Discours de M. Philippe Séguin, président de l'Assemblée nationale et membre du RPR, sur son analyse des causes de l'augmentation du chômage et sur ses propositions pour aller vers une société de pleine activité compte tenu de la concurrence internationale, Paris le 16 juin 1993. | vie-publique.fr | Discours publics

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Discours de M. Philippe Séguin, président de l'Assemblée nationale et membre du RPR, sur son analyse des causes de l'augmentation du chômage et sur ses propositions pour aller vers une société de pleine activité compte tenu de la concurrence internationale, Paris le 16 juin 1993.

Personnalité, fonction : SEGUIN Philippe.

FRANCE. Assemblée nationale, président

Circonstances : Colloque organisé par le Forum du futur sur le thème de l'emploi et du chômage

ti : Monsieur le Président et cher Jacques Baumel,
Mesdames, Messieurs,


Je vous remercie d'autant plus vivement de m'avoir invité à clore vos travaux que jamais, je crois, la Fondation du Futur n'aura mieux mérité son nom qu'en mettant à l'ordre du jour de ce colloque la question de l'emploi. Le chômage est en effet devenu à la fois l'indicateur et le déterminant principal de la crise économique, sociale, culturelle, morale, que traverse notre pays; crise d'une profondeur, d'une intensité et d'une nature qui sont - littéralement - sans précédent.

C'est cette conviction, en tout cas, qui me conduit à m'exprimer aujourd'hui devant vous, alors même que cela pouvait sembler ne pas aller de soi. Les fonctions de président de l'Assemblée nationale sont en effet indissociables de certains principes de comportement qui en garantissent à la fois l'autorité et la capacité d'arbitrage.

Mais ce fameux devoir de réserve (auquel, d'ailleurs, selon certains commentaires, je devrais, plus qu'à mes modestes mérites, d'avoir été élu à ce poste prestigieux), ce fameux devoir de réserve, donc, n'est en aucune façon un devoir de silence.

Surtout lorsque le débat porte sur la question dont découlent tous les autres choix. Surtout lorsqu'on a le sentiment qu'émerge aujourd'hui sur ce sujet un consensus auquel ne manque qu'une expression. Un consensus potentiel, diffus, impalpable qui ne demande qu'à s'incarner dans un projet politique, dans l'espérance d'un changement radical.

Et puis, face à cette tragédie collective, face à ces drames individuels, nul n'a le droit de se taire et d'esquiver... Même s'il est vrai que les hasards du calendrier m'auront conduit à m'exprimer à deux reprises en quarante-huit heures. Mais qu'on se rassure : le rythme ne sera pas tenu.

Chacun connaît les données brutes de la crise, les chiffres qui sont censés la traduire. La France compte actuellement 4,5 millions d'actifs privés d'emploi, dont 3 150 000 inscrits à l'ANPE ; ils seront, dans la meilleure des hypothèses, 5 millions à la fin de l'année, soit le cinquième de la population active ; 220 000 emplois ont été supprimés en 1992 et 75 000 durant le seul premier trimestre 1993 ; 58 000 entreprises ont disparu en 1992 et 7 400 au cours du seul mois de janvier 1993, ce qui constitue un record historique dont il est inutile de dire que notre économie se serait volontiers passée; enfin, la récession se confirme et s'aggrave de jour en jour.

Ces données - terribles - ne suffisent pourtant pas à donner la vraie mesure de la situation que nous vivons. Chacun sent bien que nous venons de passer un cap. Un cap décisif qui est celui de tous les dangers: le chômage n'est plus un point noir, un élément négatif du bilan, un domaine dans lequel des progrès seraient nécessaires. Le chômage a atteint en réalité un stade où se pose ni plus ni moins le problème de la capacité de survie du corps social.

Je serais tenté de dire que le chômage a, en quelque sorte, changé de nature. Il n'est plus un mal localisé, une tare de notre société ; c'est une gangrène qui risque, qui promet môme de tout emporter.

C'est dans cet esprit que j'ai décidé d'accepter votre invitation et d'engager avec vous une triple réflexion : sur la place accordée à la lutte contre le chômage dans les objectifs de la politique économique, d'abord; sur la nécessité de bouleverser nos modes de pensée et d'action, ensuite; sur un ensemble aussi cohérent que possible de mesures, enfin, permettant d'attaquer de front les ravages que le chômage produit dans notre économie et notre société.

La lutte contre le chômage : de l'ardente obligation à l'impératif catégorique

Au risque de choquer, voire de faire scandale - ce dont j'ai, très franchement, horreur -, je souhaite d'abord énoncer ce qui me paraît une vérité première, une vérité d'évidence, trop souvent occultée par les déclarations de principe et les v¿ux pieux. Non, il n'est pas vrai que la lutte contre le chômage soit, comme on nous le dit, la priorité des politiques conduites par les pays développés, alors même qu'ils comptent désormais plus de 36 millions de personnes privées d'emplois.

Oui, j'ai le regret de l'affirmer - mais ne s'agit-il pas que d'un constat ? -, la préoccupation de l'emploi demeure seconde dans les choix qui sont effectués, reléguée qu'elle est après la défense de la monnaie, la réduction des déficits publics, le productivisme ou la promotion du libre-échange.

Et c'est précisément dans cet ordre inversé des priorités qu'il faut chercher l'explication des échecs successifs des politiques conduites.

Et c'est bien d'un renversement complet des valeurs et des choix fondamentaux qu'il faut nous atteler de toute urgence.

En réalité, et je pèse mes mots, nous vivons depuis trop longtemps un véritable Munich social. Cette comparaison avec Munich s'impose d'autant plus que nous retrouvons sur la question du chômage tous les éléments qui firent conjuguer en 1938 la déroute diplomatique et le déshonneur : aveuglement sur la nature du péril, absence de lucidité et de courage, cécité volontaire sur les conséquences des décisions prises. Et le silence gêné, l'indifférence polie que nous affectons tous aujourd'hui vis-à-vis des générations d'exclus que fabriquent consciencieusement nos sociétés n'est pas d'une autre nature que le "lâche soulagement" des démocraties dans les années 1930, face aux ambitions territoriales du système nazi.

Cette comparaison avec les années 1930 s'impose d'autant plus qu'on a vu, à cette époque, les vieilles recettes inspirées de l'orthodoxie budgétaire conduire la France au déclin économique, puis à une catastrophe politique qui finit par menacer son existence même. L'attachement fétichiste et suicidaire au franc Poincaré occulta totalement les réflexions sur la reflation, qui furent à l'origine du New Deal, puis les analyses de Keynes sur l'équilibre de sous-emploi, aveuglant la classe politique à gauche comme à droite, à la notable exception de Paul Reynaud.

Mon but n'est certes pas de revenir aux origines de l'économie keynésienne qui permit de concilier durant les Trente Glorieuses plein-emploi, rentabilité du capital et progrès de la productivité. Mon objectif consiste en revanche à en appeler à un changement de modèle au moins aussi décisif que celui qui fut proposé à l'époque, plaçant la question de l'emploi au c¿ur de la réflexion politique et économique.

Il ne s'agit donc pas de faire du keynésianisme sans Keynes. La notion keynésienne de plein-emploi n'est plus d'actualité, puisque nous avons assisté à l'éclatement de la norme traditionnelle de l'emploi salarié à temps complet. Ne parlons donc plus de plein-emploi mais de pleine activité, objectif qui doit prendre une place centrale dans la politique économique. Et ce, pour deux raisons aussi évidentes que complémentaires.

La première, c'est que le travail est beaucoup plus qu'une source de revenus dans nos sociétés. Il possède de multiples fonctions sociales et culturelles : il fonde un statut, il produit des identités, il constitue des solidarités, il détermine l'intégration. En bref, il confère à la vie humaine sa dignité. Celui qui ne travaille pas ou qui ne travaille plus n'est pas seulement privé de ressources financières, il est dépossédé de son identité, son existence est progressivement destructurée, il est la victime désignée d'un processus irrésistible d'exclusion du corps social.

C'est pourquoi les visions purement économistes du travail sont ineptes, dans la mesure où elles ignorent l'essentiel. Elles sont d'ailleurs d'autant plus réductrices qu'elles ne raisonnent généralement qu'en termes de prix - le coût du travail - alors que le problème posé aujourd'hui est celui de l'ajustement par les quantités - donc par l'activité. Mais nous aurons l'occasion d'y revenir.

Deuxième raison qui découle du rôle social du travail, le chômage n'a pas qu'une dimension économique, s'exprimant en termes de perte de richesse et de déséquilibres financiers des régimes sociaux. Non, le chômage est aussi un véritable cancer que l'on trouve aujourd'hui à la source de la plupart des fléaux sociaux qui menacent notre société. Le chômage ne doit plus être abordé seul, en tant que phénomène économique. Il doit être appréhendé avec l'ensemble de ses conséquences directes et indirectes. Grande pauvreté, marginalité, insécurité, trafics de stupéfiants, montée du racisme et de l'exclusion, crise urbaine, de quelque côté que nous tournions notre regard, nous nous trouvons confrontés en effet aux conséquences du chômage qui, après avoir laminé le tissu économique, est en passe, je le répète, de détruire le corps social.

Considérons la crise de nos villes et l'explosion du système éducatif, désormais dans l'incapacité d'assurer sa traditionnelle mission d'intégration. Derrière les multiples explications conjoncturelles avancées, un unique facteur commun, un responsable principal, le chômage. Comment croire qu'un jeune, dont l'héritage culturel se résume à deux générations de chômeurs, peut encore croire à la possibilité d'accéder à une activité légale, de vivre comme un citoyen libre et égal en droits ? N'oublions pas que plus l'environnement socio-culturel des élèves décline, plus l'efficacité du système éducatif décroît dans son ensemble.

Le plus grand des paradoxes ne serait-il pas que nos démocraties donnent raison à Marx au moment même où le communisme est mort, en réhabilitant la fameuse distinction entre libertés réelles et libertés formelles ? Et puisqu'il faut le dire, disons-le : le chômeur ne bénéficie que de libertés formelles, vidées de leur substance; le chômage ne laisse rien intact, ni les hommes qu'il prive de leur dignité, ni les sociétés qu'il prive de leur unité et, par conséquent, du ferment de leur développement. Il n'est pas de pays, pas de région, pas de commune, pas de famille qui ne soient touchés, dont l'équilibre et l'avenir ne soient compromis par la gangrène qui gagne jour après jour.

Car les lésions que provoque le chômage sur le corps social ne sont ni superficielles, ni éphémères. Elles sont définitives. Définitives parce que les licenciements créent des traumatismes sociaux et des détresses personnelles irréversibles, qui détruisent les chances de développement, brisent les familles, ruinent J'éducation des jeunes. Définitives parce que la logique infernale qui conduit du chômage à l'exclusion, de l'exclusion à la marginalité ou à la délinquance est quasiment impossible à inverser.

Face à la montée irrépressible de cette menace qui atteint désormais un actif sur cinq, qu'avons-nous fait ?

La réponse est simple : rien, ou si peu.

Qu'on ne se méprenne pas. Ma critique ne s'adresse nullement aux hommes. Elle vise en revanche le catéchisme simpliste et dérisoire, qui nous invite à attendre la reprise pour les uns, la fin d'un cycle pour les autres. Elle a pour objectif ces théories qui n'ont pas changé depuis 1930 et qui faisaient dire au président Hoover que la reprise était au coin de la rue.

Je note d'ailleurs que la prise de conscience de l'insuffisance des politiques conduites tend à faire l'objet d'un consensus. Comment ne pas m'associer personnellement, en tant qu'ancien ministre des Affaires sociales et de l'Emploi, à Michel Rocard, admettant qu'il s'est laissé prendre à l'illusoire et passagère décrue du chômage, et regrettant "les recettes classiques qui n'étaient pas à la hauteur du problème" ? Comment ne pas le rejoindre quand il se fait le reproche "de n'avoir pas compris qu'il nous fallait un véritable changement de société" ?

Son erreur est notre erreur à tous. Tout au discours sur le franc fort, la désinflation compétitive et la compétitivité des entreprises, nous avons cantonné la lutte contre le chômage à un rôle d'accompagnement, nous avons accepté ce pari monstrueux de transformer l'emploi en variable d'ajustement des économies contemporaines - oui, en variable d'ajustement -, nous avons cherché à neutraliser politiquement le chômage en nous raccrochant à ces préceptes creux qui veulent qu'il soit une conséquence inexorable de la non moins inexorable mondialisation des échanges.

En conséquence de quoi nous nous trouvons confrontés à une succession de cercles vicieux :

- premier cercle vicieux, celui de la productivité: les entreprises françaises se sont lancées dans une course aux licenciements qui augmente les transferts sociaux, donc les prélèvements obligatoires qui pèsent sur elles. D'où un nouveau divorce entre les intérêts des entreprises et ceux des salariés dont l'enjeu porte moins sur les salaires que sur l'emploi : l'avertissement de Jean Gandois, concluant les travaux du XIe Plan sur la compétitivité par la divergence d'intérêts qui apparaît entre les entreprises et la société, mérite d'être entendu et médité ;

- deuxième cercle vicieux, celui qui oppose ceux qui ont un emploi, dont le nombre diminue tandis que les prélèvements qui pèsent sur leurs revenus augmentent, et la masse croissante de ceux qui sont privés de travail: à terme, le divorce de ces deux parties du corps social, qui pourraient devenir d'égale importance d'ici à l'an 2000, est porteur d'une véritable guerre civile froide ;

- troisième cercle vicieux, celui des politiques de l'emploi qui ne veulent agir que sur la baisse du coût du travail, provoquant des substitutions entre catégories de main-d'oeuvre sans créations d'emplois et accélérant la chute de la demande ;

- dernier cercle vicieux, celui de la mondialisation: la recherche forcenée de la baisse des prix à la consommation aboutit à la récession dans les pays développés d'une part, pousse aux délocalisations dans les pays à faibles salaires d'autre part, le résultat de ce dumping économique et social étant la diminution de la demande solvable pour le plus grand préjudice de tous.

C'est de cet ensemble de contradictions qu'il nous faut sortir en révisant totalement nos modes de pensée et d'action. C'est un nouveau pacte social qu'il nous faut fonder, une nouvelle donne qui assure à chacun une place - et par conséquent une activité - dans la société.

Il y a aujourd'hui une absolue urgence à soumettre l'ensemble des politiques publiques à l'impératif de la lutte contre le chômage. Cette lutte n'est pas une priorité. Elle est la priorité qui détermine et conditionne tout le reste.

Le chômage n'est une fatalité que pour autant que nous l'admettions comme une fatalité. Il y a place, sur la question du chômage comme sur toutes les autres, pour l'expression d'une volonté politique. Une volonté qui doit s'appuyer sur des choix nets et des orientations clairement définies.

De quelques idées fausses et des moyens de les surmonter

Le débat sur l'emploi et le chômage est aujourd'hui pollué par un certain nombre de préjugés qui ont été abusivement érigés en dogmes et qui convergent tous autour de cette idée que le chômage est une fatalité devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner.

Ces jugements tout faits peuvent être résumés à trois affirmations :

- première affirmation, la crise est mondiale et le chômage avec, ce qui explique que nous n'ayons aucune prise sur eux : Cette thèse est alimentée par ceux qui, à l'instar de Jacques Delors, nous rappellent à l'envi la "gigantesque redistribution des cartes" dans l'économie mondiale qu'il faudrait accepter comme une donnée immuable; donnée immuable beaucoup plus digne d'intérêt que les 17,5 millions de chômeurs que compte désormais la Communauté ;

- deuxième affirmation découlant de la première, la France ne dispose dans ce cadre d'aucune marge de man¿uvre : Le maître mot est donc l'ajustement; l'ajustement par la diminution de l'emploi, cela va sans dire; en conséquence, les seules actions envisageables doivent s'inscrire dans les structures actuelles de concertation internationale, à savoir le FMI et le SME pour les aspects monétaires et financiers, le GATT et la Communauté pour les aspects commerciaux;

- troisième affirmation, les politiques économiques nationales n'ont plus de sens et doivent limiter leur ambition d préserver le cadre économique existant, fait d'un mélange d'orthodoxie monétaire et de libre-échange, en atténuant les effets immédiats de la crise : le problème est donc de fournir un revenu de substitution aux chômeurs, il n'est pas de donner du travail à ceux qui en sont privés.

Je voudrais, devant vous, m'inscrire résolument en faux contre ces trois idées fausses.

Il est totalement vain, totalement dérisoire, d'attendre d'une éventuelle reprise de la croissance mondiale la solution du problème du chômage. La folle course-poursuite aux licenciements dans laquelle se trouvent entraînées les entreprises françaises provoque effectivement un chômage conjoncturel; le retour à une croissance plus forte permettra à certains de retrouver un emploi. Mais ces sorties du chômage resteront marginales par rapport au stock du chômage structurel, qui frappe plus de 2,5 millions de personnes dans notre pays, et aux suppressions d'emploi induites par les progrès de la productivité. Cette obsession de la productivité à laquelle nous contraint la concurrence internationale absorbera - et bien au-delà - les maigres créations de postes induites par la croissance.

Or, toutes nos politiques sont fondées sur cette stratégie erronée, qui nous fait attendre la reprise, comme d'autres attendent Godot, pour voir refluer le chômage.

D'où les deux axes, inadéquats ou insuffisants, poursuivis par les politiques de l'emploi : la baisse du coût du travail, alors que le problème n'est pas celui du prix mais celui du volume de travail disponible dans les économies développées ; la formation, qui est certes indispensable, mais qui ne peut être tenue pour une panacée. Il est vrai que dans un contexte de pénurie d'emplois, les formations supérieures représentent un atout pour entrer sur le marché du travail. Mais ceci provoque un fonctionnement sélectif de ce marché, qui renforce l'exclusion des moins qualifiés et décourage les titulaires surqualifiés de postes qui s'apparentent parfois à des tâches d'exécution. Dans l'état actuel de l'organisation de la vie professionnelle et de l'entreprise, la formation ne constitue donc pas une réponse suffisante.

Le risque existe d'ailleurs d'une véritable bombe sociale, qui verrait les flux de nouveaux diplômés de l'enseignement supérieur venir buter sur le mur de la diminution de l'emploi. Nous en distinguons aujourd'hui les prémices.

Autre réalité méconnue, le libre-échange, qui a été l'un des moteurs de la croissance de l'après-guerre jusque dans les années 1980, joue désormais contre l'emploi. La concurrence ne se déploie plus seulement entre les entreprises ; elle oppose des systèmes économiques et sociaux totalement hétérogènes, où le recours au dumping par les bas salaires et l'absence de protection sociale devient un avantage comparatif décisif. Le libre-échange intégral est devenu une course mortelle aux délocalisations et à la régression sociale.

La démonstration rigoureuse à laquelle s'est livré le sénateur Jean Arthuis dans un récent rapport sur les transferts d'activité est sans réplique : le libre-échange sans entrave ni régulation, conçu comme un dogme intangible, détruira 3 à 5 millions d'emplois en France d'ici l'an 2000. Les conclusions de cette étude seront selon toute vraisemblance développées et confortées par une commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les délocalisations.

Dernière idée reçue qu'il faut absolument remettre en cause, l'absence de capacité d'action de la France qui n'aurait d'autre choix que de se sacrifier, de se fondre, de se dissoudre dans ce melting-pot des échanges économiques mondiaux portés par la déréglementation.

Eh bien non. Il subsiste une spécificité économique française sur laquelle nous pouvons jouer en faveur de l'emploi, sans pour autant nous replier sur nous-mêmes. Cette spécificité, qui jusqu'à présent a été utilisée à l'envers, dans un sens favorable à la montée du chômage.

Que constatons-nous en effet ?

D'abord, la France s'est placée jusqu'en 1990 dans la moyenne de la croissance européenne, ce qui n'a pas empêché une montée beaucoup plus forte du chômage que chez nos voisins. Dans le même temps, et contrairement à ce qui est souvent avancé, la croissance de la population active est restée modérée: + 0,6 % en rythme annuel de 1979 à 1991, contre + 1,5 % aux Etats-Unis ou + 1,1 % en Espagne. En réalité, notre véritable - et tragique - spécificité vient de ce que la France est le pays de l'OCDE qui a créé le moins d'emplois depuis dix ans, et ce en raison d'une intégration non maîtrisée dans l'économie mondiale.

Mais il nous faut aller encore au-delà. Nous ne saurions nous résigner à seulement moins mal jouer au jeu de mistigri dont nous sommes depuis longtemps les perdants permanents.

Nous devons comprendre que le chômage résulte à titre principal d'un dérèglement des rapports entre l'économie et la société, dérèglement qui nous impose de repenser les liens entre la sphère financière, la sphère économique, la sphère sociale. C'est autour de cette question du chômage que nous devons intégrer à nouveau ces différentes dimensions pour éviter que les profits financiers jouent contre l'activité économique et que la croissance joue contre l'emploi.

C'est une véritable révolution culturelle qu'il nous faut accomplir. Le rapport entre l'économique et le social doit être totalement revu. Nous ne pouvons continuer ces raisonnements de dame patronnesse qui font du social la simple conséquence, éventuelle, de l'économique. Nous ne pouvons continuer à vivre pour la seule conviction que l'acte économique fondamental, soumis à la sanction du marché, consiste à produire en tous domaines le meilleur produit au meilleur prix. Et qu'il faut prendre définitivement son parti que tout le reste s'organise, plus ou moins bien, en conséquence...

Comme le faisait remarquer à juste titre Alain Gomez dans une récente tribune du Monde : la théorie libérale ne nous compare pas les bénéfices passionnants qu'il y aurait à acheter un magnétoscope 10 % moins cher avec la somme du coût social du chômage, de la révolte ethnique en Europe de l'Est, de la régression en terre d'Islam, des menaces de déséquilibre et donc de guerres.

Cette approche, qui réduit l'homme à l'acte de la consommation, est insuffisante et dépassée puisqu'elle ne prend en compte qu'une partie des besoins exprimés.

Plus grave, elle porte en elle sa propre contradiction. Parce que l'homme a au moins autant besoin de travail, c'est-à-dire de dignité, que de produits et de services, et que ce besoin doit être pris en compte dans l'organisation de l'économie, tant au plan national qu'au plan international. Parce que, par ailleurs, la croissance des revenus de substitution trouve une double limite dans la diminution de la demande et dans la baisse de la compétitivité des produits qui supportent des prélèvements toujours plus importants.

Tous les acteurs de l'économie et de notre société sont donc concernés car tous participent aujourd'hui à ce pacte pervers qui fait des suppressions d'emploi la seule variable d'ajustement de l'activité. Tous, c'est-à-dire les politiques qui ont passé par pertes et profits l'idée de la pleine activité, les entreprises qui traitent parfois leurs salariés comme des têtes de bétail - je pense aux récentes affaires SKF ou IVECO -, les syndicats qui continuent à ne raisonner qu'en termes de pouvoir d'achat, les consommateurs qui entretiennent la déflation par la quête éperdue des prix les plus bas.

Ce système atteint aujourd'hui ses limites. C'est lui qu'il nous faut changer. Nous allons essayer de voir comment.
Que faire ?

Pour faire de la lutte contre le chômage la priorité absolue qu'elle doit constituer pour une société en péril de mort, il nous faut la dissocier de la seule conduite de la politique économique.

Trois champs d'action s'ouvrent alors devant nous. Le premier tend à la réforme du cadre des échanges mondiaux qui démontre chaque jour davantage son inadaptation et son obsolescence; il implique une réorientation de l'esprit de la construction européenne. Deuxième orientation : il s'agit de faire en sorte qu'à situation économique donnée, la France puisse bénéficier d'une traduction en termes d'emplois directs qui soit au moins comparable à celle de ses partenaires. Enfin, troisième champ de réflexion, il convient de se rapprocher d'une situation de pleine activité, en organisant la réponse aux nouveaux besoins sociaux qui s'expriment.

Les trois objectifs sont à rechercher simultanément. Pour autant, aucun d'eux n'est tributaire des résultats atteints sur les autres. Et des -difficultés éventuelles sur l'un des chapitres ne sauraient constituer un alibi à des atermoiements sur les autres...

Le premier volet de cette révolution pour l'emploi est à chercher dans l'indispensable réforme des rapports économiques internationaux.

L'aveuglement des responsables politiques a été au fil des années à la fois renforcé et légitimé par l'idéologie des technostructures internationales qui, de la Commission européenne au FMI, du GATT à la Banque mondiale, restent attachées à des certitudes, des analyses, des modes de pensée totalement dépassés.

Le résultat de cette cécité volontaire se déploie chaque jour sous nos yeux :

- en Europe, 17,5 millions de chômeurs et l'effondrement de pans entiers de l'industrie ;

- dans l'OCDE, 36 millions de chômeurs et des déséquilibres de balances commerciales et de balances des paiements inconnus depuis les années 1930 ;

- dans le monde, l'exportation de la régression sociale, à travers les délocalisations, et la marginalisation de continents entiers, au premier rang desquels figure l'Afrique.

Que s'est-il passé pour en arriver là ? Deux mutations brutales expliquent la ruine du modèle de développement de l'après-guerre. D'abord l'internationalisation volontairement incontrôlée des flux financiers, puis des échanges commerciaux, qui a entraîné l'irruption sur le marché de nouvelles puissances économiques. Celles-ci, issues du Tiers-Monde, ont assis leur développement sur un dumping social et monétaire ravageur.

Ensuite, l'effondrement du communisme qui a libéré soudainement des peuples et des capacités de production. La disparition du rideau de fer pose le problème des relations économiques internationales en termes radicalement nouveaux, notamment pour les Européens.

Aucun de ces changements décisifs n'a pourtant été pris en compte. Or, à quoi sert-il par exemple de poursuivre des négociations au sein du GATT qui ignorent les mesures unilatérales prises par les Etats-Unis et le Japon pour protéger leurs marchés, qui ignorent les dévaluations compétitives, qui ignorent l'organisation des échanges mondiaux entre quelques grands blocs régionaux ?

N'est-ce pas Jimmy Goldsmith, qui ne passe pas pour un étatiste forcené ni pour un farouche partisan de l'économie planifiée, qui déclarait il y a peu : "Rejetons le GATT et faisons-le la tête haute, sans complexes. Le GATT est vicié irrémédiablement. Il appauvrira et destabilisera le monde industrialisé, tout en ravageant cruellement le Tiers-Monde. "

Qui ne voit en effet que le GATT est en crise, une crise structurelle qui ne doit rien aux circonstances, une crise structurelle qui justifie - j'ose le dire - sa dissolution pure et simple ? Car il convient de rappeler que le GATT n'est qu'un ersatz, négocié à titre provisoire, qui aurait dû s'effacer devant l'organisation internationale du commerce, qui était le véritable troisième pilier des Accords de Bretton Woods. Cette organisation n'a jamais vu le jour du fait de l'opposition des Etats-Unis, alors même qu'elle était expressément prévue par la Charte de la Havane.

Eh bien il est aujourd'hui plus que temps d'en revenir à l'esprit du projet d'Organisation internationale du commerce, en l'adaptant aux nécessités de l'heure présente. Et puisque le GATT, par un attachement fétichiste à un libre-échange qui n'est réellement pratiqué que par la Communauté, joue contre l'emploi, puisqu'il est aux mains d'une technostructure qui refuse de prendre en compte le seul problème économique réel, à savoir le chômage, pourquoi ne pas envisager sa disparition, au profit d'une organisation respectueuse de la souveraineté des Etats, une organisation qui s'insérerait tout naturellement dans le cadre de l'Organisation des Nations Unies qui est bien, comme l'a excellemment souligné Michel Giraud, le contexte et le support idéal pour les changements qui s'imposent.

Pour promouvoir ces changements, la Communauté européenne devrait normalement constituer le levier idéal. Pour qu'elle joue ce rôle, il convient encore que l'esprit qui prévaut à sa construction fasse l'objet d'une radicale réorientation.

L'Europe est aujourd'hui confrontée à deux dilemmes. Comment financer à la fois la mise à niveau de l'appareil de production européen, les déficits publics, le redéveloppement de l'Europe de l'Est, l'aide au Tiers-Monde ? C'est l'absence de réponse claire à cette première question, jointe aux mécanismes pervers du SME, qui explique le niveau absurde atteint par les taux d'intérêts.

Comment par ailleurs organiser un grand marché où sont en concurrence des systèmes de protection sociale évolués, d'anciens pays de l'Est poussés par les experts internationaux à une déréglementation sauvage, des puissances économiques pratiquant un dumping social et monétaire systématique ?

En refusant de reconsidérer la participation de l'Europe au mouvement de libération des échanges entrepris sous la guerre froide, la Commission européenne signe l'arrêt de mort non seulement de notre industrie mais aussi de nos systèmes sociaux et de nos modes de vie. En faisant le choix d'une Europe ouverte, ou plus exactement offerte sans aucune réciprocité, et ce au détriment de la notion de "préférence communautaire", nous encourageons le cycle diabolique de la régression sociale qui se traduit par la multiplication stérile des opérations de délocalisation interne et externe.

Le libre-échange, dans de telles conditions, n'est rien d'autre que le piquet qui ligote l'agneau européen, promis à la voracité de concurrents ô combien plus féroces.

Et nous touchons là au c¿ur de cette absurdité économique et historique que me paraît constituer le traité de Maastricht. Absurdité d'un traité dont le noyau dur, l'union économique et monétaire, s'inspire d'une conception monétariste qui se refuse à considérer les problèmes de l'emploi. Contradiction d'un système monétaire totalement rigide et d'une idéologie libre-échangiste qui offre une prime décisive aux dévaluations compétitives pratiquées partout ailleurs, des Etats-Unis à l'Asie, en passant par la Russie. Contresens historique d'une vision qui privilégie l'union des pays ouest-européens alors que les enjeux sont à l'Est et au Sud.

Là encore, la France doit retrouver sa voix, doit retrouver sa place dans le monde pour promouvoir une nouvelle conception des relations économiques internationales et de l'Europe.

J'en prendrai devant vous pour exemple les problèmes monétaires.

Face à la dépréciation du dollar, de la livre, de la lire, de la peseta, de l'escudo, des monnaies nordiques, la situation du "noyau dur" du SME peut être tenue pour parfaitement aberrante. On ne peut pas en imputer la responsabilité à ceux qui ont dévalué puisqu'ils ont des taux d'intérêt tout à fait raisonnables alors que les taux réels en Europe ont été et restent aberrants au regard de ceux pratiqués aux Etats-Unis et au Japon. En vérité, la France paie le prix de ses analyses monétaires.

Et cela ne vaut pas que vis-à-vis de ses partenaires de l'OCDE.Cela vaut aussi vis-à-vis du Tiers-Monde. Car certains pays en voie de développement - je pense évidemment aux nouveaux pays industrialisés - pratiquent depuis très longtemps des politiques de change agressives. A travers une sous-évaluation considérable de leur monnaie, ces pays ont accumulé d'énormes réserves de compétitivité. Dans ce contexte de sous-évaluation chronique des monnaies asiatiques et de dépréciation du dollar, la politique du franc fort et de l'argent cher a contribué à creuser de façon décisive des écarts déjà très importants mais qui avaient tendance à se réduire. A cause de la surévaluation absurde des monnaies européennes tirées vers le haut par la réunification allemande, le lent processus d'ajustement a été reporté à plus tard. Au rythme actuel, si la récession finit par avoir raison de la surévaluation du Franc, il faudra quinze à vingt ans pour que les coûts salariaux des nouveaux pays industrialisés rattrapent les nôtres.

Ceci rend indispensable un très important réalignement des parités monétaires entre l'Europe, les Etats-Unis et les pays d'Asie, réalignement qui est beaucoup plus urgent, à la limite, que l'aboutissement des négociations du GATT. Dans le cas où cette révision des changes pourrait être obtenue, il serait légitime de contrecarrer les effets du dumping monétaire par des taxes compensatoires, dont une partie du produit au moins serait affectée à l'aide au développement.

J'ajoute que je constate avec plaisir une convergence de plus en plus forte autour de ces thèses. Nul ne conteste plus aujourd'hui la réalité de la récession ni la priorité qui doit être accordée à la baisse des taux d'intérêt. Nul n'assimile plus cette baisse à la dévaluation du franc. De ces évolutions, qui confortent le bien-fondé des thèses que j'ai défendues, je me réjouis sans arrière-pensées. Mais ces évolutions demeureraient insuffisantes si elles ne trouvaient une traduction à l'échelle de l'Europe.

La Communauté européenne doit donc impérativement être relancée. J'ai bien dit relancée, au risque de surprendre tous ceux qui s'obstinent à ne pas comprendre le sens de mon engagement. La relancer, mais hors des chemins où l'ont fourvoyée l'alliance contre-nature de juristes et de technocrates fanatiques d'une part, d'intérêts mercantiles de l'autre.

Car, à ces défis de réorganisation du cadre des échanges mondiaux, de redéveloppement de l'Est et d'aide du Sud, il ne peut être de réponse que politique. Il nous faut donc à nouveau imaginer, pour l'Europe comme pour la France, un projet politique de changement, qui concilie la préférence communautaire, indispensable à la préservation de nos systèmes sociaux, et l'ouverture raisonnée qui permettra l'exercice d'une solidarité active en direction de l'Est et du Sud.

Un projet politique qui ne ruse ni avec les réalités du monde d'aujourd'hui, ni avec la vérité des difficultés auxquelles nous sommes confrontés. Car les libertés trop souvent prises avec la courageuse annonce des efforts à accomplir, les facilités souvent de mise dans les discours de campagne n'ont pas pour effet d'atténuer ou de différer les conséquences de la crise, mais bien d'en interdire l'examen et la solution.

Pour promouvoir ces développements compatibles et synergiques, il ne s'agit en aucun cas de faire le choix de l'autarcie et de l'isolement, qui ruinerait l'Europe sans favoriser la croissance à l'Est et au Sud. Il s'agit, comme au plan intérieur, d'organiser l'ouverture raisonnée de nos marchés afin qu'elle serve nos objectifs, à savoir l'emploi et le développement, et non l'exportation de la régression sociale.

Voilà un enjeu formidable et capital. Il faut sortir de l'alternative protectionnisme ou libre-échangisme. Il faut réorganiser l'échange pour qu'il redevienne facteur de progrès pour tous.

Le deuxième volet de la politique à conduire découle d'un constat désormais acquis: à situation économique comparable, la France crée structurellement moins d'emplois que les autres économies développées. C'est là que les actions définies - en continuité depuis une dizaine d'années - répondent théoriquement le mieux aux difficultés rencontrées. Sous deux réserves :

- il faut définitivement rompre avec l'idée que le démantèlement des avantages sociaux est le seul moyen de faire face ;

- il faut s'interroger sur les échecs rencontrés qui sont à lier à la dégradation générale de la situation.

Dans les politiques conduites jusqu'à présent, il est plusieurs orientations qui méritent d'être poursuivies et approfondies. Je pense à l'aménagement du temps de travail; je pense également à la formation et à l'apprentissage. Et de ce point de vue, l'idée d'une loi quinquennale telle que préparée par Michel Giraud mérite d'être saluée.

Pour autant, ces politiques se révèleront insuffisantes, si elles ne sont pas fondées sur la dissociation des règles applicables au secteur protégé et au secteur exposé. Cette dissociation peut seule permettre de créer autant d'emplois que nos partenaires avec un même niveau d'activité. Elle n'est d'ailleurs pas sans rencontrer les réflexions engagées par certains responsables étrangers, notamment Robert Reich, sur les conséquences de la segmentation du travail. Il nous faut désormais tenir compte du fait que les activités soumises à la concurrence internationale n'ont pas vocation à être encadrées par les mêmes 'règles que celles applicables aux secteurs protégés. Autant les contraintes de compétitivité qui s'exercent sur les premières interdisent de leur affecter des charges supplémentaires, autant les marges de man¿uvre qui existent dans les secondes doivent être mobilisées.

Réaffirmons en effet qu'il est proprement absurde, je dis bien absurde, de tancer les entreprises qui travaillent sur le marché mondial et qui licencient, lorsque l'on poursuit une ouverture maximale des frontières, qui les expose à la concurrence de pays où la main-d'¿uvre est dix, vingt, cinquante fois moins chère. Regardons la réalité en face.

La distinction entre secteur exposé et secteur protégé reste tout à fait pertinente, même si elle ne doit pas se traduire par un dualisme radical.

La ligne de partage ne passe certainement pas entre l'industrie manufacturière et les services, car les services aux entreprises occupent une place considérable. Et la compétitivité des entreprises exposées à la concurrence internationale n'est pas indifférente aux coûts des services qui sont nécessaires à l'accompagnement de la production. Elle n'est pas indifférente non plus à une hausse du prix relatif des services quand celle-ci a des effets salariaux qui peuvent être contagieux. Il faut, en effet, absolument éviter la "maladie hollandaise" qui conduit au développement des services au détriment des secteurs exposés.

En ce qui concerne le secteur exposé, on constate que jusqu'à présent la rigidité des salaires a conduit quasi systématiquement à gérer les crises par la réduction des effectifs. Quelques expériences de réduction négociée des salaires en échange du maintien des effectifs ont heureusement ouvert une autre voie d'ajustement, qui reste cependant exceptionnelle.

La réinsertion des chômeurs après un certain temps d'inactivité est si difficile qu'il faut absolument tenter de faire de la flexibilité des rémunérations un amortisseur automatique des chocs conjoncturels permettant de freiner les compressions d'effectifs. L'idée de partage du travail est à la hauteur de ce beau mot qu'est celui de partage. Il nous faudra la développer et lui donner tout son sens, celui d'une réorganisation des activités qui va très au-delà de l'aménagement de la seule durée du travail.

Le second chantier qui s'ouvre devant nous concerne la protection sociale. Le discours, scandaleusement répandu par certaines officines, selon lequel la protection sociale joue contre l'emploi est inacceptable. La compétitivité des entreprises ne remet pas nécessairement en cause la protection sociale mais son mode de financement. C'est toute la différence, et elle est déterminante.

Le problème n'est pas de démanteler les garanties dont bénéficient les salariés des pays développés. Il est de rétablir l'équité entre la taxation du travail et le capital, il est de réformer notre système de prélèvement. Il est temps de fiscaliser le financement du système de protection sociale, au lieu d'en faire peser la charge sur les seuls revenus du travail.

Pour cela, deux options sont possibles: la première consiste à établir un prélèvement proportionnel sur tous les revenus, c'est-à-dire à étendre la contribution sociale généralisée et à la fondre avec l'impôt sur le revenu; la seconde est à chercher dans la création d'une TVA sociale qui présente l'immense avantage de taxer à l'identique tous les biens. La TVA sociale permettrait, en élargissant l'assiette de prélèvement, d'envisager une baisse de 20 % des charges supportées par le travail. Dans le même esprit, une réforme de la taxe professionnelle mériterait d'être rapidement engagée.

Le dernier axe de cette nouvelle politique qui fait de l'emploi non une variable d'ajustement mais une pierre angulaire ne dépend que de nous. Il s'agit des mesures opérationnelles qui peuvent permettre de tendre vers la pleine activité.
Il existe en réalité deux modèles relativement performants de résistance au chômage.

Le modèle américain passe par la déréglementation: l'hétérogénéité très forte de l'économie étant partiellement compensée par une grande mobilité sociale. Le modèle japonais se fonde sur le civisme d'une part, sur le dualisme des structures économiques de l'autre.

Aucun de ces deux modèles n'est transposable tel quel à la France. Mais chacun de ces deux modèles peut nous proposer des pistes d'action. Il faut emprunter aux Japonais la multiplication des emplois de service dans les secteurs protégés. Etant précisé que ce que le sens civique autorise au Japon devra être obtenu en France par la réglementation. Il faut s'inspirer des Etats-Unis pour simplifier radicalement le régime fiscal et social des emplois de proximité. Etant précisé qu'il ne saurait s'agir de généraliser de telles mesures à l'ensemble de l'emploi, quoi que puissent penser les experts de l'OCDE qui, dans leur logique, nous proposent d'organiser la régression.

Deux idées s'imposent à nous pour tendre vers la pleine activité: faire jouer l'exception française en faveur de l'emploi, en utilisant la force de notre secteur public; mettre à plat l'ensemble des moyens de la politique de l'emploi.

L'importance de notre secteur public est généralement présentée comme un handicap pour la compétitivité de notre pays. C'est faux sur le plan économique, comme le démontrent les théories de la croissance endogène. C'est surtout erroné sur un plan pratique, tant le secteur public peut être un atout pour la lutte contre le chômage.

Les données du recensement de 1990 montrent ainsi que le secteur tertiaire protégé a été de très loin la première source de créations d'emploi depuis 1982: les administrations locales, l'enseignement et la formation, les services de santé et l'action sociale sont à l'origine de 750 000 emplois supplémentaires entre 1982 et 1990. Il nous faut développer ces activités dans des domaines tels que la pré-scolarisation des enfants, la prise en charge des personnes âgées dépendantes, les transports collectifs.

C'est dire que les idées qui peuvent circuler sur une éventuelle diminution des effectifs de la fonction publique de 1,5 % par an sont à prendre pour ce qu'elles sont, à savoir une maladresse. On a assez souligné, pour que je n'aie pas à insister davantage, sur la contradiction qui serait celle d'une politique qui entendrait poursuivre une déflation du nombre des agents de l'Etat, tout en implorant les chefs d'entreprises de ne pas licencier.

En matière d'emplois de services, l'important est ailleurs. Il est dans la satisfaction de besoins que le marché ne prend pas en compte. Il y a un grand potentiel de développement de services qu'on pourrait qualifier, en première approximation, de "non marchands" et qui n'est pas exploité. De nombreuses activités sont en effet dites "non marchandes" parce qu'elles sont "non rentables", alors même qu'elles procurent des satisfactions élevées qui participent réellement au progrès du bien-être.

Les nouveaux emplois de services représentent des gisements d'emplois potentiels jusque-là inexplorés. Qu'on les appelle petits boulots, emplois familiaux ou emplois de proximité, peu importe. Ce qui importe à mes yeux, c'est que s'exprime dans ce secteur des services une demande qui ne trouve pas d'offre correspondante.

Les exemples abondent, des pompistes de Pierre Bérégovoy aux poinçonneurs du métro de Jacques Chirac, en passant par les aides familiales de Martine Aubry.

L'un des cas les plus exemplaires est à chercher dans la garde des enfants. D'aucuns prétendent que l'activité féminine est source de chômage et qu'un moyen de la réduire consiste à ignorer la question de la garde des enfants. C'est un double contresens économique et social, qui pèse négativement sur la natalité et qui provoque du chômage: l'irrégularité dans l'activité de certaines femmes du fait des problèmes de garde pérennise leur demande d'emploi; une forte demande reste par ailleurs non satisfaite dans un secteur très créateur d'emplois.

Les obstacles sont à la fois financiers, réglementaires et institutionnels. Il faut certes améliorer la solvabilisation de la demande. Mais la réflexion doit surtout porter sur le rôle de l'Etat et des collectivités publiques dans l'émergence d'une offre qui ne résulte pas du jeu naturel du marché.

Affirmons donc haut et fort que lorsque les besoins qui s'expriment ne trouvent pas de contrepartie dans l'initiative privée, l'intervention publique est non seulement légitime mais encore indispensable. C'est vrai des gardes d'enfants; c'est vrai également de la prise en charge des personnes âgées dépendantes, des aides à la scolarité, de l'intégration des jeunes en difficulté, de la vie quotidienne dans les HLM, des services de transports locaux, de loisirs ou de culture.

L'objectif à poursuivre est double: d'abord faire l'inventaire des activités concernées; ensuite, assouplir les conditions de travail sans déréglementer grâce à des systèmes très simples et directs d'incitation à l'emploi: je pense à la vignette horaire de Sécurité Sociale; je pense à la déductibilité des salaires versés pour les emplois à domicile; je pense à la révision des formules de crèches qui doivent être impérativement assouplies.

J'en viens maintenant au rôle de l'État dans la politique de l'emploi. Car si les principes que j'ai évoqués font l'objet d'une adhésion grandissante, peu nombreux sont ceux qui sont prêts à en tirer toutes les conséquences, à se donner les moyens de les mettre en ¿uvre. Or, précisément, ce qui frappe actuellement, c'est la dispersion des moyens et des services, qui interdit une action systématique et rationnelle: ANPE, UNEDIC, Délégation à l'Emploi, Délégation à la Formation Professionnelle se concurrencent et se dispersent avec une considérable perte d'efficacité, sans parler des compétences exercées par les collectivités locales, en particulier dans le domaine du RMI. D'où une véritable balkanisation des moyens mis au service des politiques de l'emploi.

Posons le problème crûment : si nous avions à bâtir de but en blanc un système de lutte anti-Chômage, reconstituerions-nous tel quel un système qui ne s'explique que par l'histoire, dont les éléments pris dans leur logique particulariste cherchent à se perpétuer et qui, au surplus, ont été conçus et mis en place généralement à une époque où le chômage n'existait pas ?

Il est d'autant plus indispensable de casser ces structures qu'elles trouvent dans la croissance du chômage leur raison d'existence et les moyens de leur développement. Je souhaite donc leur fusion dans un grand service de l'emploi, placé sous l'autorité du ministre du Travail. Ceci pourrait passer en particulier par une nationalisation de l'assurance-chômage que j'ai toujours souhaitée et qui me paraît s'imposer plus que jamais.

Le régime de l'UNEDIC, comme bien des mécanismes de l'Etat-Providence de l'ère keynésienne, repose sur l'idée d'assurance universelle, qui suppose une égale répartition des risques au sein de la population. Or, les risques économiques et sociaux tendent à se concentrer sur les plus vulnérables. L'assurance permet de gérer un accident individuel; elle est totalement inadaptée pour affronter un fléau social qui relève de la solidarité nationale, donc d'une politique de l'Etat; pour affronter un fléau social dont il faut répéter qu'il ne consiste pas seulement dans la perte d'une source de revenu, mais dans la disparition d'une position d'activité, seule génératrice d'intégration sociale.

Rompons donc clairement avec la fiction du paritarisme, réorientons l'utilisation des fonds et rendons à l'Etat - en lui associant syndicats et patronat - ce qui est de sa responsabilité éminente : la mobilisation de toutes les politiques et de tous les instruments disponibles qui peuvent être engagés dans la lutte contre le chômage qui est avant tout une lutte en faveur de l'activité.

Et on ne saurait exclure de ramener à la Caisse unique que j'appelle de mes v¿ux les fonds orientés vers le financement du RMI.

Toutes les mesures et toutes les structures actuellement dispersées pour limiter les effets du chômage pourront du coup être remobilisées dans le sens du financement des nouvelles activités que j'ai déjà évoqué, dans le sens de la reconstitution - fût-elle forcée - d'activités non exposées à la concurrence internationale et qui ont été supprimées au nom d'une conception erronée de la productivité, dans le sens, enfin, du maintien d'activités menacées.

C'est là la seule manière de prendre en compte le fait que l'existence d'un revenu de substitution ne constitue pas la seule réponse au chômage. L'autre élément de la réparation est l'offre d'une activité. Ainsi, et ainsi seulement, pourrons-nous mettre un terme au processus de dégradation du tissu social et contribuerons-nous à réédifier une société plus conviviale.

J'ajoute qu'il serait tout à fait coupable de s'interdire à jamais d'intervenir sur tel ou tel aspect de la réglementation du travail pour tenir compte du comportement de certaines entreprises. Pour ma part, face à un certain nombre d'opérations de licenciements scandaleuses, il ne m'apparaîtrait pas absurde d'envisager à nouveau un droit de regard de l'administration sur l'ajustement des effectifs, quitte à le confier au Directeur départemental plutôt qu'aux Inspecteurs du travail.

Je pense également, comme l'a fort bien dit Charles Pasqua, qu'il est certaines décisions d'entreprises publiques qui ne sont pas acceptables. Comment ne pas s'interroger par exemple sur la manière dont la SNCF est dirigée lorsque l'on constate d'une part la dilapidation de sommes considérables pour un logiciel de réservation dont le seul résultat tangible aura été de ruiner l'image de l'entreprise, d'autre part la suppression de milliers de postes de travail face à la dégradation de l'activité résultant de choix stratégiques erronés ?

L'exemple de Socrate est très révélateur des ravages que provoqué l'hyper-productivisme appliqué aux services publics. En chassant les hommes pour les remplacer par des machines, nos sociétés réalisent une opération blanche sur le plan financier, car les gains de productivité sont annulés par les pertes de recettes et les augmentations de dépenses publiques générées par l'inemploi. Neutres financièrement, ces opérations sont catastrophiques socialement car elles génèrent la désertification des territoires, l'exclusion des jeunes générations, la disparition des solidarités traditionnelles et de la convivialité.

La rentabilité financière ne peut représenter le seul critère de l'intérêt collectif. Il ne faut pas confondre la capacité à dégager du profit avec la capacité à créer de la richesse. Une entreprise déficitaire ne détruit pas forcément des richesses; elle en crée dès lors qu'elle dégage de la valeur ajoutée. C'est-à-dire que ce qui compte pour la collectivité, c'est ce qui est tout en haut du compte de résultat et non pas la dernière ligne.

Il est tout à fait naturel que l'Etat subventionne des entreprises déficitaires qui emploient des salariés, tout en rendant un service utile, suffisamment utile en tout cas pour que les usagers acceptent librement de payer une bonne partie des coûts de production. Il s'agit en fait pour l'Etat d'arbitrer entre subvention d'activités et financement de l'indemnisation du chômage et de la réinsertion.

Qu'on parle de restauration et de mise en valeur du patrimoine, d'environnement, d'assistance, de culture... il y a toute une gamme de services qui ne peuvent pas vivre aux prix du marché dans des conditions normales de rentabilité, mais dont le développement peut être l'expression d'une politique en même temps que le moyen de réduire le gaspillage des ressources humaines.

Cela suppose de rompre enfin avec cette dérive qui fait progressivement de l'entreprise privée le modèle unique de toutes les organisations, au point qu'on cherche maintenant à introduire dans la comptabilité publique les règles de la comptabilité privée et qu'on impose des objectifs de rentabilité même là où cela n'a aucun sens. La soi-disant réconciliation des Français avec "l'Entreprise" tourne à la confusion totale. Il faut maintenant remettre les choses à leur place. A la place du "secteur public concurrentiel" qui va être privatisé, il faut créer un nouveau secteur public subventionné, qui aura pour objectif de dégager le maximum de valeur ajoutée.

Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,


J'ai appelé à une véritable révolution culturelle. Les mots n'étaient pas trop forts, vous en conviendrez.

Je n'ignore pas le tollé que certaines des idées que j'ai exprimées pourra susciter.

Je ne néglige pas le risque d'interprétation erronée qu'impliquent certaines de mes analyses. Je n'ai pourtant pas jugé une politique, j'ai simplement contesté une approche dont nous sommes tous solidaires depuis de nombreuses années.

Une approche dont la faillite est avérée.

Si nous ne la contestons pas, il y aura - malgré les périodes de rémission que l'intelligence des hommes pourra favoriser - de plus en plus de chômeurs, et surtout les conséquences induites du phénomène mineront toute notre société.

Nous parviendrons à nos fins si notre pays sait trouver en lui-même de nouveau l'imagination, le courage et la foi pour rebâtir une société solidaire et juste où le repli sur soi céderait devant une intégration maîtrisée et raisonnée dans l'économie mondiale, où le chômage serait ramené à un phénomène marginal au lieu d'être édifié en norme.

Il va y avoir bientôt vingt ans que la preuve est faite chaque jour que nous ne renouerons jamais avec les modèles anciens. Il faut donc en inventer de nouveaux.

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