Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la conférence mondiale des organisations non gouvernementales, sur les relations Nord-Sud et la nécessité d'une politique internationale de protection de l'environnement, Paris, le 17 décembre 1991. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la conférence mondiale des organisations non gouvernementales, sur les relations Nord-Sud et la nécessité d'une politique internationale de protection de l'environnement, Paris, le 17 décembre 1991.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Conférence mondiale des organisations non gouvernementales à Paris, du 17 au 20 décembre 1991

ti : Mesdames et messieurs,
- C'est pour moi une occasion très agréable de vous voir ici ce matin à Paris, réunis pour que vous puissiez vous rencontrer, discuter, préparer vos contributions pour le grand rendez-vous de Rio.
- Vous apportez du monde entier le témoignage des communautés et organisations qui, chacune à sa façon, travaille à assurer l'avenir de la terre, de l'homme et qui ambitionne de fonder, selon le titre de votre conférence, "Les racines de l'avenir". J'ai apprécié la force de vos propositions contenues dans le document préparatoire intitulé "Justice entre les peuples - Justice entre les générations" jusque et y compris dans ce qui peut apparaître comme leur caractère utopique et j'ai écouté avec un très vif intérêt les deux allocutions qui ont précédé celle-ci. Vous savez qu'il y a deux cent ans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen a été formulée dans cette ville et vous êtes rassemblés aujourd'hui pour élaborer de nouveaux articles à cette déclaration, visant à mieux préserver l'environnement, les possibilités de développement, tout simplement à rendre compatible le progrès et la vie sur notre planète.
Bien entendu, ceci ne sera possible, et j'ai bien écouté ce qui a été dit il y a un instant, que si des relations nouvelles sont nouées entre le Nord et le Sud, entre les pays riches et les pays pauvres. J'étais content d'entendre votre président dire tout à l'heure un certain nombre de vérités, dont certaines sont cruelles, qui sont répétées par la France d'années en années, à chaque réunion des grands pays industriels ou bien sûr à la tribune des Nations unies mais qui n'avancent guère. Je dirais même que dans la relation Nord-Sud, il y a un certain recul. On a cité tout à l'heure les flux financiers allant du Nord au Sud et ceux allant du Sud au Nord. On sait qu'aujourd'hui, longtemps après la période dite "coloniale", les pays riches continuent de pomper une partie des réserves et des moyens du Sud même s'ils tentent de compenser ce rapt par des dons et des aides de toutes sortes qui ne parviennent pas à atteindre le niveau du flux en sens inverse. Donc, je me fais le porte-parole de mon pays, non sans succès parfois, puisque c'est à la demande de la France qu'un certain nombre de dettes ou de créances, si l'on parle des créanciers, ont été annulées lorsqu'il s'agit des créances publiques. La France a annulé ces créances d'abord sur trente-cinq pays parmi les plus pauvres notamment en Afrique puis sur quelques autres c'est-à-dire aujourd'hui sur plus de quarante. Elle a proposé d'autres réductions à l'ensemble des nations riches et elle pense que rien ne sera possible tant qu'on ne se sera pas attaqué à la stabilisation des matières premières, ce qui supposerait un tout autre système dans la relation de l'acheteur et du vendeur et dans l'organisation des grandes places financières qui sont finalement maîtresses des décisions. Oui j'ai été très heureux de vous entendre dire cela, je le pense aussi profondément.
- Il doit sans doute exister des intérêts puissants, dominants qui imposent leurs lois. Ce ne sont pas celles des gouvernements. Croyez-moi en tout cas pas du nôtre | Mais cela pose des problèmes de société, de structures, de propriétés et l'on ne parviendra certainement pas à les résoudre en s'en tenant aux prescriptions des philosophies ou des idéologies libérales dont précisément le sens est de laisser chacun faire ce qu'il veut - ce qui veut dire le plus fort écraser le plus faible et c'est bien le cas dans les relations Nord-Sud. Je pense donc que l'on ne peut pas se contenter de déplorer, de gémir, mais qu'il faut pousser plus loin l'analyse pour savoir d'où vient la disparité, comment elle se prolonge et pourquoi elle s'impose. Tout ceci ne peut se passer d'une réflexion sur nos sociétés, sur la manière dont elles vivent.
La plupart des pays industrialisés commencent à comprendre que les grands problèmes économiques et écologiques ne seront pas résolus sans l'allocation de ressources financières nouvelles. Il n'y a pas d'antinomie entre le développement et l'écologie mais il y a antinomie entre le sous-développement et la démocratie. Le cadre du développement n'est pas - pardonnez cette évidence - le domaine ou le privilège d'un pays ou d'une région ou bien la cause de son malheur ; c'est la planète tout entière qui est en cause. Elle est maltraitée par les hommes, elle paraît ici ou là désormais trop usée à force d'avoir servi alors que, après tout, elle est encore jeune. La terre, si j'ai bien entendu l'opinion des savants, est encore très jeune, très proche de ses origines. J'espère qu'elle est plus proche de ses origines que de sa fin, mais cela, qui peut le dire ? En tout cas, elle est malade. Elle est malade du sur-développement, elle est malade du sous-développement. Dommage qu'elle ne parvienne pas à trouver une ligne, une moyenne entre les deux tendances. A vouloir exploiter sans frein la nature, on a oublié ses rythmes et ses lois. Quiconque le sait, comme moi-même qui ai vécu toute ma jeunesse en contact direct avec la nature, une maison à trois kilomètres du premier hameau, à vingt kilomètres de la première petite ville, sans adduction d'eau, sans électricité. On a pu en subir les inconvénients, comme moi, mais aussi les énormes avantages, qui consistaient tout simplement à connaître, à éprouver, à vivre le rythme des saisons, des jours, des nuits, des heures, le rythme des grands mouvements de la nature, que l'on finit par incorporer. Votre tâche, notre tâche est de faire la synthèse nouvelle de ce que j'ai déjà dit être le développement, l'écologie et la démocratie. Par définition, l'environnement ne connaît pas de frontière. Ce fameux trou dans la couche d'ozone observé dans des régions autour du pôle sud, affectera la terre toute entière. Tout cela est tout petit dans l'univers. De même les pollutions atmosphériques produites par un pays donné affectent la qualité de l'air respiré par les autres. Comment les pluies acides de la Forêt noire, épargneraient-elles les Vosges, alors que leurs effets sont déjà parvenus à la forêt scandinave ? Les couchers de soleil en France sont modifiés actuellement par l'éruption en juin dernier du volcan Pinatubo aux Philippines.
- On pourrait citer d'innombrables exemples, d'autant plus que je vois ici bien des spécialistes qui connaissent ces problèmes infiniment mieux que moi, même si, après tout, je suis destiné à en souffrir autant qu'eux. Mais enfin vous les avez à l'esprit et je dois vous dire, j'ai été assez souvent hanté par ces problèmes.
C'est pour ces raisons qu'en mars 1989 alors que les Pays-Bas et la Norvège, rejoints maintenant par une quarantaine d'autres pays, s'étaient unis à la France, nous avons lancé en commun ce que l'on a appelé "l'appel de la Haye", qui propose à l'ensemble des Nations unies, la mise en place d'une autorité supranationale, ce qui a fait scandale. Une autorité supranationale pour l'environnement pourrait avoir des règles contraignantes qui heurteraient la puissance et l'orgueil nationaux de tel ou tel pays, de la majorité des pays. Cette autorité supranationale devrait faire respecter ses décisions ; il s'agirait de protéger l'atmosphère, ce qui n'est pourtant pas scandaleux.
- En 1992, nous agirons pour que cette autorité soit effectivement créée. Nous en parlerons partout, y compris à Rio : qu'elle bâtisse sa légitimité par sa compétence, par son indépendance, qu'elle mette en garde les responsables mondiaux politiques, économiques. Vous savez, l'imprécision et l'imprévoyance ne sont pas seulement le lot des hommes politiques. Il n'y a pas d'un côté ceux qui savent tout, ceux qui ne savent rien, ceux qui sentent tout, ceux qui ne sentent rien, ceux qui ont de bons sentiments, ceux qui ont de mauvais sentiments, ceux qui se consacrent à la politique et qui ont naturellement tout ce qui est mauvais, puis les autres qui seraient épargnés par les effets ordinaires de la nature humaine. C'est vrai que ces responsables ont besoin d'être alertés contre les menaces de tous ordres qui pèsent sur l'atmosphère, les océans, les forêts, bref la diversité biologique, la vie même. Or la nature a conçu d'invisibles équilibres, des liens entre les différentes espèces et les diverses régions du monde. Il s'agit de préserver ces équilibres. Pour cela, il faut mieux les connaître, il faut les rappeler et je vous suis infiniment reconnaissant lorsque je vois que vous consacrez une large part de votre temps et de votre énergie pour parvenir d'une part à percer ces secrets, et d'autre part à maîtriser ce qui jusqu'ici a été le grand désordre de nos sociétés.
Sans coopération entre les scientifiques, les écologistes, vos organisations, les industriels, les gouvernements, il n'y aura pas de solution. On a préconisé - en particulier la France - la création d'un certain nombre d'observatoires, participé à leur réalisation, je vais citer l'observatoire de la planète, l'observatoire du Sahara et du Sahel, les observatoires spatiaux, - satellite "Spot" -, plus généralement tous les instruments qui visent à mieux apprécier l'état de la planète. Alors, y a-t-il quelqu'un qui écoute ? C'est l'une des questions les plus pertinentes que vous ayez posées dans votre document. C'est vrai à quoi sert-il de parler si nul n'écoute ? Maintenant, il faut reconnaître qu'il y a beaucoup de gens qui parlent et qu'on n'a pas envie d'écouter. Ainsi, c'est en étant très attentif aux mouvements du monde entier que la France et l'Australie sont quand même parvenues à protéger - oh pour cinquante ans, enfin j'espère que le relais sera assuré - le continent antarctique | Je me souviens d'en avoir beaucoup discuté avant que ces décisions fussent prises avec le Commandant Cousteau.
Pendant ces quatre jours, l'attention de tous ceux qui s'intéressent à ces choses va être vraiment tournée vers vous, qui représentez, m'a-t-on dit, plus de cent pays. J'ai bien noté la force des deux interventions qui ont précédé la mienne. Je n'ai pas imaginé que vous étiez des gens à ne pas pousser plus loin l'offensive autour d'arguments très solides. Eh bien il faudra que les gouvernements et les organisations non gouvernementales françaises qui vous accueillent avec moi dans cette salle, écoutent votre message ; les organisations non gouvernementales françaises y sont naturellement disposées et nous, on essaye, car on ne peut se contenter de professions de foi. Vous fournissez beaucoup de travail. Vous avez une très réelle connaissance du terrain. On ne peut agir, selon le choix qui est le vôtre, sans imagination, et si l'expérience s'y ajoute, comme cela commence d'être le cas, je pense que nous serons en mesure de bâtir en commun les instruments politiques, juridiques et financiers qui correspondront aux besoins. Je pense que vous ne devrez pas seulement pour cela aiguillonner les autres. Parce qu'il faut commencer par clarifier la hiérarchie des problèmes, les aborder de la façon la plus méthodique et concrète, et travailler ensemble autant qu'on le pourra. Au bout du compte, c'est une prise de conscience d'une importance incomparable. On parle toujours de l'homme et de la nature. Mais enfin, l'homme c'est la nature | Détruire l'une, c'est détruire l'autre. Comme si on pouvait les séparer, nous qui vivons sur cette terre, qui respirons cet air. Et les réponses à apporter pour que ceci vive, pour que cela survive | On a besoin de votre vigilance. J'ai l'impression qu'on peut y compter à vous voir et à vous entendre. Je souhaite donc à vos travaux pleine réussite, ainsi que le retentissement qui conviendra. Vraiment, la manière dont le comité international de pilotage a préparé cette conférence est assez remarquable et cela laisse bien augurer de la manière dont sera préparé le sommet de Rio. En tout cas, mon pays essayera de vous apporter son concours, son soutien. M. Brice Lalonde, ici présent, ministre de l'environnement, en aura la charge principale puisque chargé d'organiser cette conférence avec ses collègues du gouvernement français, il aura à suivre de près ces travaux, ces conférences et aura pour mission de pousser le gouvernement et les institutions publiques françaises à mettre en oeuvre ce qui aura été décidé.
- Mesdames et messieurs et spécialement, madame la présidente de la séance et vous qui représentez l'organisation des Nations unies, je vous remercie. Certains sont venus de très loin, leur effort est méritoire. Mais je pense que cela valait la peine ; en tout cas j'espère que vous allez le démontrer par la qualité de vos travaux. Moi, il me reste à vous dire : bon courage |

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