Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à FR3 le 6 mai 1992, sur les prouesses architecturales et techniques de l'exposition universelle, le rayonnement de la France et la construction européenne, Séville le 6 mai 1992. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à FR3 le 6 mai 1992, sur les prouesses architecturales et techniques de l'exposition universelle, le rayonnement de la France et la construction européenne, Séville le 6 mai 1992.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage à Madrid (Espagne) et Séville à l'occasion de la journée de la France à l'Exposition universelle les 5 et 6 mai 1992

ti : QUESTION.- Nous vous remercions d'avoir répondu à l'invitation de FR3, chaîne nationale et européenne, présente aujourd'hui à l'occasion de la journée française. Nous vous remercions pour cet entretien qui nous permettra de mesurer l'importance et le symbole que cette exposition universelle 1992 revêt pour vous, pour notre pays la France, je dirais aussi pour l'Europe et pour le monde.
- Mais auparavant, permettez-nous, monsieur le Président, d'évoquer une triste actualité. Hier soir, à l'occasion d'une demi-finale de football, qui n'a pas eu lieu finalement, une tribune s'est écroulée dans le stade Furiani. Plusieurs personnes sont mortes, des centaines de Français sont blessés. Quel est votre sentiment sur ce drame ?
- LE PRESIDENT.- J'en ai été informé hier soir, alors que j'étais chez le Roi d'Espagne. Nous avions engagé une conversation qui portait précisément sur des éléments optimistes et heureux des relations entre nos deux pays, quand, soudain, la nouvelle nous est arrivée. J'ai bien entendu ressenti ce que tous les Français, et bien d'autres encore, ont éprouvé : une immense compassion, en même temps qu'un sentiment de fête gâchée, de vies brisées au moment même, au contraire, où l'on exalte le sport, cette sorte de communion populaire. Donc c'est un évènement terrible qui a endeuillé tout notre pays.
- QUESTION.- Cela peut passer pour de la fatalité, mais on a le sentiment que les capacités d'accueil ont été surévaluées.
- LE PRESIDENT.- Je ne peux pas apprécier les responsabilités. Une enquête a été ordonnée cette nuit et je me garderai bien de préjuger ces conclusions.
QUESTION.- La transition peut paraître délicate, passer de l'actualité à l'objet de cet entretien. Je rappelle, que nous nous trouvons sur le toit du pavillon espagnol, face au pavillon de France et à côté d'un immense cône, qui est le cône européen, plus élevé où les drapeaux de notre continent sont tous mêlés. Ce cône est beaucoup plus élevé que les deux pavillons espagnol et français. Est-ce que c'est délibéré ?
- LE PRESIDENT.- Je ne pense pas que ce soit délibéré, mais c'est une circonstance après tout symbolique. Le fait que nous soyons sur le toit du pavillon espagnol en face du pavillon français, tout à côté, dans l'environnement, du pavillon européen, on y retrouve l'essentiel des actions que nous menons actuellement.
- QUESTION.- Cela n'indique-t-il pas une volonté supranationale ? Le pavillon français ne va-t-il pas être étouffé par l'ombre du cône européen ?
- LE PRESIDENT.- Je ne pense pas. Vous avez vu le pavillon français ?
- QUESTION.- Magnifique.
- LE PRESIDENT.- Je pense qu'il est difficile de l'éclipser.
QUESTION.- Monsieur le Président, dans ce pavillon on retrouve des valeurs universelles que la France a toujours incarnées. Est-ce qu'aujourd'hui encore la France, ici à Séville, peut faire valoir ces valeurs ?
- LE PRESIDENT.- C'est ce qu'elle fait. Ce pavillon, je viens de le visiter à l'instant, donc j'ai encore les yeux et la tête absolument pleins des beautés que je viens de voir. D'abord l'architecture : au début, on a l'impression de ne rien voir puisque tout est clarté, vide apparent, bien entendu, miroir. C'est très aérien. C'est une réussite architecturale que je trouve personnellement remarquable. Mais l'invitation est à l'intérieur. A l'intérieur, on peut faire un rapide tracé de l'histoire de France, de l'histoire de l'écriture, de l'imprimerie, des arts. Quand on arrive au puits, alors c'est Paris, à tous les âges,... c'est une représentation absolument admirable. Et enfin le fameux puits d'images et ces images fantastiques qui nous sont données par ordinateur, par les plus grands spécialistes que nous connaissons et qui créent une extraordinaire poésie, qu'est la poésie de la science et de la nature.
- QUESTION.- Il y a ce voyage merveilleux et féérique que la France nous propose, voyage dans l'espace et dans le temps. Vous avez dit le puits, le puits d'images... Je crois que ces deux termes reflètent parfaitement notre époque. L'image, tout est richesse. Mais le puits peut indiquer une sorte d'angoisse...
- LE PRESIDENT.- Non, je pense pas. Je crois que c'est surtout une prouesse architecturale, une réalisation technique de haut vol. Je crois que c'est cela que ça signifie. Parce que, lorsque l'on est à l'intérieur et que l'on regarde dans ce puits on ne voit pas le puits. A cause des glaces qui sont là, s'étendent à l'infini toutes les images qui sont données par les films choisis, pour le bénéfice des visiteurs. On me dit que ceux qui viennent, et particulièrement les enfants, sont tellement enthousiastes que, s'adressant à eux-même, ils applaudissent.
- QUESTION.- Monsieur le Président, le pavillon français symbolise une culture qui se marie à une technologie. Est-ce que la technologie va donner accès à tous à cette technologie française ?
- LE PRESIDENT.- C'était contenu dans votre question précédente. Je crois que la réussite de ce pavillon, c'est qu'il allie précisément le témoignage du passé, des belles choses du passé certes, en même temps qu'une formidable projection sur ce que la science nous permet aujourd'hui de concevoir de l'avenir. Donc c'est un pavillon qui marque un pays, une civilisation, une technique en marche. Je suis très fier que ce soit la France qui symbolise aujourd'hui ce mouvement.
QUESTION.- Alors on a dit voyage dans le temps. On vient de parler de l'avenir. Il y a aussi le passé que vous avez évoqué à l'instant et il y a notamment l'accent mis sur les philosophes du XVIIIème : Rousseau et Voltaire.
- LE PRESIDENT.- Leurs pages avec leurs autographes sont côte-à-côte. Je ne sais pas ce qu'ils en auraient pensé ?
- QUESTION.- Alors vous, vous penchez de quel côté ? Du côté de Rousseau ou de Voltaire ?
- LE PRESIDENT.- Quand j'étais plus jeune, je penchais naturellement du côté de Rousseau. Aujourd'hui, à relire les admirables écrits de Voltaire, qui me paraissent être un des sommets de l'expression de la littérature française, j'ai une petite inclination pour Voltaire.
- QUESTION.- Et le contrat social, il n'est pas Rousseauiste aujourd'hui ?
- LE PRESIDENT.- Mais si, il y a beaucoup de choses. Vous n'allez pas m'entraîner dans une discussion à caractère littéraire. Ce que je veux dire, c'est que dans le message de Voltaire, lorsqu'il porte sur les grandes idées qui étaient celles du temps et qui sont projetées jusqu'à nous, l'expression est parfaite, admirable, donc exemplaire.
- QUESTION.- il y a une expression, "la nouvelle société", c'est le thème justement de cette bibliothèque. Est-ce que vous la reprendriez volontiers.
- LE PRESIDENT.- Je crois que c'est une expression très belle pour l'époque et un peu usée aujourd'hui. Donc je la reprendrais bien à mon compte si elle n'était pas déjà inventée.
- QUESTION.- Vous savez que le pavillon français restera sur le site de l'exposition. Après l'exposition, dans le projet Cartuja 93, il est fortement question d'en faire une bibliothèque. C'est un symbole qui doit vous agréer ?
- LE PRESIDENT.- En tout cas ce pavillon est fait pour durer. Beaucoup de ce que nous voyons là sera détruit pour laisser place à toute l'extension de la ville. Séville est déjà une grande ville dans l'histoire de l'Espagne et du monde. Mais je pense que le sort du pavillon français sera précisément de pérenniser les images que nous avons vues ce matin. Il restera là.
QUESTION.- Alors si vous le permettez, monsieur le Président, sortons de ce pavillon français et faisons un tour avec les mots dans cette immense tour de Babel, cet immense parc de Babel, où tous les pays du monde cohabitent dans une même ferveur technologique. On a le sentiment à visiter ce parc de Babel, que la machine fonctionne bien mais que l'homme échoue quelquefois. Et qu'il y a un contraste entre cette vitrine que le monde nous offre et les conflits en Bosnie-Herzégovine.
- LE PRESIDENT.- S'il n'y avait que cela | Et c'est déjà terrible. Oui, ce que vous avez dit est trop juste pour que je le reprenne. Cette espèce de contraste et de contradiction, souvent de malédiction... Mais je ne crois pas aux malédictions.
- Je crois que la capacité de l'homme finira par dominer les propres malheurs qu'il se forge à lui-même. Mais c'est vrai qu'entre cette sorte de perfection que la technique nous propose et les éternels ratages, retours arrière ou sanguinaires affrontements, il y a un immense fossé. Et le problème de la civilisation, c'est d'arriver à réduire ce fossé. C'est tout le travail sur lequel nous sommes engagés.
- QUESTION.- Pourquoi cet échec de l'homme ?
- LE PRESIDENT.- Pourquoi ? Les hommes sont des hommes. Ils n'ont pas été créés parfaits. Ils doivent conquérir sur eux-mêmes tous les progrès qu'ils doivent faire et d'abord les progrès intérieurs avant de penser au reste.
QUESTION.- Monsieur le Président, nous sommes au sud de l'Espagne, une région qui - on l'espère - va décoller grâce à cette Exposition universelle, mais toujours en Europe. Et, finalement, on a l'impression que ce sont toujours des nations privilégiées, occidentales ou le Japon qui ont organisé ces expositions universelles. Est-ce que ce n'est pas un signe de plus d'une fracture entre le Nord et le Sud ?
- LE PRESIDENT.- Je ne crois pas. D'abord il n'y a pas que des pavillons représentant les nations privilégiées par la richesse du sol ou par la hardiesse des techniques, par la chance de l'histoire. Il y a aussi beaucoup de pavillons qui représentent des pays dits du tiers monde ou qui connaissent de grandes difficultés. Il y a Cuba. Vous avez remarqué la beauté du pavillon de la Hongrie. Je veux dire que la Hongrie n'est évidemment pas un pays du tiers monde. Elle vient de traverser une période dans laquelle son appauvrissement pourrait laisser penser qu'elle vient de perdre beaucoup de temps dans le siècle. Eh bien non, elle est là très présente. Je crois qu'une exposition est faite pour cela. Maintenant qu'il y ait beaucoup à faire pour rattraper le retard des pays pauvres et le malheur des hommes qui y vivent, c'est une des tâches essentielles de tout responsable politique. Et pardonnez-moi de vous rappeler que je m'acharne à le répéter dans toutes les enceintes internationales et c'est souvent mal compris, parce que les gens restent fermés sur leurs biens. Les gens riches n'aiment pas souvent partager.
QUESTION.- Est-ce que cette exposition universelle, à votre avis, symbolise ce XXème siècle finissant, comme aurait dit Rousseau du sien, le XVIIIème, ou le XXIème siècle commençant ?
- LE PRESIDENT.- Plutôt le XXIème siècle commençant. C'est visible avec le choix des formes et le choix des techniques. C'est d'ailleurs fait pour cela une exposition. Toutes les expositions universelles ont été des projections et certaines se sont trompé de direction, d'autres ont réussi. J'espère que celle-ci réussira.
Mais puisque vous nous parliez tout à l'heure de l'Europe en raison même de la situation géographique dans laquelle nous sommes je voudrais vous dire que je trouve dans cette rapide visite en Espagne comme une sorte de réconfort, si j'en avais besoin. On sent à quel point ce pays a besoin et veut prendre part à la construction de l'Europe. Et comme c'est le choix de la France - et un choix déjà très ancien auquel ont participé pratiquement tous les responsables du pays - je me contente de m'inscrire dans la ligne déjà tracée en cherchant à la porter plus loin par l'acte décisif que représente le traité de Maastricht. Alors là je sens comme une formidable continuité de la politique française. Ce qui fait que la France aujourd'hui dispose d'un immense crédit en Europe et dans le monde parce qu'elle a su mener, souvent sans s'en apercevoir, une politique continue et solidaire pendant 40 ans.
- QUESTION.- Mais il y a comme un décalage ou un contraste entre la perception que vous observez quand vous voyagez à l'extérieur de la France et le doute ou les hésitations que certains Français...
- LE PRESIDENT.- Oui, cela c'est une autre affaire. C'est peut-être propre à notre tempérament. Les Français regardent cela du seuil de leur maison, et eux ils voient bien tout ce qui ne marche pas, ce dont ils souffrent dans leur vie quotidienne. C'est parfaitement compréhensible. De plus loin on voit les ensembles. L'ensemble est réussi, mais bien des détails ne le sont pas.
'LE PRESIDENT.- Je voudrais précisément que ce grand événement, l'ouverture à l'Assemblée nationale et donc au Parlement sur ce traité majeur qu'est le traité de Maastricht soit l'occasion de fournir au peuple français, mais aussi aux peuples d'Europe et bien au-delà dans le monde entier, le spectacle de la démocratie vivante. Il est normal que les opinions contraires s'expriment et donc s'opposent. C'est normal et il faut faire la part juste à toutes les expressions qui contestent le projet que le gouvernement soumet au Parlement. Je trouve cela normal.
- QUESTION.- Les idées de Philippe Seguin ne vous choquent pas ?
- LE PRESIDENT.- Elles ne me choquent pas. Je ne les accepte pas. Je considère qu'elles expriment un véritable amour de la patrie mais qui ne s'est pas adapté aux conditions nouvelles qui feront que la patrie sera plus belle et plus grande demain dans un ensemble très vaste où nous nous trouverons, je l'espère, très à l'aise. Mais je trouve juste, légitime que cette pensée soit exprimée. Et parmi ceux qui sont pour, qui sont, je le pense, vraiment la grande majorité, la majorité au Parlement et l'immense majorité du pays, cela reste aussi à démontrer, mais c'est probable.
- QUESTION.- Sous forme de referendum ?
- LE PRESIDENT.- Nous en sommes à la révision de la Constitution. La voie parlementaire a été choisie, il faut que le parlementaire soit à l'aise dans ses vêtements et qu'il puisse débattre comme il voudra dès lors qu'il y a bonne volonté mutuelle. Et moi je souhaite vraiment que ce soit l'oeuvre de tous les Français et donc de toutes les fractions politiques, du moins de celles qui ont fait le choix de l'Europe et de l'agrandissement de nos perspectives historiques. Je ne voudrais pas que cela soit un prétexte à un chipotage permanent.
- QUESTION.- Donc ne pas mélanger deux débats.
- LE PRESIDENT.- En tout cas le gouvernemet y est disposé. J'en ai beaucoup parlé au Premier ministre et aux ministres compétents qui aujourd'hui et pendant quelques jours encore vont débattre avec les députés, demain avec les sénateurs. Nous avons fait le choix de l'esprit le plus ouvert et du mouvement national le plus large, parce que c'est la France et c'est le bien de tous qui sont en jeu.
- QUESTION.- Et vous sentez qu'un consensus est en train de se dessiner finalement, malgré les appréhensions ?
- LE PRESIDENT.- Un consensus majoritaire, je le crois.
QUESTION.- Monsieur le Président, merci pour cet entretien que vous venez d'accorder à FR3. Un parallèle est souvent fait entre les nouveau monde découvert par Christophe Colomb et le nouveau monde qu'on nous propose aujourd'hui. Etes-vous bien sûr qu'on pourra dessiner nos nouvelles frontières, aussi bien en France qu'en Europe, pour demain ?
- LE PRESIDENT.- Oui, je le crois tout à fait. L'aventure de Christophe Colomb est l'alliance de la science de la navigation et de l'audace. Parce qu'après tout il pensait qu'il allait en Chine pour retrouver les Indes et il tombe sur ce continent inconnu qui était déjà découvert par d'autres, mais enfin on ne le savait pas. Là, maintenant, à cette orée du XXIème siècle, il y a à faire comme cela, un saut qualitatif dans la civilisation des hommes. Cette exposition y a participé. Je crois pouvoir dire vraiment, simplement, que c'est le sens profond de tout l'effort que nous conduisons à l'heure actuelle en France.
QUESTION.- Un dernier mot, monsieur le Président. Je vous ai bien écouté. Je sens bien votre enthousiasme pour l'idée européenne. Pourquoi cet enthousiasme ne serait-il pas ponctué, confirmé par le même enthousiasme du peuple français et pas seulement du Parlement ?
- LE PRESIDENT.- Je le souhaite. Le Parlement, il faut bien penser à cela, est fait pour exprimer les volontés du peuple français. C'est tout le sens de la démocratie dans lequel nous sommes. Mais il est bon que parfois, de temps à autre, ce soit le peuple lui-même, sur des questions simples et fortes qui choisisse. Pour l'instant c'est l'heure du Parlement...
- QUESTION.- Mais ce n'est pas exclu, j'ai bien compris.
- LE PRESIDENT.- Ne me faites pas revenir là-dessus. Ce n'est naturellement pas exclu puisqu'il faut que le traité soit adopté, du moins il le faut, dans mon esprit et dans ma volonté.

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