Conférence de presse de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, et interviews à Radio Méditerranée Internationale et à Radio-Inter, sur les échanges franco-marocains et l'évolution économique et politique du Maroc, Rabat le 3 novembre 1992. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Conférence de presse de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, et interviews à Radio Méditerranée Internationale et à Radio-Inter, sur les échanges franco-marocains et l'évolution économique et politique du Maroc, Rabat le 3 novembre 1992.

Personnalité, fonction : BEREGOVOY Pierre.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Voyage officiel de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, au Maroc les 2 et 3 novembre 1992

ti : Mesdames et Messieurs,


Je vous remercie d'avoir répondu à notre invitation et d'être venus nombreux participer à ce point de presse (qui ne sera pas très long) compte tenu des contraintes de mon emploi du temps ; et je souhaite, naturellement, pouvoir répondre à vos questions.

Je suis venu au Maroc, à l'invitation de Sa Majesté le Roi HASSAN II, porteur d'un message du Président de la République, qui m'avait demandé de redire au Souverain du Maroc l'importance que la France attachait aux relations privilégiées que nous entretenions avec ce pays depuis longtemps. Ces relations, au fil de l'histoire, ont connu des épreuves avant l'Indépendance et après. Elles y ont parfaitement résisté.

Ma visite a donc comme signification de donner un nouvel élan, une nouvelle impulsion aux relations franco-marocaines dans le domaine économique, dans le domaine commercial, dans le domaine financier, mais aussi dans le domaine politique. Si j'avais à les résumer d'un mot, je dirais que ces relations doivent être désormais fondées sur un partenariat entre deux pays qui ont des responsabilités à l'échelle du monde, avec bien entendu, une attention particulière sur ce qui se passe sur le continent africain, mais également au Proche-Orient et en Europe.

Le Premier ministre Marocain me disait il y a peu d'instants que, pendant longtemps, le Maroc a été un pays qui a bénéficié de la solidarité internationale et notamment de la solidarité française, que c'était conçu sous une forme d'assistance au développement. Il s'agit maintenant de mettre en place un véritable partenariat. Nous en avons jeté les bases ce matin.

Avec Sa Majesté HASSAN II, j'ai fait un large tour d'horizon de la situation politique et j'ai dit au Souverain l'importance que le Président de la République attachait à recueillir ses impressions avant de se rendre lui-même prochainement en Israël et en Jordanie.

Le Roi du Maroc revenait d'un voyage important dans cette région du monde et a tenu à me confier ses impressions. J'ai noté une large identité de vues. Nous souhaitons en effet que le processus pacifiste aille jusqu'à son terme. Ce qui suppose à la fois des discussions dans le cadre fixé par la Conférence de Madrid, mais également des conversations bilatérales. Je sais l'importance que le Roi du Maroc y attache. La France aussi. Il était donc bon que nous puissions échanger nos idées.

Plus largement, nous avons évoqué les problèmes du monde. Et puis, je me suis intéressé, vous vous en doutez bien, à ce qui se passe au Maroc : à la réforme de la Constitution, au processus électoral qui est engagé et qui doit permettre d'asseoir la démocratie marocaine sur des bases solides et stables, dans la promotion et le respect des libertés individuelles et collectives.

Sur le plan bilatéral, les conversations que j'ai eues ce matin avec le Premier ministre (entouré d'un grand nombre de ministres chargés de départements importants : le ministre des Affaires étrangères, le ministre d'Etat, le ministre des Finances, le ministre de l'Intérieur, le ministre des Télécommunications, et bien d'autres), nous ont permis d'avancer sur un grand nombre de points.

Nous avons beaucoup de projets d'intérêt commun ; qu'il s'agisse du développement de l'industrie du phosphate où nous sommes liés à d'autres pays, qu'il s'agisse du développement énergétique, et en particulier de la fourniture d'énergie, nous avons bien avancé, je crois. Vous savez que le Maroc est très attaché à la fourniture d'électricité en provenance de villes de France, via l'Espagne. Des études sont en cours. Il s'agit d'un processus qui doit permettre d'associer France, Espagne et Maroc. Nous avons également évoqué un très important secteur, celui des télécommunications, et là il y a une présence française très importante avec le groupe ALCATEL.

Dans le cadre du protocole financier, des crédits ont été attribués et il s'agit maintenant d'associer d'autres intervenants financiers ; c'est là que se pose une question, évoquée hier soir avec Sa Majesté HASSAN II et à nouveau avec M. le Premier ministre du Maroc, qui est celle d'une coopération franco-marocaine qui peut solliciter et recueillir des concours financiers qui lui viennent de l'extérieur pour assurer le développement du Maroc. Il y a des institutions internationales, nous avons évoqué par exemple la Banque européenne d'investissements, nous avons évoqué la Banque mondiale pour le développement des télécommunications, le concours financier que la France peut apporter. Mais il y a aussi des capitaux privés que nous pouvons solliciter, dans la mesure où la France apporte sa garantie, les choses devraient être plus faciles.

Si j'évoque ces questions avant de répondre à vos interrogations, c'est parce que nous voyons bien que le Maroc, qui, il y a seulement plusieurs années, a tenu à rééchelonner sa dette, se trouve aujourd'hui dans une situation économique et financière bien meilleure. Son programme d'ajustement -c'est ainsi qu'on s'exprime- on dirait autrement d'assainissement, a obtenu de réels succès, et je tiens à les saluer en ma qualité d'ancien ministre des Finances qui a eu souvent l'occasion d'en parler avec son collègue marocain, M. BERRADA.

Donc, il s'agit maintenant de franchir une nouvelle étape, et cette nouvelle étape doit assurer le développement du Maroc mais en même temps, répondre à des préoccupations de caractère social. Et c'est pourquoi le développement des infrastructures, l'encouragement aux investissements étrangers au Maroc et en particulier aux investissements français par une ligne de crédits qui a été prévue, tout cela est très important.

Que vous dire encore, avant d'aborder les questions essentielles, c'est que nous avons parlé aussi de la décentralisation qui est prévue dans la Constitution marocaine et qui permet aux régions marocaines de trouver leur voie ; la coopération technique de la France, nous avons une expérience en la matière, peut être apportée naturellement au Maroc. Nous avons le même souci : il s'agit de rapprocher le pouvoir de décision du peuple et en même temps de maintenir l'unité de l'Etat dans un monde qui est aujourd'hui assez tourmenté.

Enfin, nous avons parlé des rapports du Maroc avec ses voisins, l'Algérie, la Tunisie, la Mauritanie, la Libye, relations qui varient souvent avec le temps et je ne cacherai pas que la situation en Algérie préoccupe, à juste titre, les autorités marocaines, et que nous souhaitons, Marocains et Français, que l'Algérie retrouve le plus tôt possible le chemin de la stabilité.

A travers cet examen de la situation du Maghreb, nous avons évoqué les relations de l'Afrique du Nord avec l'Europe. Je fais partie de ceux qui ont toujours souhaité que la Communauté économique européenne développe ses relations avec le Maghreb. Tous les pays ne sont pas arrivés au même niveau de développement, n'ont pas les mêmes préoccupations et c'est pourquoi la France entend encourager le Maroc dans sa négociation avec la Communauté économique européenne pour la mise en place d'un véritable partenariat débouchant vers une zone de libre-échange. Cet objectif peut être atteint. Il peut être atteint par le Maroc et l'Europe Communautaire. Il ne sera pas fermé à d'autres ; et le Maroc pourrait jouer en la circonstance le rôle de précurseur. J'ai donc apporté le soutien de mon pays à cette négociation que le Maroc souhaite voir aboutir et qui je crois serait utile si elle se conclu de façon positive pour les deux rives de la Méditerranée.

Vous ai-je dit que j'avais invité, au nom du Président de la République, Sa Majesté le Roi HASSAN II à se rendre à Paris : il a bien l'intention, naturellement, de s'y rendre, le plus tôt possible j'espère, et le Roi du Maroc m'a dit tout l'intérêt qu'il prendrait à poursuivre d'utiles conversations politiques avec le Président de la République, M. François MITTERRAND.

Voilà une déclaration aussi complète que possible, mais très limitée. Vous savez nos réunions ont été longues : près de deux heures quarante cinq je crois avec Sa Majesté HASSAN II, plus de deux heures et demi ce matin ; c'est un résumé, comme on dit, cursif et concis, mais si j'avais été trop détaillé, vous n'auriez pas eu de questions à poser. C'est donc à partir de maintenant à vous d'ouvrir le débat.


QUESTION : M. le Premier ministre, vous avez abordé, presque avec pudeur, la réforme de la Constitution marocaine. Or, ma question doit porter sur une chose, il y a deux dates : le 15 janvier 92 : refus du Parlement européen du 4ème protocole ; le 26 octobre 92, approbation de ce protocole. Entre les deux dates, deux choses se sont passées. Il y a eu le retour de Brahim HAKIM, l'ex-ministre des Affaires étrangères du Polisario, donc, c'est le problème du Sahara que le Parlement avait mis en avant pour le retrait. Deuxième opération, c'est justement la réforme de la Constitution, ce qui veut dire droits de l'homme, ce que le Parlement avait justement avancé pour le refus. Je voudrais que vous ne biffiez pas les réponses, mais que vous y répondiez avec développement ; merci !

LE PREMIER MINISTRE.- Je n'ai pas tout dit ! Je vous l'avais dit. Mais je me suis quand meêe exprimé. J'ai dit que nous avions été attentifs au processus de réforme constitutionnelle, au processus électoral qui visait -je vais répéter mes mots puisque vous ne les avez pas entendus- à asseoir sur une base solide et stable la démocratie marocaine dans la promotion et le respect des libertés individuelles et collectives. Donc, j'ai bien noté qu'il s'était passé quelque chose au Maroc. Seulement, j'ai pour principe de ne pas m'ingérer dans les affaires intérieures d'un Etat, d'un pays, fut-il ami, et c'est pourquoi je me suis exprimé dans les termes que je viens de répéter.

Ce qui s'est passé ici est positif. Et vous qui êtes un analyste politique très fin, vous avez observé le changement de comportement du Parlement européen. Puisque ce qui avait été refusé, un concours financier de 438 millions d'écus, a été accepté.

Donc, entre le moment où cela a été refusé et le moment où cela a été accepté, il s'était produit en effet les événements que vous avez cités et qui sont jugés positif par le Parlement européen et que la France juge elle aussi positive. Et c'est, dans ce cadre là, qu'en effet, le problème du Sahara occidental, que je connais depuis longtemps, trouve une solution, qui je le crois peut satisfaire les parties en présence avec la France qui a soutenu tous les efforts accomplis par le Maroc, accomplis par les Nations Unies pour trouver une solution, sous l'égide, d'ailleurs, des Nations Unies. Tout ce qui va vers un règlement pacifique de ce dossier épineux rencontre notre approbation, et je constate que les choses ont changé. Quand je vous disais que je connaissais bien ce dossier ! Car ma première visite au Maroc en août 1981, a eu justement pour objet de présenter la mission du Général BUIS. Nous en parlions hier avec Sa Majesté HASSAN II, et nous avons constaté, il avait fallu du temps, on dit ça en France : "donner du temps au temps", que les choses avaient bien évolué.

QUESTION : M. le Premier ministre, je voudrais vous poser deux questions. Ma première question est la suivante : Comme vous le savez très bien, les relations économiques franco-marocaines sont dans l'ensemble assez bonnes, et même, depuis une décennie, elles ne font que se développer. Pensez-vous que ces relations peuvent continuer dans la durée sur leur trajectoire actuelle, alors que dans le même temps, on constate que sur le plan politique, il y a un certain hiatus entre le discours des autorités françaises et celui des autorités marocaines. Ma deuxième question : à vous, M. le Premier ministre, qui êtes considéré comme un homme réaliste et pragmatique, le dialogue France-Maroc et le dialogue Maghreb-Europe mettent aux prises, comme vous le savez, deux entités qui n'ont pas les mêmes ressources, qui n'ont pas les mêmes moyens et donc, qui n'ont pas les mêmes portes. Pensez-vous, dans ces conditions, qu'un partenariat véritable puisse être instauré entre ces deux entités ? Enfin troisième point, mais là je veux juste connaître votre sentiment, c'est que, quand on observe les relations franco-marocaines, les choses sautent aux yeux, c'est que autant les rapports humains entre les deux pays sont excellents, autant les rapports institutionnels sont tendus. Quelles en sont selon vous les raisons ?

LE PREMIER MINISTRE.- Cela fait beaucoup de sujets ! Je ne voudrais pas vous priver de déjeuner, donc je vais essayer d'être cursif. Premier point, qui rejoint un peu votre deuxième question ; entre la première et la troisième, j'ai vu comme un lien. Vous dites que les relations économiques sont bonnes, c'est vrai ; j'ajouterai même qu'elles sont très bonnes.

La France est le premier investisseur, le premier créancier et le pays qui développe le plus les échanges dans les deux sens, exportation, importation avec le Maroc. Il y a une forte présence française au Maroc, il y a une forte présence marocaine en France. Donc nous sommes des partenaires commerciaux. Vous dites qu'il y a une sorte de hiatus sur le plan politique et vous avez évoqué dans votre dernière question les rapports franco-marocains. Que les relations sont bonnes individuellement, si j'ai bien compris, mais que parfois sur le plan institutionnel, elles se grippent un peu. Moi je considère que ce qui est important c'est que les relations personnelles soient bonnes. Le reste suit. Mais, c'est l'histoire de tous les peuples et de tous les Etats. Il y a des états de grâce, où tout va bien, et puis il y a des crispations, parce que telle opinion a été exprimée, parce que sur tel ou tel point on diverge ; je ne vais pas relater les relations franco-marocaines depuis le Général LYAUTEY, ni depuis l'indépendance -période que j'ai connue, car je militais déjà beaucoup- c'était dans les années 53-56, je peux même me rappeler que le Président de la République, M. François MITTERRAND, a quitté le gouvernement de M. LAIGNEL, quand Sa Majesté MOHAMMED V a été déposée. Donc, nous avons eu des hauts et des bas dans nos relations ; il y a des périodes où tout va bien et des périodes où ça va un petit peu moins bien. Cela n'a jamais été mal. Plus près de nous, l'affaire BEN BARKA a créé une situation, mais petit à petit les choses se sont normalisées. Moi, ce que je constate, et c'est ça qui m'intéresse, c'est que nos relations, je le disais au début, ont survécu aux épreuves.

Deuxième point, l'évolution du Maroc a été continue vers un Etat de droit qui va vers plus de liberté. Quand je compare ce qui s'est passé sur plusieurs continents, quand je compare ce qui s'est passé dans plusieurs pays qui se qualifiaient généralement d'autogestionnaires, qui voulaient inventer, disons, un nouveau modèle social et politique, et que j'observe de brusques retours en arrière, je me dis que le processus continue, conduit par le Maroc, par son Souverain, par sa classe politique, eh bien, il va dans la bonne direction. Ce que je redouterais, c'est un retour en arrière ! Ce que je constate avec plaisir c'est que cela va de l'avant. Donc c'est un point positif.

Alors, l'autre question, plus délicate, c'est la deuxième. J'ai répondu à la première et à la troisième, la deuxième question c'est : le Maghreb étant ce qu'il est, connaissant un niveau de développement qui est naturellement inférieur au niveau de développement européen, comment voyez-vous la coopération entre les deux ensembles ? Eh bien, je crois que c'est justement tout l'intérêt de cette coopération entre les deux rives de la Méditerranée : c'est que cela permet d'associer des pays développés avec des pays, là on peut dire, le mot sonne juste, avec des pays en voie de développement.

Quand on regarde le Maroc, qui est un pays que je connais bien, on constate en effet un incontestable développement. Vous savez, la Communauté européenne elle-même, connaît des pays qui n'ont pas le même développement que la moyenne : citons l'Irlande, le Portugal et la Grèce. Quand on voit l'Espagne, les progrès accomplis par l'Espagne, on voit à quel point l'Europe a apporté à l'Espagne un niveau de développement. Ce que je souhaite, c'est que la coopération entre l'Europe et le Maghreb puisse permettre d'obtenir les mêmes résultats que ceux observés par exemple dans des pays comme l'Espagne et le Portugal aujourd'hui. Difficultés ? Eh bien c'est que le marché commun maghrébin n'existe pas. Difficultés ? C'est qu'il y a en effet entre la Tunisie et le Maroc, un pays qui est aujourd'hui confronté à des difficultés et que la France entend comprendre, car nous avons des responsabilités historiques dans cette région du monde. C'est pourquoi je vous disais que le Maroc peut être le précurseur d'un type de coopération entre un pays du Maghreb et la Communauté économique européenne et que la France fera tout pour assurer le succès de cette négociation. Le Maroc est demandeur depuis longtemps. Je me souviens même que Sa Majesté HASSAN II m'avait dit il y a très longtemps : "Pourquoi n'adhérerions-nous pas au Marché Commun ?". C'est une affaire très ancienne. Eh bien, c'est le commencement du commencement, qui nous permettra sans doute plus tard d'établir dans cette zone de la Méditerranée quelque chose de plus étroit.

C'est un point de presse. Ce n'est pas une conférence à durée illimitée...

QUESTION : M. le Premier ministre, excusez-moi, nous sommes toujours frappés par les hiatus qui existent entre certains discours et une certaine réalité. Par exemple, hier vous évoquiez, vous disiez que l'Europe n'était pas une forteresse, mais quand vous voyez ce qui se passe, les derniers événements en Méditerranée, où la Méditerranée a été transformée en cimetière marin, on peut quand même se poser des questions -à propos de l'émigration et à propos des boat-people, du détroit de Gibraltar... au cours de l'année 91, selon les statistiques, il y avait mille personnes disparues. Alors, M. BEREGOVOY, quand vous évoquiez cette coopération entre les deux rives de la Méditerranée, est-ce qu'il y a un planning ? On parle beaucoup de partenariat, on parle beaucoup de projet de création d'une zone de libre-échange, mais, est-ce qu'il y a des choses précises, concrètes, un échéancier ? Est-ce qu'on sait où on va ? Parce que, en fait, c'est un discours qu'on nous tient, mais en fait on ne voit pas très bien... Et si vous le permettez, une seconde question, qui est relative à la situation au Moyen-Orient ; le souverain marocain a donc fait une tournée dans cette région récemment.

Le Président François MITTERRAND va aussi entreprendre une tournée en Jordanie et en Israël, est-ce que au-delà de l'affirmation d'un souci commun de voir le processus de paix évoluer, est-ce qu'il y a une initiative commune ? Est-ce qu'il y a un projet commun entre les deux pays ?

LE PREMIER MINISTRE.- Vous avez posé deux questions : la première, je n'avais pas très bien compris, c'est pourquoi je vous l'ai fait préciser, relations entre les deux rives de la Méditerranée, problème de l'émigration. C'est vrai que ce problème de l'émigration pose question aux pays européens et c'est pour cette raison que la France et d'autres pays ont pris des mesures de contrôle de ce que l'on pourrait appeler "l'émigration sauvage". Parfois cela peut susciter une incompréhension dans les pays du Maghreb, incompréhension que je peux comprendre ; mais je crois qu'il faut tenir compte aussi des réactions qui sont nées dans des pays européens devant une immigration incontrôlée. Chaque fois que je l'ai pu -c'est très ancien- j'ai essayé de nouer des conversations directes avec les autorités de ces pays pour voir comment on pouvait régler ce problème. Et on ne peut le régler que d'un commun accord. Ce matin, le ministre de l'Intérieur marocain me disait : nous avons pris les mesures qu'il fallait pour éviter l'émigration sauvage, pour respecter les quotas, mais nous vous demandons -et j'ai noté sa demande- une certaine compréhension en ce qui concerne les visas afin que notre fermeté à l'égard de l'émigration sauvage ne puisse pas être entourée d'embûches ou de tracasseries inutiles. Premier point.

Deuxième point : mais c'est toute la question que les hommes politiques de la fin de ce siècle peuvent se poser ! C'est en donnant aux pays qui ont une démographie galopante les moyens de se développer et de donner sur place du travail à leurs ressortissants que l'on limitera l'immigration sauvage. Il faut assurer le développement non seulement du Maroc mais des autres pays pour que les enfants du Maroc trouvent sur place le travail dont ils ont besoin. C'est bien mieux pour tout le monde. C'est un facteur de stabilité à moyen terme. Sinon, alors on le voit bien, dans un pays comme la France, je le disais tout à l'heure au Premier ministre, nous sommes obligés d'être attentifs aux manifestations racistes, que je réprouve et que je condamne très fortement. Je disais d'ailleurs que je n'étais pas le seul : il n'y a pas simplement la majorité présidentielle, mais il y a aussi dans l'opposition démocratique des voix qui se sont élevées contre ces manifestations racistes ou antisémites. Donc notre devoir est de tenir les deux bouts de la chaîne : être compréhensifs devant le flux ancien d'immigration, dire à ceux qui sont chez nous qu'ils ont les mêmes droits et les mêmes devoirs, mais en même temps assurer le développement des pays -je parle du Maroc aujourd'hui- de telle sorte que sur place on puisse trouver du travail.

Deuxième question : vous avez parlé des relations entre la Communauté économique européenne et le Maroc, y a-t-il un calendrier ? Le calendrier est ouvert ! Le Maroc a demandé à engager des négociations pour aboutir à un partenariat sous forme de zone de libre-échange. Nous y sommes prêts ! Je n'ai pas caché qu'il y aurait sans doute des dispositions transitoires à prendre pour certains produits ; j'ai évoqué notamment, disons, les fruits. Cela se pose aussi pour d'autres pays que la France, je pense notamment pour l'Espagne. Bon ! très bien ! Mais la volonté d'aboutir à une zone de libre-échange est totale en ce qui concerne la France. Nous souhaitons que le Maroc et la Communauté économique européenne aboutissent après une négociation qui sera conduite par la Commission sous le contrôle naturellement du Conseil européen, aboutisse -alors vous me dites : sous quels délais ?- : le plus tôt possible. Mais cela prendra sans doute encore du temps, le plus tôt possible.

Enfin, dernière question, je tiens à répondre à toutes les questions, vous dites, nous avons parlé du processus de paix, est-ce qu'il y aura une initiative commune ? Nous ne multiplions pas les initiatives. Ce que nous devons faire ensemble ou séparément, c'est encourager ceux qui sont aujourd'hui face à face à se parler et à aboutir.

J'en ai parlé avec le Président MOUBARAK, j'en ai parlé avec Sa Majesté HASSAN II, il me reste encore à rencontrer d'autres partenaires, et en particulier les Palestiniens. Ce que je souhaite, c'est donc que l'on arrive à des solutions qui permettent aux pays de cette région du monde de vivre en paix et en sécurité. Les choses ont bien évolué au cours de ces derniers mois, en particulier depuis les élections israéliennes, tout doit être fait pour encourager ce processus. Nous n'avons pas à nous substituer à nos partenaires, mais nous pouvons les encourager à réussir leurs négociations.

Dernière question.

QUESTION : Une question économique, si vous le permettez. Durant les deux dernières années on a constaté que les investissements français au Maroc ainsi que les échanges commerciaux ont un petit peu baissé. Je n'ai pas les chiffres ici. La France a donné moins ces deux dernières années moins aux pays du Maghreb et dix fois plus à l'Europe de l'Est. On peut constater tout de suite que les relations sont bonnes. Peut-on dire que la France met une certaine préférence dans ses relations entre les pays de l'Est et l'Europe ?

LE PREMIER MINISTRE.- Ma réponse, si elle devait être lapidaire : "non !".

Je le disais hier soir, mais je ne sais pas si vous avez entendu cela, c'était improvisé, ce n'est pas parce qu'il y a des problèmes à l'est de l'Europe que l'on doit oublier le sud et ce que l'on fera à l'est de l'Europe ne doit pas avoir pour conséquence de réduire ce que nous faisons en direction du sud. Et là, je ne parle pas seulement du Maroc, je reviens du sommet franco-africain de Libreville, où le problème est angoissant et où tout le monde pose cette question. Ce qui est certain, c'est que la communauté internationale a un devoir de solidarité avec les pays de l'est de l'Europe qui ont accédé à l'économie de marché et à la démocratie. Ca, c'est vrai. Il y a des pays qui ont fait beaucoup : l'Allemagne notamment et les Etats-Unis aussi. La France a fait. Mais la France n'a diminué en aucune façon les concours financiers qu'elle apporte aux pays du Sud et en particulier, aux pays africains. Telle est notre ligne de conduite. Et sachez bien que la France s'est fixée pour objectif que son aide publique au développement atteigne 0,7 % de son PIB en l'an 2000. Nous sommes actuellement près de 0,6. La France a pris cet engagement à Rio de Janeiro. Il y a peu de pays dans le monde qui font mieux que nous ; je crois, un pays scandinave. En ce qui concerne les Etats-Unis d'Amérique -je ne veux pas montrer du doigt, surtout en ce jour précis- eh bien, c'est à peu près 0,25 du PIB. Donc nous faisons notre devoir, et nous continuerons, même si dans l'opinion publique de mon pays cela pose parfois interrogation. Donc, l'Est ne nous détournera pas du Sud. Croyez-moi !

Nous avons des responsabilités historiques, mais c'est aussi notre intérêt. Ce n'est pas simplement un acte de générosité, c'est un acte politique réfléchi. La France ne peut pas se passer de l'Afrique et l'Europe ne peut pas se passer de l'Afrique ; et si l'Afrique devait être instable, devait connaître des convulsions, qui peut penser que cela n'aurait pas de répercussions dans nos pays. Il y a une communauté maghrébine et africaine si importante. Donc, à la fois, ma conception du monde, la solidarité, mais également le jugement politique que je porte sur les relations entre la France et l'Afrique exigent de notre part, du gouvernement actuel et de ceux qui suivront une solidarité très active. Je le répète : c'est notre intérêt bien compris.

J'en viens maintenant aux relations. Heureusement que l'Ambassadeur, que je salue, est un homme organisé, à moins que vous ne lui ayez soufflé votre question... Bien ! je constate que la France aujourd'hui en exportations occupe 35,1 % du marché marocain, contre 35,6 -en effet il y a une petite différence- en 1991. C'est pas mal, tout de même.

Et, en ce qui concerne les importations, les six premiers mois de 92, nous avons importé -je pense que c'est en millions de dirhams- 7 milliards 795 millions de dirhams contre 7 milliards 140 millions de dirhams en 91. Donc, cela a plutôt été plus. Les investissements augmentent. Je vais vous en expliquer la raison. J'ai été ministre des Finances pendant assez longtemps ! Parce que la situation de l'économie marocaine s'est améliorée. Les investisseurs ne sont pas des philanthropes, croyez-moi : Ils regardent si ça va ou si cela ne va pas ! Et je vois, j'ai encore les chiffres là ; nous avons une répartition des investissements étrangers par pays d'origine : la France : 29,7, l'Espagne : 7,3 % ensuite la Suisse, un cas particulier. Comme quoi, voyez-vous, je ne serai pas venu pour rien ; j'ai appris quelque chose ! Et l'Allemagne : 2,4 %. Et tout cela, c'est parce que la situation économique et financière du Maroc s'est redressée ; il y a eu, comme on dit, des programmes d'ajustement structurel, il y a eu plusieurs rééchelonnements de la dette marocaine et en particulier dans les conversations que nous avons eues au Club de Paris. Moi, je me félicite d'avoir toujours aidé le Maroc. Je n'ai pas à distribuer des bons points, mais, vraiment, le gouvernement marocain a accompli une prouesse assez extraordinaire.

C'est pourquoi aujourd'hui, le Maroc est à la croisée des chemins. Comme il a rétabli sa balance des paiements, son problème c'est d'arriver à faire un saut qualitatif dans la développement. Et c'est pourquoi, je vous disais tout à l'heure d'entrée de jeu, que, vraiment, ma visite a eu pour objet de donner une nouvelle impulsion à la coopération franco-marocaine. Il faut qu'elle franchisse un saut qualitatif, et que ce soit sur la base d'un véritable partenariat. J'ai souvent reçu des ministres qui viennent me dire : donnez nous un petit coup de main pour franchir une mauvaise passe, ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant. Il s'agit de deux partenaires qui vont s'épauler mutuellement pour achever le développement du Maroc et de nos relations naturellement : la France a à y gagner aussi. Je souhaiterais que cela soit exemplaire pour les autres pays en développement et peut-être aussi pour d'autres pays industrialisés.

* INTERVIEW ACCORDEE PAR LE PREMIER MINISTRE A LA CHAÎNE DE RADIO "INTER"


QUESTION : M. le Premier ministre, lors de votre présentation du point de presse, vous avez souligné la signification de votre visite ici, au Maroc. Elle consiste donc à donner un nouvel élan aux échanges franco-marocains sur le plan économique, commercial, financier et politique. Je pense que vous aviez abrégé, que ce n'était pas du tout une omission de votre part, le culturel n'a sûrement pas été négligé dans vos entretiens avec vos partenaires marocains.

LE PREMIER MINISTRE.- Non, le culturel n'a pas été négligé, mais on ne peut pas tout dire. J'aurais pu parler culture, j'aurais pu parler éducation, j'aurais pu parler tourisme dans mes propos. Nous avons évoqué toutes ces questions.

Sur le plan culturel, la France fait un grand effort. C'est même je crois l'effort le plus important qui ait été accompli en termes financiers pour développer à la fois l'éducation et la culture de la langue française au Maroc. La France est d'ailleurs ouverte elle aussi à la culture marocaine et je crois que nous avons des projets d'intérêt commun à développer.

Mais se pose une question que je n'ai pas abordée volontairement et pourtant, je regrette, à l'instant où je vous parle, cette omission : c'est la présence de la langue française sur les écrans de télévision marocaine.

Il a été décidé qu'il y aurait une commission mixte franco-marocaine qui se mettrait en place pour essayer de voir sous quelle forme, nouvelle chaîne, chaîne cablée, TV 5, on peut en effet assurer une présence française culturelle plus importante au Maroc. Nous pouvons aussi faire des choses ensemble. Sur le plan radiophonique, entre les radios marocaines et françaises qui s'intéressent, disons, à la Méditerranée, il y a sans doute une collaboration plus poussée qui peut être établie. Une commission va être chargée de cela. Je demanderai à M. JEANNENEY et à Mme TASCA de venir prochainement au Maroc pour en parler avec leurs homologues.

Je crois très très important qu'on se comprenne bien. Le Roi du Maroc me disait que le français est ici une langue culturelle, comme la langue arabe l'est tout autant, et sans doute plus largement historiquement, s'entend. Soit donc que l'on développe le français au Maroc, mais que la France métropolitaine, elle, soit très attentive à la culture marocaine, à ce qu'elle peut nous apporter. Il faut que les échanges soient dans les deux sens.

QUESTION : Un dernier mot sur l'éducation, M. le Premier ministre, vous savez que la demande est de plus en plus forte en direction de l'enseignement français au Maroc, mais peut-être que l'offre ne suit pas. Qu'en pensez-vous ?

LE PREMIER MINISTRE.- Je vous ai dit que nous apportions beaucoup. Hier, je voyais la somme : 500 millions de francs ! c'est très important. Mais on peut peut-être aussi développer des fondations de caractère privé, avec des capitaux qui viendraient d'autres origines. C'est pour moi une préoccupation majeure, seulement le budget de la France n'est pas extensible, mais c'est en tout cas une priorité.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr

Rechercher