Interviews de M. Edouard Balladur, à RTL le 22 et à Europe 1 le 29 juin 1993, notamment sur la politique économique de redressement financier et de soutien à l'activité et sur les problèmes internationaux. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interviews de M. Edouard Balladur, à RTL le 22 et à Europe 1 le 29 juin 1993, notamment sur la politique économique de redressement financier et de soutien à l'activité et sur les problèmes internationaux.

Personnalité, fonction : BALLADUR Edouard, LEFEBVRE Jean-marie, HOLLINGER Jean-yves, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Premier ministre

ti : Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,


C'est avec un grand plaisir que je prends la parole aujourd'hui devant vous.

Les Conseillers du Commerce Extérieur sont en effet des femmes et des hommes pleinement engagés dans la vie professionnelle et qui, de surcroît, veulent promouvoir l'image et le rayonnement de la France à l'extérieur.

Cet engagement civique vous honore.

Je suis heureux de pouvoir aujourd'hui vous dire à quel point le Gouvernement français est attaché à votre action et salue vos efforts en faveur du commerce extérieur de la France.

Ces remerciements s'adressent en particulier à M. de LACHARRIERE qui depuis 2 ans anime avec la compétence et le dynamisme que chacun connaît le Comité National des Conseillers du Commerce Extérieur.

Son action a été appréciée de tous. Grâce au développement du parrainage notamment, vous avez, Monsieur le Président, fortement aidé à la présence des PME françaises sur les marchés extérieurs. Merci de votre engagement et merci de vos efforts.

M. DENIEUL, dont je suis heureux de saluer la désignation comme nouveau président, aura à coeur, j'en suis sûr, de poursuivre et de développer la politique que vous avez commencée. Il sait qu'il peut compter sur l'appui entier de mon Gouvernement.

Le développement d'un commerce extérieur puissant est en effet l'une de nos priorités. Exporter, c'est accroître la solidité de notre balance des paiements et donc conforter la stabilité de notre monnaie. C'est surtout permettre la croissance de notre économie et donc la création d'emplois nouveaux. Un salarié de l'industrie sur quatre travaille pour l'exportation. En 1992, la moitié de notre croissance provenait du commerce extérieur qui a permis de sauver 130 000 emplois.

Le nécessaire développement du commerce extérieur passe par deux actions essentielles : renforcer la compétitivité de notre économie et assurer l'ouverture des marchés dans le respect de règles de concurrence loyale.

La France est compétitive. Les parts de marché qu'elle détient dans le monde progressent régulièrement. Il faut encore renforcer cette compétitivité, car elle est la clé du redressement économique.

La compétitivité de nos produits et de nos services doit être envisagée globalement.

Ceci passe par une action résolue dans quatre domaines :

- Il convient tout d'abord d'abaisser nos coûts unitaires de production, ce qui implique d'alléger les charges des entreprises, de diminuer le coût du travail, enfin d'améliorer la qualification des salariés. Comme vous le savez, c'est l'une des orientations majeures de l'action de mon Gouvernement qui a pris plusieurs décisions dans ce sens : les mesures de soutien à la trésorerie des entreprises, notamment des PME-PMI, la suppression du décalage d'un mois du remboursement de la TVA, l'allégement du coût social du travail peu qualifié par la budgétisation des cotisations familiales pour les revenus les plus bas, enfin, le développement de l'apprentissage.

La volonté du Gouvernement de réduire les déficits budgétaires et sociaux s'inspire de la même logique. Vous savez que les déficits d'aujourd'hui, ce sont les charges de demain, qu'il n'y a pas de baisse des taux d'intérêt possible sans retour à la confiance.

- En second lieu, il est nécessaire de préserver la stabilité de notre monnaie.

Je sais que beaucoup d'entre vous s'inquiètent aujourd'hui : les dévaluations et les dépréciations intervenues l'automne dernier améliorent artificiellement et momentanément la situation concurrentielle des produits de certains de nos partenaires au détriment de nos productions. Je sais très bien que, dans tel ou tel secteur, la situation peut être difficile. Mais je voudrais vous rappeler que, depuis 1987, la France a nettement amélioré sa compétitivité par rapport à nos partenaires au sein de la CEE même en prenant en compte les récentes dévaluations et sorties du SME. Le gain de compétitivité est évidemment encore plus substantiel à l'égard des pays comme l'Allemagne qui ont maintenu leur parité. Ceci s'explique par les remarquables efforts de productivité de nos entreprises. Les dévaluations intervenues à l'automne dernier permettent seulement à certains pays de rattraper le retard qu'ils avaient accumulé vis à vis de la France.

Ces pays risquent par ailleurs de relancer, par ces dévaluations, la spirale inflationniste. Leur compétitivité peut se détériorer alors de nouveau. A l'inverse, une monnaie stable permet de conserver sur le moyen terme la maîtrise de nos coûts de production. Je suis convaincu qu'aucun succès durable à l'exportation ne peut être bâti sur une monnaie faible, surtout dans une économie aussi ouverte à la concurrence internationale que la nôtre. Regardez les deux grands pays exportateurs du monde : l'Allemagne et le Japon. Leur monnaie s'est continûment appréciée depuis 20 ans.

Nous ne pouvons pas nous accommoder des facilités de court terme qu'offrent le creusement continu des déficits, le dérapage monétaire, l'augmentation des dépenses publiques. De ces vieilles recettes, nous avons déjà fait l'expérience. Ce fut au détriment de la France. Aujourd'hui, au contraire, la politique du Gouvernement français est saluée partout dans le monde comme devant ramener la confiance : c'est elle qui a permis la baisse de plus de 3 points des taux d'intérêts. C'est sur cette voie qu'il faut poursuivre.

- En troisième lieu, l'amélioration de la compétitivité de la France passe par une internationalisation de nos entreprises. Ce n'est pas auprès de vous que j'aurais besoin de longuement plaider ce point : il est clair que les entreprises françaises, pour exporter, ont besoin d'acquérir à l'étranger filiales et réseaux de distribution. C'est souvent le meilleur moyen pour être en permanence informé de l'évolution d'un marché et pour surmonter les obstacles techniques, administratifs ou culturels qui, parfois, freinent l'activité exportatrice.

Je pense également qu'il est bon que les entreprises étrangères investissent en France. La France est la troisième pays d'accueil au monde. C'est bon pour l'emploi, et la France doit se féliciter de ces investissements étrangers. Ils prouvent que notre marché est attractif, que les coûts de production y sont compétitifs, que l'environnement des affaires est satisfaisant dans notre pays.

Mesdames et Messieurs les Conseillers du Commerce Extérieur, je vous demande d'être attentifs à cette image de la France à l'étranger. Vous devez être les ambassadeurs des performances économiques de la France. Par vos contacts, vous pouvez favoriser l'implantation d'entreprises étrangères en France. Nous en avons besoin.

- En quatrième lieu, il faut que nous disposions d'un outil de soutien aux exportations souple et fiable. Je crois que c'est aujourd'hui le cas. Les Postes d'expansion économique et, d'une manière générale, l'administration du commerce extérieur ont fait un grand effort d'adaptation et de modernisation que je voudrais saluer ici. Cette administration travaille en étroite osmose avec les exportateurs et le monde des affaires. Notre présence à tous ici est le témoignage de cette collaboration efficace entre l'entreprise et l'administration. Par les conseils que vous pouvez apporter, les contacts que vous pouvez nouer, vous êtes un élément clé de ce dispositif. Continuez à oeuvrer dans cette direction. Sachez que l'administration du commerce extérieur a désormais trois priorités claires.

. Si la France a une efficacité reconnue sur les grands contrats grâce à de remarquables réussites technologiques (l'Airbus, le TGV etc..), elle doit renforcer son commerce courant, qui engendre des flux commerciaux stables.
. L'exportation est encore trop le fait des grandes entreprises. Le rôle des PME s'accroît régulièrement ; nous devons aider ce mouvement.
. L'effort exportateur de la France doit se concentrer vers les pays solvables de l'OCDE, l'Asie du Sud Est et les nouveaux pays industrialisés d'Amérique latine. Ce sont ces derniers qui connaissent la croissance la plus vive, nous devons y conquérir des parts de marché.

Voilà, Mesdames, Messieurs, les objectifs qu'ensemble nous devons nous fixer.

Mais pour que nous puissions exporter plus vers les pays à forte croissance, dont certains sont peu ouverts au commerce international, il faut que nous aboutissions à un bon accord dans les négociations du Cycle d'Uruguay.

Vous savez l'engagement de mon Gouvernement sur ce sujet : un mémorandum qui présente la position française sur les négociations d'Uruguay a été élaboré. J'ai présenté la position française au collège des Commissaires et au Président CLINTON. Au Conseil Européen de Copenhague, j'ai plaidé en faveur des positions françaises, et notre discours a rencontré quelque écho dans les conclusions du Conseil Européen, ce qui montre que la France est entendue par ses partenaires lorsqu'elle parle avec clarté et fermeté.

Notre position est simple. Nous voulons un accord au GATT car nous sommes en faveur de l'ouverture des marchés et de la concurrence. Même s'il est vrai que la crise peut renforcer les tentations de repli sur soi, dans tel ou tel secteur, nous ne devons pas oublier ces vérités premières : la France est le deuxième exportateur de services, le quatrième exportateur de biens et services ; elle est donc favorable à la liberté du commerce, favorable à un accord dans la négociation du cycle d'Uruguay. Mais nous ne voulons pas de n'importe quel accord. La France n'a pas le fétichisme des dates ; elle ne croit pas que le seul fait de signer un accord, quel qu'en soit le contenu, serait à même de relancer la croissance mondiale.

La négociation du GATT doit se conclure par un bon accord. Cela implique quatre choses :

- cet accord doit permettre d'ouvrir les marchés les plus fermés aujourd'hui au commerce mondial. Je pense en particulier à l'Asie du Sud-Est et à l'Amérique latine. Ces régions en plein développement doivent s'ouvrir aux importations de pays tiers. Ainsi, nous pourrons bénéficier de l'extraordinaire croissance de ces zones et créer des emplois en Europe.

- Cet accord doit permettre aux secteurs en phase de restructuration de s'adapter aux contraintes de la concurrence internationale. Je pense en particulier au textile, à l'aluminium, au bois ou à l'électronique. N'oublions pas que l'Europe connaît des taux de chômage record. Nous ne pouvons accepter que la négociation du cycle d'Uruguay ait pour conséquence le démantèlement de pans entiers de notre économie. Nous devons avoir comme préoccupation première la défense de l'emploi. Dans votre discours, Monsieur le Président, vous évoquez l'idée intéressante d'un droit compensateur qui serait perçu sur les produits en provenance de pays qui pratiquent le dumping social. Vous soulevez là un vrai problème. Comment effectivement pouvons nous tolérer, sur un plan éthique, d'encourager le travail forcé, le travail des prisonniers, le travail des enfants ? Comment concilier libre-échange absolu et maintien de la protection sociale à laquelle, dans nos pays, nous sommes légitimement attachés ?

De même, comment accepter une sous évaluation durable de 10 à 15 % de la principale monnaie mondiale ? Que signifient les règles de concurrence loyale si tel ou tel peut manipuler à sa guise l'arme du change ?

Il faudra bien un jour traiter ces problèmes. Le GATT date de 1947, d'une période où tous ses membres étaient des nations industrialisées, où les parités étaient fixes, où la protection sociale était très inférieure dans nos pays à ce qu'elle est aujourd'hui. Tout ceci n'est plus. Il faut réfléchir à une nouvelle organisation pour les échanges de demain qui permette aux pays développés de préserver la protection sociale dont bénéficient leurs salariés et qui intègre de façon de plus en plus large les questions monétaires et sociales dans les réflexions sur le commerce.

- Troisième condition pour un bon accord au GATT est qu'il permette d'aboutir à une paix commerciale durable. Il n'est pas acceptable qu'aujourd'hui les Etats-Unis, sous couvert d'antidumping ou d'antisubvention, majorent de 100 % le prix des aciers français importés chez eux. Nous réclamons des règles du jeu claires, opposables à tous, permettant de régler les différends sans que telle ou telle partie n'ait la tentation de recourir à des mesures unilatérales. Nous sommes pour le libre échange, non pour la loi de la jungle. A cet égard, je note que les Etats-Unis ne pourront longtemps continuer à nous expliquer qu'ils veulent un accord multilatéral mais qu'ils entendent conserver leurs procédures unilatérales. Pas davantage ils ne pourront longtemps plaider pour l'ouverture des marchés tout en fermant leur territoire aux importations d'aciers européens.

- Enfin, l'accord doit permettre de préserver l'identité européenne. Au fil du temps, grâce à de lourds sacrifices, l'Europe a forgé des politiques communes : l'audiovisuel et l'agriculture en sont deux bons exemples.

La négociation du cycle d'Uruguay ne saurait remettre en cause ces politiques, dont elle doit reconnaître la légitimité. Il en va de l'avenir de l'Europe, de sa capacité à forger son identité propre.

La France défend ces quatre idées essentielles. Vous en voyez la logique : défendre l'emploi, défendre l'Europe.

C'est pour cela que nous plaidons pour un accord signé par les 111 Etats membres du GATT, que nous voulons une négociation globale et équilibrée. La négociation du cycle d'Uruguay ne saurait se résumer à un compromis sur les céréales entre l'Europe et les Etats-Unis, complétée par quelques abaissements de droits de douane. Ce serait renoncer aux objectifs initiaux du cycle d'Uruguay, ce serait renoncer à relancer la croissance mondiale.

Permettez-moi de dire en conclusion, M. Le Président, Mesdames, Messieurs, que si certains semblent prêts à s'accommoder d'une réduction de la négociation du GATT à quelques arrangements sectoriels, ce n'est pas, en ce qui me concerne, la trop grande ambition initiale de la négociation que je déplorerai mais son insuffisante audace. J'ai dit il y a quelques instants à quel point il était regrettable que les préoccupations sociales et la prise en compte des éléments monétaires ne se reflètent pas davantage dans la négociation.

Celle-ci s'achèvera-t-elle à TOKYO ? Une attente risque de grandir, qui pourrait être dangereuse et contreproductive pour les intérêts de l'Europe.

Rappelons quelques vérités d'évidence : le G7 n'est pas une instance commerciale, il ne peut donc négocier sur ces sujets, le G7 ne rassemble que les pays les plus riches et les plus industrialisés alors que le GATT, pour être un succès, devra compter des concessions de la part de pays en cours d'industrialisation. Je craindrai pour ma part plus que tout que la négociation commerciale, vitale pour la croissance mondiale, ne se transforme en affrontement des riches contre les pauvres, des grands contre les petits. Il reste à espérer que les discussions quadrilatérales entre la Communauté, les Etats-Unis, le Japon et le Canada qui auront lieu avant le G7 permettront de déboucher sur un rapprochement des positions. Pour ma part, je m'en féliciterai si c'est naturellement sur de bonnes bases, pour la France et pour l'Europe. Quelle que soit l'issue des discussions quadrilatérales, il faudra donc que la discussion reprenne vite, à Genève, à 111, sur tous les sujets. C'est un vaste programme et un lourd travail de réflexion et d'analyse qui nous attend.

M. le Président, Mesdames, Messieurs, vous qui êtes des praticiens de la vie de l'entreprise, qui connaissez les mécanismes de l'échange international, aidez nous à inventer, pour la France et pour l'Europe, les solutions de l'avenir.

Rechercher