Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la fascination de Venise et la mobilisation des intellectuels pour la philosophie, lors de la remise du diplôme de docteur "Honoris Causa", Venise le 27 avril 1992. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la fascination de Venise et la mobilisation des intellectuels pour la philosophie, lors de la remise du diplôme de docteur "Honoris Causa", Venise le 27 avril 1992.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Remise du diplôme de docteur "Honoris Causa" par l'université de Venise (Italie) le 27 avril 1992

ti : Mesdames et messieurs,
- Je remercie l'Université de Venise de l'honneur qu'elle me fait, comme je remercie son recteur, M. le professeur Giovanni, Castellani, le président de la faculté des lettres et de philosophie, M. Luigi Ruggiu et M. le professeur Mario Ruggenini pour leurs aimables et remarquables paroles d'accueil.
- Je suis sensible à la présence, parmi beaucoup d'autres personnalités que je salue, de M. Gianni de Michelis, ministre des Affaires étrangères de la République italienne et l'un des artisans, l'un des bâtisseurs de la construction européenne - que je rencontre souvent à ce titre - ainsi qu'à la présence de MM. Ugo Bergamo, maire de Venise, Crémonèsè, président de la Gente régionale et Cararo, président du conseil régional.
- Bien que je n'en sois pas ordinairement friand, ce diplôme et cette cérémonie me touchent parce que c'est Venise, parce que c'est l'Italie, parce que nous sommes ici en un point majeur de l'une des civilisations les plus achevées de l'histoire des hommes. En me nommant aujourd'hui dans l'enceinte de votre Université docteur en philosophie "Honoris Causa" vous m'offrez la joie d'être ici parmi vous et d'avoir franchi la distance, brève au regard des moyens modernes de communication, mais immense par l'itinéraire de l'esprit, à travers les formes de l'art et les systèmes de pensée, la distance qui mène - d'où que l'on vienne - jusqu'à cette ville, la vôtre, à elle seule façon de voir, de sentir, d'expliquer, d'inventer, bref d'avancer de merveilles en merveilles, et du bruit au silence.
On a trop souvent chanté Venise, ce rêve de pierres où la terre, le ciel et l'eau incitent à passer par tous les cercles de la mélancolie et de l'exaltation pour atteindre l'endroit exact où l'âme s'immobilise dans la contemplation. On a trop souvent chargé notre mémoire d'images et de mots pour que j'aie l'outrecuidance d'y ajouter quoi que ce soit.
- Qui n'a en effet éprouvé comme moi le bonheur simple du promeneur, se perdre dans les ruelles qui semblent s'ignorer et qui composent cependant la plus savante géographie, surprendre un jardin odorant de glycines, recevoir le choc que vous donne la ligne d'un toit, la couleur d'un mur, la tendre lassitude des ocres, parcourir ses places, rencontrer ses églises, ses palais où l'on ne sait qui l'emporte de la prière ou de l'orgueil avec soudain ces espaces qui s'ouvrent sur la rive d'en face et, si l'on veut bien regarder au-delà, sur le monde d'en face ; incitation aux échanges, au voyage, à la conquête et à la découverte là où s'accomplit le génie vénitien.
Mais avant de revenir sur ce charme à la fois évident et secret, sur cette fascination, je désire aborder les raisons qui me valent l'honneur d'être admis en votre compagnie. J'ai cru comprendre et j'ai bien entendu que vous aviez retenu pour justifier ce choix l'engagement que j'ai pris en 1981 pour le maintien et le développement de l'enseignement de la philosophie en France aussi bien dans les lycées que dans les facultés à un moment où précisément les philosophes en craignaient l'effacement tant dans son statut de discipline à part entière que dans sa vocation critique à penser le monde et si possible à le transformer.
- Certains s'en souviennent, il y eut à l'époque dans mon pays, vous l'avez rappelé, mobilisation des intellectuels pour la philosophie. C'est vrai qu'en notre temps obnubilé par la vitesse, en proie à la multiplication des savoirs hétérogènes, à la présence toujours plus obsédante des nouvelles technologies qui mettent à mal nos repères et nous menacent d'une déperdition de sens, il m'a paru impératif de lui rendre sa place non seulement comme enseignement des maîtres du passé mais aussi comme explication du présent et pourquoi pas, comme exigence d'une éthique pour l'avenir de notre société. Il y eut alors formation d'un groupe de philosophes, convocation d'états généraux, appel d'intellectuels, publication de débats. D'un coup, les philosophes, dans leur combat, se sentirent plus fort de la force qu'ils constituaient, de la solidarité qu'ils se découvraient et le lien de plus en plus évident - par sa vertu retrouvée de redéfinition - que la philosophie trace entre l'art, la littérature, la sociologie, les sciences, la vie des hommes, la vie des choses. Elle redevenait garante de libertés, d'autonomie et de rigueur, elle s'obligeait par là même à se réinventer en ce croisement de deux siècles, le nôtre qui s'achève et l'autre celui qui vient déjà à portée de la voix.
- Cet immense labeur intellectuel et moral déboucha sur la création en octobre 1983 du Collège de philosophie. Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye, Paul Ricoeur, Michel Serres, Vladimir Jankélévitch participèrent activement au mouvement qui continue de féconder de nombreuses disciplines et qui poussa nombre de penseurs à délivrer un enseignement culturel à dimension européenne et à réfléchir sur les nouveaux domaines livrés à leurs réflexions.
Mais revenons à Venise, à l'amour de Venise sans quitter pour autant la philosophie, qui peut et doit être aussi apprentissage de sagesse et apprentissage de beauté. J'ai cédé comme beaucoup de Français à l'amour de l'Italie. Que l'on me permette de faire mien cet aveu de Stendhal que je cite : "J'éprouve un charme dans ce pays dont je ne puis me rendre compte : c'est comme de l'amour. Il m'arrive de dire à propos de rien : mon Dieu | que j'ai bien fait de venir en Italie". C'est vrai, j'éprouve moi aussi cette ouverture du coeur qui provoque l'enchantement, qui stimule le désir de connaissance. Venise, une sorte d'abstraction lyrique, pôle d'attraction de l'Occident, terre d'élection pour la vie des lettres et des arts. Venise n'a pas cessé depuis sa fondation d'attiser les convoitises de l'Europe cultivée, oui Venise sans terre, sans eau, qui a conquis sa liberté et son indépendance en s'installant loin de Padoue sur un espace qu'elle s'est construit elle-même et qu'elle a défendu - c'est le cas de le dire - contre vents et marées. Chateaubriand qui aurait voulu y terminer ses "Mémoires d'outre-tombe" l'a célébré à sa manière : "Venise épouse de l'Adriatique et dominatrice des mers qui donnait des empereurs à Constantinople et des rois à la Crête, de qui les monarques tenaient à être les citoyens. Venise, République au milieu de l'Europe féodale qui servait de bouclier à la chrétienté, Venise planteuse de lions, Venise dont les doges étaient des savants et les marchands des chevaliers, Venise qui terrassait l'Orient". Ce style qui se fait éloquence, épique et lyrique à la fois, exprime assez bien cependant les prestiges et les sortilèges que suscitent Venise où se succèdérent tant de philosophes, d'écrivains, d'esthètes, d'historiens, d'artistes, de poètes. Beaucoup vous le savez cédèrent à sa magie, fût-ce en s'offusquant de sa trop grande liberté. Je pense à Montesquieu qui confiait : "mes yeux sont très satisfaits à Venise, mon coeur et mon esprit ne le sont point. Je n'aime pas une ville où rien n'engage à se rendre aimable ni vertueux".
- Bien entendu chacun jugera à sa guise mais l'amour de Venise chez les Français a cuminé au 19ème siècle : "Venise, perle de l'Italie, Venise grande conque céleste". On va jusqu'à se demander avec Hypolyte Taine pourquoi on n'est pas venu ici tout de suite et on jure que l'on y reviendra. Ainsi chacun possède sa Venise, ses itinéraires, sa saison préférée, son Palais favori, son angle de lumière. A chacun ses manies | Théophile Gauthier aime San Marco, temple du verbe, Chateaubriand le monastère de Murano, George Sand s'est choisi un endroit délicieux pour dormir, un perron de marbre proche des jardins du vice-roi, Henri de Régnier goûte au café Florian tous les jours à cinq heures et je n'oublie pas Paul Morand qui plutôt qu'un séminaire de Morbidezza fit de Venise son école d'énergie et pas davantage, Marcel Proust qui fît de la Cité des Doges le symbole de l'indépendance et de l'affranchissement, symbolisé par la confusion des éléments : "L'on ne sait où finit la terre, où commence l'eau dit Elstir à Albertine dans "La recherche".
Ouvrir les yeux suffit, mesdames et messieurs, pour en comprendre la richesse. Ici dès le 15ème siècle les disciplines humanistes furent à l'honneur et les académies se multiplièrent alentour : une académie des sciences, des belles lettres, des langues, d'histoire de l'art. Des universités, des collèges, des imprimeries y virent le jour prenant place dans le prodigieux mouvement d'effervescence culturelle qui devait alors saisir l'Italie tout entière. Douze académies à Ferrare, quatorze à Bologne, seize à Sienne, une académie qui se dévouait à Platon, l'autre à son disciple Aristote. On y discutait des mérites comparés de l'ancienne philosophie et de celle qu'on appelait déjà moderne.
- A Venise, comme à Bologne une de ces sociétés veillait spécialement sur l'imprimerie, la beauté du papier, la fonte des caractères, la correction des épreuves, sur tout ce qui pouvait contribuer à la perfection de nouvelles éditions.
- Mais j'abrège, on n'on finirait pas d'énumérer les apports de cette ville. Cela fait bien des raisons, messieurs, pour moi en tout cas d'être fier de ce titre que vous venez de m'accorder.
Or, parmi les motifs qui fondent cette distinction, il y aurait, m'a-t-on dit, le combat que j'ai mené pour la culture dans mon pays, dès le début de mon premier septennat. Il est vrai qu'en 1981 j'ai demandé à mon gouvernement de dégager les crédits nécessaires à la réalisation de ce dessein. Non seulement 1 % du budget de l'Etat devait être consacré à la culture, mais encore celle-ci était réintroduite parmi les objectifs de notre plan quinquennal. Il me semblait que chef de l'Etat, mon devoir était d'exalter la France d'aujourd'hui dans la fidélité à l'apport des siècles qui l'ont faite.
- A cette fin, la volonté politique n'eut rien pu sans les moyens de l'action. Encore convenait-il de s'en tenir à une ligne précise : pas la culture pour la Culture, pas la simple juxtaposition d'événements-spectacles et d'initiatives plus ou moins abouties, mais un vaste projet d'accession au savoir.
- C'est pourquoi j'ai notamment poursuivi, en élargissant l'oeuvre de mes prédécesseurs, initiateurs de Beaubourg, du musée d'Orsay, du musée des Sciences et des Techniques, et lancé de grands chantiers à Paris et en province où se sont épanouis et parfois réveillés la passion de construire, les plus hautes techniques, l'artisanat d'art, des plus humbles aux plus grands métiers ce qui n'était possible que par une politique de commandes publiques.
- Le premier devoir de l'Etat est de servir la connaissance. Est-il chose plus importante que le savoir ; outil indispensable de toute libération. Il n'est pas indifférent à cet égard d'observer que l'entreprise a été conduite pendant neuf ans, et ce n'est pas fini, par le même ministre, M. Jack Lang ; en ce domaine, comme en tant d'autres, la continuité est un bon auxiliaire.
- Mais, puisque j'ai parlé de libération, précisons que la plupart de nos projets, sinon tous, y compris la politique du Livre, et "La fureur de lire", ont déclenché d'âpres polémiques, - je ne sais, au demeurant, si vous en êtes indemnes -, et porté à l'extrême, l'intensité et la passion que l'on accorde en France aux enjeux culturels. Loin de m'en plaindre, je m'en réjouis. D'abord cela n'a fait plier en rien notre détermination, ensuite le débat a enrichi, comme tout débat, notre réflexion. J'ai tiré par exemple un vrai profit du livre-choc et fort nourrissant de M. Marc Fumaroli, Professeur au Collège de France, "l'Etat culturel", qui contestait radicalement la philosophie et les méthodes de notre action.
- Mais voilà, le mot "philosophie" qui réapparaît dans mon discours : c'est que, quoi qu'il paraisse, je ne m'en suis pas éloigné. On le comprendra, mieux d'ailleurs, dans cette ville où chaque pont traversé est comme un trait d'union entre les siècles et le génie multiple des hommes.
J'ai évoqué nos propres travaux en France, et vous l'avez fait, avec moi, avec prodigalité, messieurs, au long d'une décennie. Mais, qu'est-ce auprès de l'exaltation de Venise | Le plus rare accord que je connaisse entre l'oeuvre et les hommes est l'oeuvre de la nature. Je ne pense pas qu'il y ait d'inclination plus naturelle, de don plus répandu que celui d'inventer la beauté à mesure qu'avance le savoir. Beau sujet de méditation | A l'heure même où je m'exprime, à trois pas d'ici, ce sont Léonard de Vinci, les artistes de Pisanello à Tiépolo, les Canova, qui - dans des expositions qui succèdent à d'autres expositions dont le fil n'est jamais rompu -, nous en font la démonstration.
- Et que dirais-je pour conclure sinon que m'adressant à une institution qui incarne la tradition intellectuelle européenne, à Venise, où l'Europe s'est inventée aux alentours de l'an mille, juste à la jointure de deux univers - d'Occident et d'Orient - comment ne pas évoquer la plus grande aventure contemporaine de notre continent : celle que nous allons vivre ensemble à partir du traité de Maastricht. Certains historiens, comme Franco Gaëta, font de Venise le premier Etat moderne d'Europe. Un "Etat-Ville" avec déjà les traits que le lourd Etat territorial qui prévaudra partout, partout ailleurs, mettra des siècles à acquérir. Venise est donc à l'origine de l'invention de l'Europe même.
- De quelle façon les Vénitiens, - c'est une question que je vous pose -, le ressentent-ils ? L'interrogation hante l'esprit de chacun d'entre nous, chacun dans son propre pays. Pour ma part, j'ai choisi | Mais vous me fournissez l'occasion de rappeler que Venise, où toutes les techniques, tous les matériaux, et toutes les époques constituent une magistrale leçon d'harmonie, a pour vocation d'aimanter et de lier ensemble les peuples d'un continent dont elle est la fierté.
- "Jouer l'Italie entière, jouer l'Europe entière" écrivait Fernand Braudel il y a huit ans dans son livre sur Venise. J'ajouterais : "Jouer Venise |" Assurez sa survie, veillez à ses équilibres, magnifiez son éclat | Oui, sauver Venise | Ce sera préserver pour l'Europe qui se construit une façon inimitable de vivre et de penser. Une façon incomparable de créer qui se nomme, tout simplement, la "Beauté".
- Comme vous le voyez, mesdames et messieurs, la philosophie n'est pas loin.

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