Déclaration de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, sur la politique de l'emploi, Paris le 27 octobre 1992. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, sur la politique de l'emploi, Paris le 27 octobre 1992.

Personnalité, fonction : BEREGOVOY Pierre.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Assises de l'emploi organisées par Le Monde à l'UNESCO le 27 octobre 1992

ti : Je souhaite tout d'abord remercier M. LESOURNE, le Journal Le Monde et l'ensemble des organisateurs de ce colloque.

L'emploi est une question déterminante pour l'avenir du modèle de société que l'Europe a défini. Elle est souvent

traitée de manière polémique et partisane, et le manichéisme l'emporte parfois sur l'analyse raisonnable et le

soutien aux politiques d'intérêt général. Je souhaite vous dire sérieusement ce que j'en pense à la lumière de mon

expérience de syndicaliste et de responsable politique.


A la différence d'autres civilisations, celles que l'on dit primitives, indifférentes au travail quand elles ne lui

étaient pas hostiles, nos sociétés y sont très sensibles. Pour quelles raisons ?

* D'abord parce que notre histoire se confond avec l'histoire économique et le développement du capitalisme. Chaque

fois qu'un philosophe s'est penché sur notre organisation sociale, il a fait du travail la pierre angulaire de

celle-ci. Certains l'ont affecté d'un coefficient positif, comme activité émancipatrice de l'homme par rapport à la

nature. D'autres l'ont perçu, notamment au XIXème siècle, comme l'instrument privilégié de l'aliénation. Pour tous,

l'homme économique, l'homme actif, bref, l'homme au travail est la représentation de l'homme tout court. Est-ce

notre histoire économique qui a déterminé cette idéologie de l'Occident, ou bien est-ce l'inverse ? Peu importe.

Notre civilisation se pense et s'organise autour du travail.

* A cet élément s'en ajoutent un autre, plus moderne. Les sociétés démocratiques, celles de l'égalité des droits,

supposent la participation pleine et entière de chaque individu à la vie commune et d'abord l'égalité d'accès aux

biens économiques et sociaux. Le non-emploi est donc un double risque : un risque individuel de détresse et de

marginalisation ; un risque collectif de désagrégation et de tension sociales sous l'effet de l'exclusion d'une

fraction importante de la population.

* Pour toutes ces raisons l'inactivité forcée d'une partie de la population, même si elle est compensée par un

revenu de remplacement, est inacceptable, et n'est pas acceptée par les populations des pays industrialisés.

Pendant longtemps, les économies de marché, régulées socialement, s'étaient organisées autour d'un équilibre

satisfaisant : le haut niveau, relativement à d'autres pays, de rémunération des actifs permettait un haut niveau

de prélèvement qui finançait un haut niveau de prestations sociales pour les inactifs - les retraités - ou les

actifs inoccupés - les personnes sans emploi -. Cet équilibre ne tient plus. Quand près de 10 % de la population

active est au chômage, c'est pratiquement la moyenne européenne, la question qui se pose n'est plus seulement celle

du revenu de remplacement ; l'exigence sociale, c'est le retour à l'activité. Ce n'est pas le niveau de vie d'une

partie de la population qui en est la cause, c'est le risque qu'elle perde toute existence sociale.


Pourquoi avons-nous atteint ce taux de chômage ? Il y a évidemment un faisceau de raisons d'inégale importance. Je

crois cependant qu'elles peuvent être ramenées à des considérations simples. Le chômage résulte de la différence -

il est banal de le dire - entre le chiffre de la population active et le nombre d'emplois proposés.

* Quelle est la situation moyenne des économies européennes de ce point de vue ?

* le taux de croissance, qui est le paramètre essentiel, a été divisé par deux entre les "trente glorieuses" et les

années 70 et 80. La croissance mondiale ralentie, à structures économiques inchangées, c'est un chômage plus

important. C'est le premier élément.

* Les gains de productivité, s'ils sont moindres que dans les années 60, demeurent à un niveau élevé. Le contenu en

emplois de la croissance est donc faible. Sous l'effet des progrès techniques, nos sociétés hyper-productives

engendrent toujours plus de richesse avec moins de personnes au travail. C'est le deuxième élément.

* Troisième élément, la population active a continué de s'accroître : effet démographique du "baby boom" ; effet

sociologique de la montée en puissance du travail féminin.

* Quatrième élément : des besoins de formation qui ne sont pas satisfaits au niveau requis par les conditions

modernes de production. Cela explique qu'il puisse y avoir en même-temps chômage et offres d'emploi non-pourvues.

Une croissance mondiale ralentie mais qui demeure productive, une population active qui continue de croître, un

écart entre l'offre et la demande de qualification : voilà l'équation du chômage.

* Le cas de la France, de ce point de vue, est très représentatif.

La stratégie de "désinflation compétitive" a porté ses fruits. Nous avons fait plus de croissance que nos

partenaires : de 1981 à 1992, nous sommes au second rang des 7 grands pays industriels pour la croissance, après le

Japon, alors que de 1974 à 1981 nous étions au 5ème rang. Nous avons le PIB par habitant le plus élevé d'Europe. Et

pourtant, nous n'avons pas réussi à faire mieux que la moyenne de la CEE en terme de chômage : en août, nous étions

à 10,2 %, la moyenne CEE à 9,3 %. Ce n'est pas faute d'avoir créé des emplois, on oublie trop souvent de le dire :

entre le 1er Janvier 1991 et le 1er janvier 1992 -les chiffres 1991 ne sont pas encore stabilisés-, il y a eu 420

000 emplois créés, dont 350 000 emplois salariés dans le secteur marchand. Mais trois phénomènes principaux

expliquent que nous n'ayons pas réussi à faire reculer le chômage.

1 - Les gains de productivités se sont maintenus à un très haut niveau. Sur la période 82/90, nous somme parmi les

premiers en terme de taux de croissance de la productivité, après le Japon, avant l'Allemagne, la Grande Bretagne

et, bien sûr, les Etats-Unis.

2 - La population active : plus d'un million d'actifs supplémentaires de 1981 à 1992, essentiellement en raison de

la progression du taux d'activité féminine, qui est un progrès et qu'il ne faut pas contester.

3 - La formation : Nous avons consenti un formidable effort de modernisation du système éducatif. Il donne déjà des

résultats : 250 000 jeunes sortaient sans diplôme de l'école en 1981, ils sont 90 000 aujourd'hui. C'est encore

trop, même si c'est un progrès considérable. Mais cette modernisation, résolument engagée, prend nécessairement du

temps. Un jeune qui passe le bac aujourd'hui est entré à l'école en 1978 !

En résumé, voici les raisons du chômage Français : une croissance du PIB plus forte qu'ailleurs, mais des gains de

productivité dont le rythme est supérieur à celui de nos partenaires, une population active dont le dynamisme ne

s'est pas démenti, une modernisation de l'éducation et de la formation qui n'a pas encore porté tous ses fruits.


Dans ces circonstances, il y a deux stratégies possibles, si l'on simplifie à l'extrême.

* La première, mise en oeuvre dans les pays anglo-saxons au cours de la décennie 80, fait le pari qu'en acceptant

une diminution brutale de la protection des salariés, on obtiendra un abaissement spectaculaire du coût du travail

qui relancera la création d'emplois.

Malheureusement, les résultats ne sont pas probants. C'est vrai, les Etats-Unis ont connu, de 1982 à 1990, le taux

de croissance de l'emploi le plus fort des pays industrialisés. Mais avec des contreparties douloureuses.

Contre-parties sociales avec plus de 30 millions de personnes en-dessous du seuil de pauvreté, même lorsqu'elles

ont un emploi. A cet égard, j'ai lu récemment dans votre journal un reportage édifiant sur la situation sociale des

Etats-Unis.

Contre-parties économiques aussi puisque cette croissance américaine a été payée à crédit par les déficits

accumulés, avec pour conséquence un ralentissement prolongé de l'activité dont les partenaires des Etats-Unis sont

aujourd'hui les victimes.

Contre-parties économiques encore parce que cet abaissement artificiel du coût du travail freine les gains de

productivité. Ils. sont, aux Etats-Unis, plus faibles que partout ailleurs, compromettant ainsi la modernisation

économique à long terme du pays. Vous aurez noté comme moi que ce thème est au coeur de la campagne présidentielle

aux Etats-Unis.

Les résultats sur l'emploi n'auront d'ailleurs été que de courte durée : le taux de chômage qui était de 5,2 % en

1989 est remonté à 7,5 % en 1992.

* L'autre stratégie, plus longue, plus difficile, plus sûre et plus juste cependant, en tous les cas à mes yeux,

est celle que nous conduisons et que nous devons approfondir. Vous en connaissez les deux piliers :

I - La poursuite de la politique de désinflation compétitive, qui nous permet d'avoir - quoi qu'on dise - une

croissance plus forte que celle de nos partenaires : une croissance saine, qui se traduit par des gains de parts de

marché et le rééquilibrage de nos comptes extérieurs. Aucun commentateur objectif ne peut nier que notre pays

connaît la croissance la plus forte des pays du G7, le PIB par habitant le plus élevé des pays européens, un

commerce-extérieur excédentaire, une inflation faible, un franc fort, un déficit public moins élevé que partout

ailleurs, Japon excepté.

2 - Deuxième pilier : il s'agit d'enrichir le contenu en emplois de la croissance, sans remettre en cause -

j'insiste-sur ce point - notre niveau de développement social.

Cela veut dire, d'abord, qu'il faut défricher les champs nouveaux d'emplois, par de nouveaux produits - je pense à

l'éco-industrie, la protection de l'eau, de l'air, du milieu urbain et de l'espace rural. Il faut chercher ces

nouveaux moteurs de la croissance, comme l'automobile ou l'électronique le furent en leur temps. C'est la prochaine

étape du cycle de l'innovation, j'en ai la conviction. Nouveaux produits et nouveaux services de proximité,

d'environnement ou d'aide à la personne sont les gisements de l'emploi de demain : le meilleur exemple est celui

des emplois familiaux que nous avons aidés.

Cela veut dire ensuite qu'il faut diminuer, mais de manière sélective, le coût du travail là où l'emploi y est

sensible. Le diminuer en ralentissant les évolutions excessives de salaire réel dans les services, où l'élasticité

de l'emploi au coût du travail est forte. Le diminuer ainsi en assurant un allègement des charges sociales, de

manière générale par la maîtrise des comptes de la Sécurité sociale, de manière particulière en finançant des

exonérations pour l'embauche des personnes les plus exposées au chômage - les jeunes, les chômeurs de longue durée

-.

Cela veut dire qu'il faut poursuivre la modernisation de la formation afin que coïncident l'offre et la demande de

qualifications. 80 milliards supplémentaires injectés dans l'éducation depuis 1988, 55.000 agents en plus. C'est le

deuxième étage d'un programme dont le premier était la décentralisation des dépenses de fonctionnement scolaire.

C'est une réforme de grande ampleur, dont la cohérence est indiscutable. Ajoutons-y le rapprochement de la

formation et des entreprises, avec le développement de l'apprentissage et de l'alternance sous statut scolaire.

Ajoutons-y enfin les dispositifs de seconde chance pour les exclus du système scolaire : crédit-formation

individualisé, programme PAQUE. J'ai le sentiment que, de ce point de vue, nos sociétés sont plus rigides qu'elles

n'étaient, qu'elles sont moins favorables à la mobilité sociale qu'au cours des années 50. C'est pourtant l'oxygène

indispensable au corps social et c'est pourquoi j'attache tant de prix à la seconde chance.

Tout cela est essentiel mais ne sera pas encore suffisant. Pour les raisons économiques déjà dites, le partage du

travail est une exigence de la modernisation ; elle en est la conséquence, elle peut en être le moteur. Ce n'est

pas une idée démodée. Sans doute n'y a-t-il pas, en la matière, de recette-miracle, mais une palette complète de

mesures : l'encouragement au temps partiel ; le développement des préretraites progressives associées au tutorat ;

le recours aux activités d'intérêt général aidées par l'Etat qui sont un enrichissement du contenu en emploi de la

dépense des collectivités locales ou des associations ; les négociations sur le partage du coût du travail entre

salaires et emplois dans les entreprises, sur le modèle de la Société Bordelaise de Crédit, est une manière

concrète d'afficher la solidarité ; les entreprises publiques doivent être, en ce domaine, à la pointe de

l'innovation sociale ; elles doivent être exemplaires ; il ne saurait être question qu'elles définissent des plans

sociaux sans avoir, au préalable, exploré ces voies nouvelles. Dans le cadre européen, on pourra avancer aussi,

c'est la meilleure voie.

Voilà les pistes de réflexion d'un projet que je souhaite mettre au coeur du débat politique dans un pays qui a le

plus fort revenu national par habitant. Des esprits chagrins diront que c'est le partage de la pénurie. Non, il

s'agit de voir loin pour voir juste en refusant une société à deux vitesses.

J'ai la conviction que c'est une voie d'avenir. Elle est difficile car il faut changer comportement et

raisonnement. Il est plus facile, en effet, pour une entreprise confrontée à des difficultés, de licencier, de

dégraisser - quel mot affreux -, plutôt que de réfléchir à une autre organisation du travail fondée sur une

réduction du temps de travail et l'étalement des augmentations salariales. C'est pourtant ce qu'il faut faire et le

secteur public doit être exemplaire à cet égard. Cette voie difficile est la seule qui nous permettra de passer de

la société de plein emploi des "Trente glorieuses" à une sociét où la pleine activité ne serait pas une utopie.

Plus exactement, utopie d'aujourd'hui, la pleine activité doit être la réalité de demain.

J'ajoute un troisième élément : la lutte contre le chômage de longue durée. J'y tiens pour des raisons sociales

évidentes : à la différence du chômage de transition, aussi douloureux soit-il, le chômage de longue durée conduit

souvent à une exclusion profonde et durable. J'y tiens aussi pour des raisons économiques : on a constaté en effet

que, même lorsque le marché du travail était plus actif, le chômage de longue durée résistait à la baisse ; ceux

qui en souffrent perdent en effet leur capacité à se réinsérer. Il y a donc là un noyau dur du chômage auquel il

faut s'attaquer. J'y tiens enfin parce que l'on a observé que l'action volontariste était plus efficace sur ce type

de chômage. Il y aurait donc un délit d'abstention à ne rien faire alors que nous pouvons agir utilement.

Voilà pourquoi nous avons lancé le programme 900.000 chômeurs de longue durée. Ni Martine AUBRY, ni moi n'avons

l'ambition de faire disparaître le chômage de longue durée. J'ai été suffisamment longtemps ministre des Affaires

Sociales ou de l'Economie et des Finances pour savoir que le chômage, c'est un "stock", comme disent les

économistes, mais ce sont aussi des "flux" et que, chaque mois, 75.000 personnes passent le cap d'une année de

chômage. Mais précisément, je considérais, et je considère toujours, qu'il est vital de ne pas laisser ces chômeurs

s'enfermer dans une spirale de marginalisation.

"Pari impossible" a-t-on dit. C'est la définition même d'un pari. C'est parce qu'il est impossible qu'il fallait le

lancer. Et qu'il faut le tenir. J'ai tout entendu : ces gens là sont "fichus", on ne peut plus les former, ils ne

sont pas employables. Ce sont des propos qui font mal. Oui, ce sont des gens en difficulté. Oui, cela demande un

effort, parfois très important, pour parvenir à les réinsérer. C'est vrai, on ne réussit pas à chaque fois. Bien

sûr, il arrive que les stages proposés ne soient pas parfaits. Certes, il arrive que les contrats emploi solidarité

ne soient pas aussi attractifs que les emplois du secteur marchand. Je sais tout cela. Mais je ne veux pas que ce

soit l'alibi de l'inaction. Il serait incroyable que les chômeurs de longue durée soient les victimes de la

sélectivité des politiques publiques et de la solidarité, comme ils sont les victimes de la sélectivité du marché

du travail !

Il n'est pas vrai que nous ne puissions rien faire. Vous, responsables des recrutements d'entreprise présents dans

cette salle, vous pouvez embaucher, pour un emploi vacant, sur un contrat de retour à l'emploi, l'un de ces

chômeurs de longue durée, même s'il ne correspond pas exactement au profil que vous recherchiez et qu'il suppose un

effort d'encadrement ; on peut-dire la même chose aux collectivités locales - à Nevers, j'ai agi en ce sens - aux

associations ou aux établissements publics. Martine AUBRY l'a exprimé plusieurs fois, avec la passion qu'on lui

connaît. Le chômage, ce n'est pas l'affaire des autres. Ce n'est pas une fatalité lointaine. C'est un terrain sur

lequel chacun peut faire un acte de solidarité concrète, avec l'appui de l'Etat.

Voilà pourquoi ce programme a été lancé en donnant un chiffre, en fixant une date. C'est pour que l'administration

ait, en ce domaine essentiel de la solidarité, non une obligation de moyens mais une obligation de résultats.

Qu'elle se mobilise, qu'elle sorte un peu de ses habitudes, et parfois même de ses préjugés. Qu'on puisse, à

l'échéance, regarder ce qui s'est passé, évaluer, corriger, améliorer. Je veux d'ailleurs rendre ici un hommage

appuyé aux agents de l'ANPE, aux préfets et aux services déconcentrés de l'Etat qui se sont engagés avec beaucoup

d'énergie dans cette opération. Je reçois parfois une lettre d'un chômeur qui a retrouvé une place, qui est revenu

dans "le monde de tout le monde" et qui me remercie parce que son existence a repris un sens ; je pense à un cas

précis d'un ouvrier qualifié, âgé de 50 ans, et qu'on jugeait trop vieux, les mêmes qui nous disent qu'il faudrait

reculer la retraite au-delà de 60 ans ! ; une autre fois, c'est un fonctionnaire qui participe au programme et qui

me dit qu'il a le soir, en rentrant chez lui, le sentiment de son utilité sociale. Cela me fait vraiment plaisir.

Et cela fait plus que compenser les accusations injustes de "traitement artificiel et statistique". Ces jugements

me scandalisent, parce que je mets beaucoup de conviction dans cette action de lutte contre l'exclusion. J'y mets

du coeur pour tout vous dire. Je n'accepte pas que l'on reste les bras croisés sous prétexte que tel dispositif est

imparfait, et telle action insuffisante.

Nous ne pourrons évaluer les résultats du programme qu'à la fin novembre, en raison du décalage d'un mois des

remontées statistiques. Nous dirons alors ce qu'a marché et ce qui a moins bien marché. Mais une chose est sûre. Ce

programme a commencé de changer les mentalités ; il sera poursuivi. Je considère, en effet, que c'est une inflexion

durable des politiques sociales. Avec le RMI, nous avons démontré qu'à côté de l'allocation, il y avait la

nécessité de l'insertion. Avec l'expérience accumulée de l'ANPE, nous avons compris la nécessité du suivi

individualisé des chômeurs de longue durée auquel Martine AUBRY attachera son nom. Le programme 900.000 couple les

deux, et il ajoute en faveur de l'insertion une mobilisation des services de l'État qui ne relèvent pas d'ordinaire

des secteurs de l'emploi. Cette évolution à la Suédoise n'est pas un petit changement de nos mentalités. C'est un

changement structurel.


De longues années d'expérience politique m'ont habitué aux propos outranciers et parfois injustes du débat public.

Je préférerais que la discussion politique se déroule dans d'autres conditions, et je m'abstiens, pour ma part, des

caricatures et des polémiques. J'aime faire crédit à mes interlocuteurs de leur bonne foi. Mais il est un domaine

où les attaques basses ont le don de me révolter, c'est celui de l'emploi.

Personne n'a le droit de dire au pays qu'en quelques semaines, on retrouvera le plein emploi. Nul responsable

politique n'a le droit de jouer avec l'espoir de ceux qui connaissent des difficultés, ou les craignent pour leurs

enfants.

Je trouve injuste aussi que l'on accuse ceux qui sont sur la brèche des pires turpitudes pour des raisons

électorales. Contester la politique menée est le droit de chacun. Faire des propositions alternatives est le devoir

de ceux qui critiquent. J'y suis attentif, car toutes les bonnes volontés sont bienvenues. Mais il y a des limites

à ne pas franchir. Pour prendre ce seul exemple, n'accusons pas à la légère le gouvernement de nettoyer les

fichiers de l'ANPE, alors qu'il est indispensable, dans un système de couverture du risque chômage protecteur et

déclaratif, de procéder à des contrôles comme dans tous les pays : Allemagne 200 000 radiations par an ; Suède près

de 80 000 ; Grande-Bretagne 70 000. Les radiations ne représentent que 6 % des sorties du chômage. Dans 85 % des

cas, elles résultent de l'absence répétée de réponse à convocation et dans bien des cas le chômeur ne s'est pas

présenté parce qu'il a tout simplement retrouvé un travail entre temps. Ces radiations donnent lieu à procédure

contradictoire et à droit de recours. Enfin nous sommes les premiers, par souci de transparence, à avoir publié le

nombre des radiations.

Puis-je vous dire que je crois que la lutte contre le chômage mérite mieux que ces attaques mesquines. Les Français

le savent. Leur niveau d'information économique a formidablement progressé en une décennie. Ils ne croient pas plus

 la magie qu'à la démagogie. Ils sont conscients que c'est difficile, qu'il faut du temps et que tous doivent s'y

mettre au lieu de gaspiller l'énergie nécessaire en querelles inutiles. C'est une grande cause nationale. Et si je

n'avais qu'un seul message à faire passer, ce serait celui-là : cessons nos querelles inutiles et nos débats de

second ordre ; mobilisons au contraire toutes les énergies. La solidarité n'est pas de tel parti ou de tel clan.

Elle est l'affaire de tous.

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