Déclaration de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, sur la politique industrielle, à Paris le 22 octobre 1992. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, sur la politique industrielle, à Paris le 22 octobre 1992.

Personnalité, fonction : BEREGOVOY Pierre.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Ouverture des rencontres de l'industrie à la Cité des sciences de La Villette à Paris le 22 octobre 1992

ti : Monsieur le Ministre,
Messieurs les Députés,
Messieurs les Présidents,
Mesdames,
Messieurs,


Dominique STRAUSS-KAHN vous a réunis aujourd'hui pour débattre du rôle de l'industrie dans notre société.

L'importance du sujet est illustrée par le nombre, la diversité et la qualité des participants. L'originalité de la

méthode mérite également d'être relevée. Ce colloque est l'aboutissement d'une série de débats en province, qui ont

permis aux chefs d'entreprises présents sur le terrain de s'exprimer.

La France a besoin d'une industrie puissante. C'est une évidence que je rappelle et j'en suis bien conscient.

J'ajoute, ce qui est tout aussi évident, excusez-m'en, qu'il n'y a pas d'industrie puissante sans compétitivité.

Compétitivité par les prix, par la qualité, par la taille et par l'Europe. C'est cela la politique industrielle du

gouvernement.


I - LA COMPETITIVITE PRIX

La politique économique du Gouvernement vise à améliorer la compétitivité prix des entreprises en limitant

l'augmentation de leurs coûts de production et en leur permettant ainsi de gagner des parts de marché.

* La France a d'abord la plus faible inflation des cinq grands pays européens. Les mécanismes du système monétaire

européen jouent donc en faveur des entreprises françaises.

On me dit "nous avons perdu cet avantage de compétitivité avec les dévaluations des autres". C'est oublier que les

pays du noyau dur du SME, ceux dont la parité des changes est quasi-fixe, représentent plus de la moitié de notre

commerce européen. C'est omettre surtout que les pays ayant dévalué n'ont fait que rattraper le handicap de

compétitivité accumulé depuis cinq ans, et qui risque de réapparaître rapidement avec l'accélération de

l'inflation. Quant à prétendre que la dévaluation permet une détente des taux d'intérêts, demandez aux Italiens

leur avis : si M. AMATTO souhaite au contraire rentrer très rapidement dans le mécanisme de change et stabiliser la

lire, c'est précisément pour pouvoir baisser ses taux.

Les résultats parlent d'eux-mêmes. La France a aujourd'hui une balance commerciale positive, on le doit à la

politique mise en oeuvre.

* Ne nous laissons pas prendre non plus aux charmes de la dévaluation. Les beaux raisonnements du parti de la

dévaluation ne résistent pas au verdict de l'histoire. L'Allemagne a bâti sa puissance industrielle sur un Deutsche

Mark fort. Les dévaluations à répétition du franc, dans le passé, n'ont pas diminué dans le passé notre

déséquilibre commercial avec la RFA, bien au contraire.

Le choix d'une monnaie forte, c'est celui de l'Europe. Elle ne se ferait pas si le Franc n'était pas solide face au

Deutsche Mark. C'est le choix de la libération des mouvements de capitaux qui est une liberté supplémentaire pour

les entreprises.

Le franc a résisté aux épreuves de la récente tourmente monétaire. Nos taux longs se situent parmi les plus bas de

l'Europe des douze. C'est en maintenant la confiance des investisseurs dans la solidité de notre monnaie que nous

baisserons le coût de l'argent.

* La maîtrise des déficits publics est le troisième élément de cette politique macro-économique de compétitivité.

Elle exerce une pression à la baisse sur les taux d'intérêts en limitant la ponction qu'exercent les dépenses

publiques sur l'épargne nationale. Elle nourrit les allégements fiscaux.

La France a le plus faible déficit public des grands pays européens. Le poids des prélèvements fiscaux et sociaux

en 1993 sera le plus bas depuis dix ans. La France est à peu près le seul pays industrialisé à n'avoir pas alourdi

sa fiscalité au moment où le ralentissement de la croissance réduit les recettes fiscales.

Le pari de cette politique économique de compétitivité est largement gagné. Pour la troisième année consécutive,

nous bénéficierons d'une croissance supérieure à la moyenne des pays industrialisés. Et le chômage, chacun le sait,

n'est pas la conséquence de notre politique économique, mais pour l'essentiel du ralentissement de la croissance

mondiale.

La bataille économique se gagnera par la compétitivité, pas par la facilité. Notre pays a suffisamment souffert

dans le passé de ce cycle infernal qui nous mène, de proche en proche, à la détérioration de la balance des

paiements, l'inflation, la dévaluation, et pour finir le plan d'austérité.

C'est parce que nous voulons éviter l'austérité que nous refusons la facilité. Pas d'austérité pour ne pas

compromettre la croissance d'aujourd'hui. Pas de facilité pour ne pas hypothéquer la croissance de demain. Ce n'est

pas de "stop and go" dont ont besoin nos entreprises, mais d'une politique économique stable et persévérante.


Il – COMPETITIVITE-QUALITE

Pour gagner, l'industrie doit concevoir, financer et vendre des produits moins chers, mais aussi de bons produits.

* Cela suppose d'abord un investissement dans la formation. Une entreprise industrielle sur deux éprouve des

difficultés de recrutement tandis que 90.000 jeunes sortent chaque année du système éducatif, sans diplôme et sans

formation, pour s'inscrire sur les listes du chômage. C'est trois fois moins qu'en 1981 mais ce n'est toujours pas

acceptable.

C'est pourquoi l'Etat a engagé une profonde rénovation du système éducatif. 40.000 postes d'enseignants ont été

créés depuis 1988. Le doublement d'ici 1993 du nombre d'ingénieurs formés permettra d'effacer le retard avec

l'Allemagne. Aujourd'hui, l'Etat dépense 1 franc sur 5 pour l'éducation.

Mais l'Etat seul n'y suffira pas. Le crédit d'impôt-formation a été créé pour stimuler l'initiative industrielle.

Il reste à développer un nouveau partenariat entre l'Education Nationale et les entreprises. C'est tout le sens de

la loi sur l'apprentissage adoptée en juillet 92 et du crédit d'impôt apprentissage qui l'accompagnera. La

formation en alternance, le tutorat constituent des gisements de compétences qui ont été insuffisamment explorés à

ce jour. J'en appelle à toutes les initiatives pour développer ces nouvelles passerelles entre l'industrie et

l'éducation.

* Les capitaux sont le nerf de la bataille économique, et l'investissement qu'ils financent le moyen d'améliorer la

qualité des produits.

Les entreprises ont d'abord retrouvé leur capacité d'autofinancement avec la libération des prix industriels, que

j'ai réalisée en 1985, celle des changes et des marchés financiers. Les allégements d'impôts ont joué également un

rôle primordial. Depuis juillet 1988, ils atteignent, pour les entreprises, 48 MdsF en année pleine, et l'industrie

en a été la première bénéficiaire. Cela vaut, et bien au-delà, toutes les aides à l'investissement réclamées çà et

là.

Une réforme en profondeur de l'impôt sur les sociétés dote notre pays d'une des fiscalités d'entreprises les plus

attractives d'Europe, parce qu'elle atteint la neutralité fiscale entre le recours à l'endettement et aux fonds

propres, entre la sphère productive et la sphère financière de l'entreprise.

* La bataille commerciale, aujourd'hui, est une bataille technologique. C'est par l'innovation, chaque jour, que

les cartes sont redistribuées.

Dans l'effort de recherche industrielle, l'État joue pleinement son rôle parce qu'il dispose du remarquable

potentiel des laboratoires publics, et parce que la recherche, investissement pour l'avenir dont la rentabilité

n'est pas immédiate, doit être préservée des arbitrages à court terme.

Depuis 1988 la croissance des soutiens publics dépasse 8 % par an. En 1993, près de 13 MdsF seront alloués par

l'Etat à la recherche des entreprises. Le Ministère de l'Industrie jour un rôle central dans ce dispositif. Le

budget pour 1993, que Dominique Strauss-Kahn présentera prochainement au Parlement comprend une hausse de près de

14 % des crédits de recherche industrielle.

L'initiative industrielle est pleinement respectée. Le crédit d'impôt recherche, qui sera renouvelé pour 3 ans,

laisse l'entreprise seule arbitre de ses priorités. EUREKA, que la France a lancé, fonde la coopération

technologique européenne sur le volontariat.

* Mais la compétitivité-qualité, c'est aussi la capacité de l'industrie à conquérir de nouveaux marchés.

Nos entreprises y réussissent bien. La France est le quatrième exportateur mondial. L'Etat y prend sa part, en

dépensant chaque année une vingtaine de milliards de francs pour aider les exportations.

C'est précisément parce que notre industrie est largement présente sur les marchés extérieurs que nous devons

définitivement renoncer au protectionnisme. Il ne s'agit pas de désarmer unilatéralement nos barrières, mais

d'obtenir des engagements réciproques de démantèlement. Il ne s'agit pas non plus pour l'Etat de se retirer et

laisser libre cours à la concurrence sauvage, mais d'établir des règles du jeu claires et internationalement

reconnues, permettant à une concurrence saine et loyale, et à elle seule, de s'exercer.


III - COMPETITIVITE-TAILLE

La troisième dimension de notre politique de compétitivité, c'est la capacité de jouer de toutes les palettes de

notre tissu industriel : la force des grands groupes, l'agilité des PMI.

* La France compte des leaders européens et mondiaux dans presque tous les secteurs d'activité industrielle. L'Etat

dispose de leviers puissants pour aider les champions industriels : les marchés publics ; les grands contrats à

l'exportation, soutenus par l'Etat, qui représentent chaque année 120 MdsF de commandes et près de la moitié de

notre commerce de biens d'équipement ; les grands programmes technologiques qui ont bénéficié depuis 1988 de 13

MdsF d'aides à la recherche pour lancer 11 projets stratégiques comme le TGV, la voiture propre, ou Airbus.

* Mais, à côté des grands groupes, il y a les PMI qui apportent au tissu industriel les capacités de réaction

indispensables pour s'adapter aux évolutions du marché. Ce sont elles, aujourd'hui, qui créent l'emploi dans

l'industrie. On a comparé les PMI à des bataillons de fantassins. Mais il n'y a pas d'armée victorieuse sans

infanterie. En pensant aux nouveaux marchés acquis chaque jour par elles, je préférerais parler des chevau-légers

de la bataille économique.

Pourtant, nos PMI souffrent encore d'une taille trop petite. C'est notre faiblesse structurelle vis-à-vis de

l'économie allemande. C'est un handicap financier pour l'accès au crédit et l'amortissement des investissements.

C'est pourquoi il a été décidé de dégager une enveloppe de 26 MdsF de prêts CODEVI au taux privilégié de 8,75 %.

Par ailleurs, SOFARIS créera un fonds pour garantir 10 MdsF de prêts nouveaux à l'investissement. Cela s'ajoutera

aux 7500 aides accordées chaque année aux PMI par l'ANVAR, la COFACE et les CODEFI.


IV - LA COMPETITIVITE -EUROPE

Les Français se sont prononcés il y a quelques semaines en faveur du Traité d'Union Européenne. C'est également le

choix des chefs d'entreprises car l'Europe est le quatrième pilier de notre politique de compétitivité.

* D'abord, le marché unique fait gagner les entreprises françaises.

Avec ses 340 millions de consommateurs, la CEE représente de loin notre premier marché.

Le marché unique, c'est aussi l'énorme potentiel offert par l'ouverture des marchés publics : 4200 milliards de

francs, 16 % du PIB européen. Les entreprises françaises sont bien placées pour en profiter.

Le marché unique, c'est également l'opportunité offerte aux industriels européens d'imposer leur technologie par

l'intermédiaire des normes professionnelles. Le défi est devant vous : plus de 80 % des normes communautaires

restent encore à établir. C'est pourquoi le mouvement a décidé en 1990 d'étendre l'assiette du crédit d'impôt-

recherche aux dépenses de normalisation.

Il n'y aura pas de vrai marché unique sans monnaie unique. En supprimant le risque de change et les coûts de

transaction sur les monnaies, l'Union économique et monétaire allégera les charges des entreprises. En faisant de

l'Europe la première puissance monétaire du monde, l'Ecu nous apportera tous les avantages attachés à une monnaie

mondialement reconnue. Enfin, la coordination plus étroite des politiques économiques et monétaires assurera plus

de stabilité, et de croissance en Europe. Les entreprises sont les premières à souhaiter que plus jamais ne se

reproduisent les désordres monétaires de cet automne.

* Mais le marché unique ne saurait se résumer au démantèlement des frontières ; il doit se traduire par

l'édification d'une communauté d'intérêts industriels. Il faut faire de l'Europe un atout pour nos entreprises.

L'Europe doit affirmer une volonté industrielle. C'est pourquoi Dominique Strauss-Kahn a suggéré et obtenu que le

Traité de Maastricht comporte un volet consacré à la politique industrielle.

La CEE ne manque pas de compétences et d'outils pour cela : politique commerciale, politique de la concurrence,

politique de la recherche, etc.

Le premier devoir de la Commission à l'égard des entreprises est la fixation de règles du jeu claires pour le

fonctionnement du marché. Encore convient-il qu'elle prenne bien en compte les intérêts industriels. Il ne faut pas

confondre en effet économie de marché et anarchie ultra-libérale.

En matière commerciale, j'ai déjà indiqué que le démantèlement des entraves est un bon objectif. Mais la naïveté

doit être exclue et la réciprocité impérative. L'Europe est une terre ouverte, pas une terre offerte.

Le contrôle des aides publiques, celui des concentrations ou des monopoles ne doit pas subir une dérive juridique.

On ne peut pas balayer d'un trait de plume les monopoles du gaz et de l'électricité, dont la contribution à la

sécurité d'approvisionnement et à la protection des consommateurs est décisive. Il faut cesser de faire peser sur

les entreprises publiques, reconnues à part entière par le Traité de Rome, le soupçon permanent de concurrence

déloyale. C'est notamment vrai pour notre pays : les entreprises publiques participent à l'armature industrielle de

la France. Elles portent haut les couleurs de l'industrie française. L'Etat a su jouer son rôle d'actionnaire

stable, au profit de stratégies à long terme menées à l'abri des OPA. L'Etat a également assumé son devoir

financier : depuis 1988, les fonds propres du secteur public industriel se sont renforcés de plus de 150 MdsF. Aux

idéologues de la liquidation frénétique du patrimoine public, nous répondons par une gestion pragmatique, qui

combine alliances industrielles et ouvertures du capital au bénéfice de l'emploi. Mais revenons à l'Europe. Ne

reconstituons pas à Bruxelles ce dont nous ne voulons plus à Paris : une bureaucratie lourde et tatillonne, qui

tranche doctement des problèmes économiques sans dialogue avec les entreprises, ni contrôle politique. Oui, nous

sommes favorables à la concurrence, celle qui renforce la productivité de nos entreprises par le jeu d'une saine

émulation. Mais nous ne pouvons pas nous satisfaire d'une concurrence dont le résultat serait d'affaiblir nos

champions industriels. Sachons tirer les leçons du dossier DE HAVILAND.


CONCLUSION

L'industrie est partout. Elle assure le rayonnement international de la France. Elle est le socle de l'emploi. Elle

structure le tissu local. Le développement de la France et celui de ses entreprises sont indissociables.

Les entreprises ne réussiront leur développement qu'en l'inscrivant dans celui de la nation. De nouvelles

responsabilités leur échoient : l'aménagement du territoire, le changement social, la protection de l'environnement

... Le succès des entreprises ce n'est pas seulement celui des capitaines d'industrie, c'est celui de toutes leurs

équipes, dont il faut mobiliser les compétences et les initiatives. C'est aussi le fruit de la réconciliation de

l'industrie et de la société, la reconnaissance du profit au service de l'emploi, de l'investissement et de la

croissance.

C'est parce qu'il est responsable de l'avenir de la nation que l'Etat se préoccupe de l'industrie. Il ne s'agit pas

pour lui de faire le succès des entreprises à leur place, mais de faire son devoir, tout son devoir, avec jugement

et modestie, sans rien renier de ses obligations fondamentales.

Les débats qui vous réuniront pendant ces deux jours permettront, j'en suis certain, de mieux éclairer cette

mission.

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