de programmation militaire qui intégrera les nouvelles conditions géopolitiques mondiales, mais aussi la mutation technologique ;
- l'avenir des retraites : au terme des réflexions et des propositions de la mission dirigée par M. COTTAVE, il va falloir maintenant agir ;
- la mise en oeuvre des grandes infrastructures modernes nécessaires à notre pays ;
- la préparation de la France de l'An 2000 avec les travaux du XIème plan 1993-1997 ;
- l'amélioration de l'efficacité de l'Etat avec l'exploitation des conclusions des premières évaluations des politiques publiques ;
- la concrétisation des engagements pris par la France lors du dernier sommet européen de Maastricht ;
- et aussi un débat auquel je tiens particulièrement : la place des salariés dans l'entreprise. Sur ce thème, nous devons avoir la volonté de proposer un modèle français des relations sociales dans un grand pays moderne.

Il y a là, me semble-t-il, les éléments d'un véritable dessein, de taille respectable...

Mais, ma conception de l'action est ainsi faite : préparer de grandes choses ne nous dispense pas de traiter concrètement de la vie quotidienne des Français.

Améliorer la sécurité dans les transports parisiens, protéger mieux les enfants dans les voitures, réduire le nombre d'accidents de la route, lutter contre l'abus du tabac, faire évoluer les règles d'ouverture des commerces de biens culturels, faciliter l'accès des femmes aux moyens de contraception adaptés, simplifier les formulaires pour faciliter l'embauche. Ces "microdécisions" font partie intégrante de mon action gouvernementale.

Action ! Je m'arrête un instant sur ce mot "agir", ou ne pas agir, c'est la question essentielle de tout Premier ministre... S'il n'agit pas, il risque la critique d'immobilisme. S'il agit, il encourt le reproche d'activisme. C'est pourquoi il faut être imperméable à la critique. Quant à moi j'ai choisi d'agir. C'est un risque, et je l'assume !

Comme vous le voyez, quelle que soit votre spécialisation - économie, social, équipement, transport, Europe, vie en société, international - chacune et chacun d'entre vous devrait trouver quelque raison de vous intéresser au travail du Gouvernement pendant l'année qui vient.

Je n'oublie pas, bien entendu, celles et ceux qui sont en charge des services politiques.

Je n'épiloguerai pas aujourd'hui sur les prochaines consultations électorales : j'aurai l'occasion d'y revenir. Mais, puisque nous sommes en période de voeux, permettez-moi de vous livrer ce qu'est mon ambition suprême : faire de la politique d'une manière différente.

J'ai une haute conception de la chose publique, de sa gestion, et donc de la politique. Faire de la politique, c'est s'engager pour le plus grand nombre et l'intérêt général ; c'est porter haut le drapeau du projet collectif que l'on défend ; c'est mettre en avant ses valeurs.

La politique c'est le dialogue. C'est ce que je pratique par exemple avec le Parlement, et je suis heureuse de constater que lors de la dernière session, sur près de 30 lois votées, 3 projets seulement ont nécessité le recours à l'article 49-3. C'est ce que je fais aussi avec les formations politiques : ainsi sur le délicat dossier de l'immigration, j'ai consulté un grand nombre de parlementaires de tous partis.

Quant au Parti socialiste, j'ai toujours trouvé beaucoup d'intérêt à un dialogue franc et amical avec Pierre MAUROY. Je me réjouis de pouvoir poursuivre ce dialogue avec toute l'intensité nécessaire avec Laurent FABIUS dont je salue chaleureusement l'arrivée à son poste.

La politique est un noble combat. Le mien est à gauche, pour la solidarité, la liberté, la justice, la responsabilité, et la fraternité.

Oui, je pense que la défaite du collectivisme ne signifie pas le champ libre au chaos de l'ultra-libéralisme. Une société libre, c'est aussi une société organisée prenant en charge ses grandes fonctions collectives. La victoire incontestable et historique de l'économie de marché ne signifie pas "une marchandisation" générale de la société.

La politique doit rendre compte de tout cela, elle ne mérite pas ni le désintérêt ni le discrédit qu'on lui montre aujourd'hui. Au contraire, notre pays sera d'autant plus fort que nos concitoyens s'engageront pour qu'il change, qu'il se réforme. Je me félicite d'ailleurs de l'importance des inscriptions sur les listes électorales ces dernières semaines. Nous avons ici avec Jack LANG soutenu les efforts en ce sens du centre d'information civique. Et je remercie tous les services nationaux et municipaux ainsi que les associations et les personnalités qui ont contribué à ce résultat. Faut-il y voir un signe ? Je l'espère, pour la France, pour la démocratie et pour la France en Europe.

Mesdames et Messieurs, vous l'aurez compris, je le pense, je ne suis pas "morose ". Le gouvernement non plus. Pourquoi le serions-nous, d'ailleurs ? On ne peut pas être morose dans le combat, deux raisons incitent au contraire à la résolution.

La première est que, au delà de la perception de beaucoup, la France est et demeure un îlot de prospérité dans le monde. Notre économie a des bases saines ; la richesse individuelle et le pouvoir d'achat des français s'accroîssent, malgré les difficultés d'un ralentissement conjoncturel. Il faut le dire et le dire encore, parce que c'est la vérité.

La seconde est que nous n'avons pas le temps de faiblir. Dans douze mois nous serons dans le grand marché unique européen. La France est engagée dans une rude compétition. J'ai été nommée pour mettre de la vigueur, et de l'audace, au service de la modernisation de notre pays. Je continuerai à le faire, à ma place, avec ténacité.

Notre société, notre monde bougent. Vous en êtes, Mesdames et Messieurs les témoins privilégiés. Vous et moi en sommes acteurs, chacun à sa place. En 1992, comme en 1991, nous continuerons à travailler ensemble. Toute cette année.

Bonne année 1992 à tous.

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