Déclaration de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, sur le génocide juif et la responsabilité du régime de Vichy, sur le devoir de "mémoire", de "vigilance" et d'"ingérence" et sur le conflit israélo-arabe, Paris le 28 novembre 1992. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, sur le génocide juif et la responsabilité du régime de Vichy, sur le devoir de "mémoire", de "vigilance" et d'"ingérence" et sur le conflit israélo-arabe, Paris le 28 novembre 1992.

Personnalité, fonction : BEREGOVOY Pierre.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Congrès annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) à Paris le 28 novembre 1992.

ti : C'est un honneur, et un grand plaisir, pour moi de me retrouver parmi vous aujourd'hui, en compagnie de ma femme

qui vous remercie elle aussi de nous avoir invités. Je salue comme vous, monsieur le président, toutes les

personnalités ici représentées et je me réjouis qu'elles soient rassemblées autour de votre cause qui me tient tant

à coeur.


"Heureux comme Dieu en France" disaient, je crois, autrefois, vos coreligionnaires. Oui, il y a une grande

tradition française de tolérance et de fraternité à l'égard des juifs, que la terrible tragédie de la guerre ne

doit pas nous faire oublier.

Tradition de l'Abbé Grégoire et de l'émancipation des Juifs par la Révolution, à une époque où, ailleurs, sujets de

second ordre, ils étaient encore maintenus dans des ghettos et humiliés.

Tradition des premières Républiques qui firent en France, pour la première fois dans l'histoire, des hommes députés

ou ministres, sans égard pour leur religion.

Tradition de l'Affaire Dreyfus où l'on vit des personnes de toute condition, de toute opinion, de toute confession

se dresser contre l'injustice faite à l'un de leurs concitoyens au seul motif qu'il était israélite, alors qu'à la

même époque, un peu partout en Europe, on continuait de persécuter les Juifs ou à les tenir en lisière de la Cité.

Tradition de tant de nos compatriotes pendant la guerre qui refusèrent la politique de Vichy et de l'occupant et,

au péril de leur vie, aidèrent à sauver celles des Juifs, Français ou réfugiés sur notre sol, permettant ainsi à

nombre d'entre eux d'échapper à l'extermination.

Tradition, enfin, du soutien apporté après-guerre au jeune Etat Hébreu, notamment par les formations de la gauche

qui voyaient en cette naissance, non seulement l'accomplissement d'une ancienne et légitime espérance des enfants

d'Abraham, mais la traduction des idéaux universels du socialisme qu'incarnaient les premiers Kibboutzniks.


J'ai dit que cette "exception française" de tolérance ne devait pas nous faire oublier la guerre.

J'appartiens à cette génération pour qui la révélation du génocide fut un cataclysme. Il y a, dans ma conscience,

dans le regard porté sur les hommes, nos semblables, un avant et un après. Les guerres nous avaient déjà enseigné

depuis longtemps, que l'histoire pouvait être tragique. La révélation de l'holocauste m'enseigna que cette tragédie

pouvait aller jusqu'à faire perdre à l'homme la conscience même de son humanité. Oui, les images d'Auschwitz et de

tant d'autres camps sont en moi. Aujourd'hui comme hier avec la même force, intacte, d'horreur et de terreur, elles

sont inscrites à jamais dans ma mémoire et ne me quittent pas car je n'ai pas de réponse à la question qu'elles

posent : comment l'espèce humaine a pu faire ou laisser faire cela.

Le régime illégal et illégitime de Vichy prêta la main aux exactions et devança même parfois les désirs de

l'occupant. Il commit un triple crime. Il participa à un crime contre l'humanité, en arrêtant, en internant et en

déportant les Juifs. Il commit un crime contre la République en bafouant l'antique droit d'asile, livrant à leurs

bourreaux des étrangers -espagnols, italiens, allemands, européens de l'Est, anti-franquistes, anti-fascistes,

anti-nazis, ou persécutés- qui avaient trouvé refuge dans la Nation des droits de l'homme. Il commit un crime

contre la patrie en osant faire ce qu'aucun gouvernement français n'avait même imaginé : déchoir certains de nos

concitoyens de leur nationalité pour faciliter la tâche de leurs persécuteurs.

Vous avez souhaité que le douloureux anniversaire de la rafle du Vel’d'Hiv devienne une journée nationale. Mon ami

Jean Le Garrec, ici présent, a formulé une proposition en ce sens. Vous avez posé personnellement la question au

président de la République, et je sais, connaissant son extrême sensibilité à ces problèmes, que François

Mitterrand vous répondra personnellement et qu'il vous répondra très vite.

Je pense comme vous : rien ne doit être oublié. Toute la vérité sur les agissements honteux de cette période doit

être recherchée, minutieusement. Et la mémoire doit en être religieusement conservée et transmise. Les crimes

furent commis par des Français.

Il ne faut pas le dissimuler. Il faut, au contraire, le dire et le redire afin d'éclairer les jeunes générations,

d'édifier les consciences et de protéger l'avenir. Il faut que la justice se prononce quand elle est saisie et il

faut qu'elle se prononce clairement. Ces dernières heures nous ont apporté à vous comme à moi, l'espoir qu'il en

serait bien ainsi pour les personnes incriminées que vous avez citées.

Mais il faut dire, en même temps, que ces Français qui doivent rendre des comptes à la justice, n'étaient pas la

France. La France, ma France, la nôtre, elle était à Londres, à Koufra, au Vercors, aux Glières. Elle avait la tête

dans les baignoires des caves obscures de la rue Lauriston. Elle avait le corps meurtri dans les cachots humides du

Fort de Montluc. Elle avait les poignets ligotés aux poteaux d'exécution du Mont Valérien. Ma France, notre France,

la France, elle ne s'appelait pas Henriot, Déat, Darquier ou Darnand. Elle avait pour nom de Gaulle, Christian

Pineau ou Daniel Mayer, Henri Frenay ou Jean Moulin, RoL-Tanguy ou Manouchian, Tom Morel ou Lucie Aubrac. Je me

souviens d'un entretien récent à la maison France-Israël où Pierre Bloch et François Mitterrand évoquaient leur

rencontre d'Alger en 1943. Ils évoquaient aussi Londres où la voix de la France n'était pas celle de Radio-Paris,

mais celle de Radio Londres : "Honneur et Patrie. Les mains de la France n'étaient pas celles qui signaient, dans

"Je suis partout'', des éditoriaux demandant qu'on rafle les enfants juifs. C'étaient les mains qui, à la nuit

tombée, écrivaient sous les noms étrangers de l'Affiche Rouge : "morts pour la France".


Ces évènements douloureux nous créent des devoirs.

Devoir de mémoire, je viens d'en parler, d'autant plus nécessaire que surgissent les révisionnistes, les

négationnistes et leurs porte-voix politiques à l'extrême droite, quand ce ne sont pas, malheureusement, des

juridictions qui leur donnent l'autorité de la chose jugée.

Devoir de vigilance à l'égard de toute résurgence du racisme, de l'antisémitisme, de la xénophobie et, plus

généralement, des idéologies anti-démocratiques, anti-républicaines et opposées à l'Etat de Droit. Vous savez les

mesures nombreuses et diligentes mises en place à cette effet depuis 11 ans. Ma détermination de lutter contre le

racisme et l'antisémitisme sera sans faille, c'est celle du gouvernement tout entier et du Président de la

République et, j'en suis convaincu, celle d'une très large majorité, dans les deux assemblées parlementaires et je

tiens à le redire devant vous avec force.

Devoir d'ingérence, partout où l'humanité est bafouée par les massacres politiques, ethniques ou religieux. Vous

avez eu raison, Monsieur le Président, de dénoncer la purification ethnique qui se déroule près de nous et qui est

la conséquence de la tragédie yougoslave. Il est bien temps que cela s'arrête. Je crois qu'on ne peut pas faire

grief à la France de ne pas s'en soucier, elle dont les interventions, notamment sous l'égide de l'ONU, sont sans

proportion avec sa taille ou son poids relatifs. La France est probablement aujourd'hui la première puissance

humanitaire du monde. Cet impératif catégorique des temps nouveaux doit demeurer le nôtre.


Vous avez parlé de l'Etat d’Israël et de l'attachement que vous avez pour lui, partagé d'ailleurs par nombre de nos

compatriotes. Je me suis moi-même rendu en visite à trois reprises dans l'Etat Hébreu. J'avais été frappé par le

contraste. Le plus haut lieu des spiritualités, le berceau des peuples du Livre -les Juifs, les Chrétiens de toute

église, les Musulmans-. Et en même temps, le coeur de tant de conflits fratricides et qui paraissaient inexpiables.

L'amour et la haine.

Je ne peux que souhaiter avec vous la paix au Proche-Orient. Elle est essentielle à mes yeux. Comme elle fut

l'obsession de Pierre Mendès France au soir de sa vie - et vous savez les liens d'amitié qui m'unissaient à lui.

Comme elle est l'une des grandes préoccupations du président de la République, François Mitterrand, qui a toujours

témoigné à Israël son indéfectible amitié, lui qui fut, comme vous le rappeliez, le premier Président de la

République Française à se rendre en voyage officiel dans l'Etat Hébreu, levant en quelque sorte, une espèce

d'interdit que les chefs d'Etat précédents s'étaient donné à eux-mêmes.

Ce processus, qui parait heureusement engagé, n'est pas facile. Il doit à la fois tenir compte du droit légitime

des Israéliens à vivre en paix dans des frontières sûres et reconnues, et du droit légitime des Palestiniens à

assumer leur destin national dans une patrie qui serait la leur. Il repose sur une condition qui est à la fois la

plus essentielle et la plus difficile à atteindre la confiance mutuelle. Seul le temps permet de la faire naître.

Je suis cependant d'un optimisme inépuisable. Cette paix est difficile. Elle suppose de part et d'autre des

concessions, voire des sacrifices. Mais cette paix sera. Je suis sûr qu'un jour, dans ce Proche-Orient meurtri, il

y aura, comme aujourd'hui en Europe, entre d'anciens adversaires, l'amitié des peuples et la coopération des Etats.

Comme aujourd'hui en Europe, un jour, au Proche-Orient, les conflits meurtriers paraîtront s'être déroulés à des

années-lumières des nouvelles générations. Vous connaissez le chant des marais, celui que fredonnaient les

résistants français déportés à Buchenwald ou ailleurs : "Le printemps refleurira - ô terre d'allégresse. où nous

pourrons sans cesse, aimer, aimer". Ce jour viendra pour les habitants du Proche-Orient. Le printemps refleurira en

Galilée ou à Gaza, au Néguev ou en Cisjordanie. Et la France ne ménagera aucun effort pour y aider. A tout moment,

elle se prête à faciliter rencontre et dialogue pour la paix, entre Israéliens et Arabes, comme elle le fait pour

la relance d'une coopération économique indispensable et riche de promesses.


Avec la dissolution de l'empire soviétique, les dernières persécutions massives à l'égard des Juifs ont disparu,

même s'il reste, ici ou là, telle communauté à l'existence inconfortable. Il y a encore dans nos pays d'Europe

Occidentale des manifestations d'antisémitisme, et c'est à bon droit qu'avec nous, vous vous en inquiétiez. Mais,

heureusement, il n'y a aucune comparaison avec la situation des années 30. L'humanité, de ce point de vue, a

significativement progressé. Cela ne doit pas nous incliner à baisser la garde, bien sûr. Mais je suis très

sensible à ce que vous avez dit de l'obligation faite aux Juifs, par leur destin même, d'être aux avant-postes du

combat pour la dignité humaine, de la Yougoslavie à la Somalie, en passant par le Kurdistan. S'il y a un apport

fondamental du judaïsme séculier aux sociétés occidentales, c'est bien la conversion d'une mémoire particulière de

l’oppression en combat universel pour l'émancipation des hommes. De l'anarchisme de Bernard Lazare, au socialisme

de Léon Blum ou au radicalisme de gauche de Jean Zay ou de Pierre Mendès France, il y a une tradition d'engagement

en faveur de la justice qui ne doit pas disparaître avec l'heureux affaiblissement de l'antisémitisme.

Et puis il y a un second apport du judaïsme, auquel nous devons être tout particulièrement attentifs. Une

communauté sans "communautarisme". Un groupe d'affinités qui ne s'organise pas comme un sous-ensemble homogène

faisant Nation à part, mais, au contraire, s'inscrit pleinement dans la Communauté nationale une et indivisible. Au

moment où, ici ou là, on s'interroge sur le modèle national Français, qui se confond à mes yeux avec l'égalité et

la laïcité républicaines, il est bon que l'expérience des Juifs de France serve de référence à la réflexion.

Vigilance humanitaire internationale, aide à la paix au Proche-Orient, combat intransigeant contre le racisme,

consolidation du creuset républicain français voilà quatre lourdes tâches qu'ensemble, citoyens français, juifs ou

non juifs, nous aurons à assumer. Je ne doute pas que nous y parvenions, dans un monde que je sais fragile où l'on

n'a pas encore mesuré toutes les conséquences de l'implosion de l'Union Soviétique, du réveil des nationalismes et

de la fin des idéologies de certitudes. Dans un monde fragile, il faut plus que jamais défendre les valeurs de

liberté et de tolérance, lutter contre le réveil de la haine, contre le racisme et l'antisémitisme. Je tenais à

vous le dire, aujourd'hui certes en ma qualité de chef du gouvernement, mais aussi en vous exprimant les sentiments

qui viennent du coeur et de l'esprit et qui, quoi qu'il arrive dans les prochains mois et dans les prochaines

années, resteront les mêmes. Merci de votre attention.

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