Allocution de M. François Mitterrand, président de la République, sur la souveraineté et l'identité culturelle lettones, sur le problème du rapatriement des troupes soviétiques d'occupation et sur l'aide de la CEE et le soutien de la France à l'intégration de la Lettonie à l'Europe, Riga 15 mai 1992. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Allocution de M. François Mitterrand, président de la République, sur la souveraineté et l'identité culturelle lettones, sur le problème du rapatriement des troupes soviétiques d'occupation et sur l'aide de la CEE et le soutien de la France à l'intégration de la Lettonie à l'Europe, Riga 15 mai 1992.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage officiel dans les pays baltes (Lituanie, Estonie, Lettonie) du 13 au 15 mai 1992 ; déjeuner d'Etat à Riga

ti : Monsieur le Président,
- madame,
- Certaines nations se sont illustrées dans l'histoire par la gloire militaire, d'autres par la puissance économique, vous n'en êtes pas démunis mais on peut dire que la Lettonie a essentiellement survécu par sa culture. Non pas une culture élitiste réservée à quelques clercs mais la culture vivante, spontanée, celle d'un peuple, celle des paysans, des paysannes qui transmettaient de génération en génération les daïnas, poèmes venus du fond des âges, celle des jeunes gens et des jeunes filles qui n'ont jamais cessé de se retrouver pour chanter ensemble en letton la beauté de leur pays et leur amour de la liberté.
- Vous avez souvent, au cours des temps été dépouillés de vos terres, vous avez été privés de vos droits les plus élémentaires mais on est jamais parvenu à étouffer votre langue, à faire taire vos chansons. Votre attachement à votre identité ne vous a pas pourtant refermés sur vous-mêmes.
- Mais s'il s'agit de relations entre nous et entre nos cultures, je rappellerai qu'entre 1920 et 1940 nombreux furent vos écrivains qui publièrent en français, vos artistes qui séjournèrent à Paris. Un peu plus tard, dans une sombre période de votre histoire un épisode vaut d'être cité. C'était en 1947, un petit groupe d'écrivains, de poètes, de traducteurs, d'artistes "intellectuellement affamés" comme l'écrit Mme Iéva Lasé, une des rares survivantes de ce cénacle, ont décidé de se réunir chaque semaine pour des soirées littéraires où l'on parlait de Paul Valéry, d'André Gide ou de François Mauriac. En 1951 les membres de ce cercle ont été dénoncés, arrêtés, déportés dans des camps sibériens d'où beaucoup ne devaient jamais revenir ou ne revenir qu'après de nombreuses années et ce groupe s'appelait le "groupe français". Vous étiez tournés du côté de la France lorsque vous aviez besoin de culture et de liberté.
- Cette liberté, à l'heure où je m'exprime, vous, l'avez retrouvée, vous y avez mis beaucoup de courage et de ténacité et je puis dire que la France voudrait bien s'associer à l'entreprise de la Lettonie pour tirer maintenant les bienfaits de cette liberté.
- Je me permets de signaler au passage que la France n'a jamais reconnu à travers ces temps si difficiles l'abandon de votre souveraineté, ni l'annexion de votre pays.
La Lettonie ressuscitée est maintenant appelée à prendre sa place dans ce que l'on appelait par un terme un peu désuet "le concert des nations". Elle est entrée aux Nations unies, elle participe ou est sur le point de participer aux organismes financiers internationaux. Le Conseil de l'Europe l'attend et la France sera heureuse de vous y accueillir. De la même façon nous sommes prêts à vous aider pour conclure avec la Communauté européenne un accord de commerce et de coopération qui, lorsque les progrès de votre réforme économique le permettront, devra se transformer en accord d'association.
- D'autre part, à Helsinki dans le cadre de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe qui devait conduire à la création de nouvelles structures, vous ferez bientôt entendre votre voix. Lorsqu'il s'agit d'assurer la maîtrise de votre sol à la disposition des institutions lettones, exécutives et législatives, et particulièrement sur le problème de l'armée étrangère, il est évident que pour la France, je l'ai dit ailleurs ces derniers jours, le droit est le même partout et la souveraineté dispose de ce droit.
J'ai également rappelé que la France était un pays ami de la Russie, que nous cherchons seulement à établir pour l'ensemble des partenaires européens une règle commune qui est celle du droit où chacun respecte les frontières de l'autre et sa souveraineté. Je parlerais de la même façon s'il s'agissait de la Russie et qu'un jour elle se trouve dans une situation de ce genre, ce qui n'est pas envisageable mais on ne sait jamais. La France a connu des situations de ce type, elle était reconnaissante à quiconque affirmait son droit et sa liberté. J'agis de même, en ayant le sentiment qu'un problème de cet ordre doit se régler par le dialogue et de préférence par le dialogue direct, bilatéral ; et si cela se révèle sinon impossible il faut du moins empêcher de multiples difficultés au travers des années, eh bien, il appartient aux instances internationales de rappeler les principes sur lesquels elles sont fondées.
Mais ce n'est pas le seul sujet sur lequel vous ayez à reconstruire, et le présent et l'avenir : vos institutions, votre administration, cela dépend de vous. Vous en avez une connaissance extrême, juridique et politique, et sachant qu'aujourd'hui le monde s'organise autour des principes démocratiques - victoire très remarquable dans un monde troublé - vous trouverez beaucoup d'exemples qui pourront vous inspirer. La France de toute façon est prête à contribuer à vos efforts, cela doit être débattu par nos gouvernements.
- Vous vous êtes lancés dans une politique ambitieuse de réforme économique, de privatisation particulièrement de la terre. On l'a souvent dit, les lois sont plus faciles à changer que les moeurs. Il faudra un long apprentissage pour parvenir à passer d'un type de société à un autre. Nous vous faisons confiance. Si vous avez besoin de diversifier vos courants d'échanges, l'Europe de la Communauté, particulièrement la France y sont pleinement disposées, d'autant plus, et vous le savez bien, que la Lettonie ne peut pas vivre, pas plus que nous d'ailleurs, en économie fermée.
- D'autant plus que la géographie et une longue tradition historique qui vous ont souvent dirigés du côté de notre pays vous offrent une chance particulière. Vous me le rappeliez tout à l'heure, il existait une sorte de privilège entre la Lettonie et la France pour tout ce qui touchait au trafic maritime. Et vous, vous êtes comme une sorte de porte d'accès pour vos voisins, vos grands voisins de l'Est en direction de la mer. Voilà déjà quelques domaines rapidement évoqués.
- Sur chacun de ces points, sans avoir besoin de me répéter, je répète qu'il n'est aucun secteur dans lequel la France ne puisse, d'une façon ou d'une autre, contribuer à votre redressement.
Mais, il est déjà un domaine - je reviens à mon préambule - où vous pouvez nous donner autant et plus que nous vous donnerons, c'est le champ de la culture qui est coeur de votre identité nationale mais aussi de nos relations. Outre les daïnas que j'évoquais il y a un moment, qui sont tout de même l'expression, l'âme, de votre culture, je noterai sur un plan beaucoup plus général cette vigueur intellectuelle et artistique qui a fait rayonner votre capitale, Riga, dont la réputation n'est plus à rappeler. (et pardonnez ce bref retour à l'amour propre national, on l'appelait, particulièrement au début de ce siècle, le "Paris de la Baltique"). Je veux parler des intellectuels, des artistes de cette génération de peintres qui au temps de l'indépendance, à l'époque où l'on pouvait voyager librement, fit précisément de Paris sa terre d'élection.
- Mais il y a aussi notre langue qui, pour nous, est un bien fort précieux. Nous avions une position privilégiée parmi vous, tout en connaissant les rudes concurrences qui s'exercent et qui ne sont pas toutes d'ordre culturel mais qui reposent souvent sur un support économique. Je souhaiterais très vivement que la langue française, que l'on étudie en Lettonie, mais trop peu pour l'instant, n'y soit plus une langue réservée au petit nombre. Il y a des établissements que l'on appelle dans le langage universitaire des établissements d'excellence, mais il faut que le français puisse apparaître ici non pas seulement comme la langue de l'aristocratie du XVIIIème siècle dans l'Europe entière, du XIXème en particulier chez vous, mais comme la langue d'un pays moderne et dynamique, le nôtre aujourd'hui, la France, quatrième puissance industrielle et économique de la planète, alors que nous représentons cinquante-huit millions d'habitants, ce qui est peu de choses auprès des grandes concentrations de population.
- J'ajoute que cela ne peut se faire simplement, pas à sens unique et qu'il faut aussi que nos universités s'ouvrent davantage à votre forme de culture nationale. Nos échanges y gagneront, notre connaissance mutuelle aussi. Je rêve d'un moment où comme dans les années trente, artistes, créateurs de toute sorte reprendront le chemin de la France. Certains s'y sont déjà rendus spontanément sans s'être entourés de précautions financières et donc dans des conditions difficiles. D'autres ont pu bénéficier de notre aide qui devrait s'élargir : des cinéastes qui ont tourné à Paris des journaux de voyage, qui ont été choisis comme membres des jurys de certains de nos festivals, les réalisateurs les plus connus du cinéma letton étaient présents au mois de mars, au festival de Rouen. Et d'autres plus importants encore vous attendent. Les traducteurs sont au travail, nos musicologues ont déjà rendu visite à vos salles de concerts, à vos églises. Les commissaires d'expositions préparent des expositions. Voilà bien des témoignages vécus et qui marquent la réalité d'une coopération sur un terrain solide. Vous pouvez être assurés que les services de notre ambassade, inaugurée aujourd'hui, vous faciliteront la tâche.
Voilà, je n'ai pu répondre à toutes vos questions, monsieur le Président. Je n'oublie pas ce qui est demandé dans plusieurs pays baltes et qui vise les ambassades à Paris. Il est vrai que si l'on a préservé le droit par la reconnaissance permanente de vos souverainetés, et si l'on a préservé les intérêts matériels de ceux qui nous ont confié leur or retrouvé intact avec des dispositions supplémentaires que le temps a apportées à ce patrimoine déposé dans notre banque de France, l'on a disposé trop légèrement de certains de vos locaux dans notre capitale.
- L'enchainement s'est ainsi produit d'abord avec l'occupation allemande - mais là c'était la force - ensuite l'habitude, et la mauvaise habitude prise non point par la force mais par la diplomatie, à l'égard des autorités soviétiques. Le deuxième mouvement n'a pas annulé le premier mais l'a aggravé et ce n'est pas la décision dont je suis le plus fier au nom de mon pays.
Mais enfin, vous le voyez, nous sommes là à vos côtés, je vous rends - avec ceux qui ont bien voulu m'accompagner dans ce voyage, représentants éminents de notre patrie - la visite que vous avez faite à Paris lors de la signature du traité qui porte le nom de cette ville et que nous considérons cette fois-ci avec la plus grande fierté. Après tout, l'Europe de la division, l'Europe de la séparation en deux blocs, l'Europe héritage de la guerre a vu cette période se refermer pour s'ouvrir sur le dialogue de tous les Européens et leur coopération : cela avait commencé - c'est une expression facile à comprendre - à Yalta et cela s'est clos à Paris. Vous étiez le bienvenu lorsque vous vous êtes trouvé avec moi devant la table où ont été signés ces actes majeurs au palais de l'Elysée puisque la France est détentrice du dépôt de ces accords.
- Nous sommes venus à notre tour confirmer ces dispositions, ici à Riga. Eh bien continuons, et qu'à travers les années qui viennent ces échanges se multiplient. Nous examinerons de quelle façon bâtir l'Europe et notre Communauté, de quelle façon en garantir la paix et nos frontières mais aussi de quelle façon nous associer et nous entendre pour la construction commune qui seule vaut la peine et qui donnera une loi, enfin, une loi pour le respect du droit des gens et de la liberté des peuples sur notre continent tout entier.
- Comme vous le voyez, monsieur le Président, madame et vous mesdames et messieurs, selon une expression française, nous avons du "pain sur la planche". On n'arrive jamais au bout d'aussi vastes constructions mais que chacun apporte sa part d'effort, y mette son idéal et avance sur ce chemin, cela est à la mesure d'une vie humaine et d'une génération.
- Voilà le travail de la nôtre, une génération qui durera après moi mais dont je sais que les rudes leçons issues de deux guerres mondiales resteront la règle qui conduira leur décision et qui inspirera leur conscience.

Rechercher