Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République lors des voeux aux "Forces vives" de la Nation, notamment sur la situation économique et les acquis sociaux, Paris le 5 janvier 1993. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République lors des voeux aux "Forces vives" de la Nation, notamment sur la situation économique et les acquis sociaux, Paris le 5 janvier 1993.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Présentation des voeux aux "Forces vives" de la Nation le 5 janvier 1993

ti : Madame et messieurs,
- Nous sommes réunis, vous le savez, pour célébrer l'année nouvelle et pour que je puisse vous adresser les voeux que je forme pour vous en tant que personnes et pour les associations de toutes sortes dont vous êtes les représentants.
- J'ai institué cette habitude de réunir ce que l'on appelle d'un terme évanescent les "Forces vives" mais en réalité chacun et chacune d'entre vous sait de quoi l'on parle, là où il milite, là où il travaille, là où il consacre son temps et son dévouement. Cela représente des forces multiples, très éparses mais qui sont, tout simplement, les formes de la vie, les formes du travail, de la production, les forme de l'assistance, de la présence humaine auprès d'autres hommes ou femmes en péril, la solidarité, les traditions syndicales fortement représentées ici même.
- Elles sont une part de notre histoire, de l'histoire du siècle et je l'espère continueront de l'être pour le siècle prochain car ne nous laissons pas tromper par les apparences, il y a des évolutions politiques et syndicales à travers le temps et selon le goût qu'ont les citoyens, les travailleurs de s'associer ou non, mais la vérité profonde est qu'ils ont des intérêts légitimes à défendre et que ce besoin est permanent. Il est donc nécessaire d'être organisés en ce sens, car qui n'est pas organisé est livré aux intérêts contraires.
- Les associations que vous représentez touchent à toutes les formes de l'activité. C'est vraiment un kaléidoscope mais avec une idée centrale : on s'occupe des autres, pas simplement de soi. On s'occupe des autres sans doute avec un double objectif, celui par exemple d'organiser la défense d'un groupe donné que l'on estime mal protégé, exposé, dominé par d'autres forces plus puissantes ou bien celui qui consiste à réveiller des énergies, à éveiller des aspirations, à sublimer l'action intellectuelle, morale, psychologique, physique, tout cela allant de pair. Votre but est de faire aussi que notre pays au travers de ces différentes associations soit un pays vivant, inspiré par cette vie démocratique et non pas par la vérité tombant d'en haut, ce que je récuse tout autant que vous-même, même si l'on doit admettre que des hiérarchies au demeurant provisoires et changeantes sont nécessaires à toute société.
Notre situation sociale est difficile, non pas qu'il n'y ait pas d'acquis 'acquis sociaux' considérables. Depuis longtemps déjà, lorsque je parle de la Sécurité sociale, je n'en tire pas avantage, cela a précédé de longues années le temps des responsabilités qui ont été les miennes ; mais je revendique quand même au cours de ces onze dernières années un certain nombre de mesures structurelles qui ont modifié de façon importante les chances et les moyens de ceux auxquels elles s'adressaient. Puis, il y a les circonstances qui ne sont pas favorables aujourd'hui où l'économie elle-même quand elle est saine, ce qui est le cas de la nôtre, ne se transforme pas tout aussitôt comme on était habitué de le voir et comme c'était heureux, en travail, en emploi. Cette dichotomie, cette séparation des deux actes essentiels, l'économique et le social provoque d'immenses difficultés, pas à nous spécialement, mais au corps social et national, à la France tout simplement.
- La France, mieux dotée que la plupart des autres, aspire cependant au progrès nécessaire, souffrant de ce progrès en raison de l'extraordinaire difficulté qu'ont les sociétés évoluées, industrielles, à modifier leurs propres structures, leurs propres habitudes. Les lourdeurs sont là et comme les techniques vont beaucoup plus vite que les moeurs et que la marche des sociétés, on prend du retard et ce retard on le paie en chômage, on le paie de toutes les manières. C'est un phénomène général. Pendant un temps on pouvait tristement distinguer la France. Ce n'est plus le cas. Dans tous les autres pays industriels ou presque, l'automatisation, l'arrivée des sciences et de techniques nouvelles a provoqué de considérables pertes d'emploi tout en maintenant ou en accélérant la production. C'est ce passage pas tout à fait à vide mais ce passage-là qu'il faut savoir franchir. Il n'y a pas trente-six moyens et cela commence par la formation bien entendu, donc à l'école et ensuite dans les organisations spécialisées. Si les hommes, les femmes ne sont pas formés aux métiers qui prévaudront pendant leur existence active alors à quoi bon ? Mais tout cela a déjà été dit. Je sais seulement que dans les polémiques politiques, dans le débat national, ceux-là même qui contestent le rôle de l'Etat se retournent vers l'Etat, proclament la primauté du marché. Plus ce marché sera libre, libéral, abandonné à lui-même (ce qui n'est pas tout à fait contre mes conceptions, petite confidence au passage), alors c'est la préparation de ce fameux âge d'or que personne n'a rencontré mais qui reste au fond des consciences.
Je ne pense pas que les historiens aient jamais repéré cet âge d'or même aux temps préhistoriques. Ce ne sont pas les dessins rupestres et ce que nous savons de la civilisation des grottes qui nous permettra d'être convaincus que dans un temps lointain c'était l'équilibre, l'harmonie et le bonheur de vivre. L'homme n'a que ce qu'il construit. Il lui appartient de bâtir lui-même sa vie et sa société. Il est le maître de lui-même. Et s'il n'y parvient pas c'est qu'il n'a pas été formé comme il convenait. Il faut être sûr de ce pouvoir qui est le nôtre.
- Donc, un immense effort de savoir et d'apprentissage du savoir est indispensable dans tous les domaines de notre activité. On ne peut pas laisser les choses aller, quelle que soit la nature ou l'orientation politique des majorités ou des gouvernements, il faudra en passer par là. Il y a des responsabilités auxquelles on ne peut pas échapper. C'est dans l'heureuse ou malheureuse synthèse, cela dépend des époques, entre ces deux besoins : le rôle de l'Etat et le rôle éminent des forces vives, des forces naturelles, de tout ce qui surgit d'un peu partout, hors de tout contrôle, c'est dans cette synthèse-là qu'on trouvera une réponse. Une réponse qui sera toujours approximative. Il faut chercher.
- Je me souviens d'avoir souvent répété cette formule lue quelque part : "J'aime ceux qui cherchent, je me méfie de ceux qui trouvent". Ne poussez pas trop loin ce qui pourrait paraître être un paradoxe mais je me méfie des dogmatismes, de ceux qui, chaque matin, découvrent une règle éternelle. J'ai connu pas mal de gens comme cela, croyez-moi. Vous aussi, sûrement. C'est dans notre fond de tempérament historique commun. On découvre le Pérou, chaque matin en se levant.
- J'ai raconté l'autre jour ce qui se passe dans un pays ami de la France, qui s'appelle le Burkina Faso, (autrefois la Haute-Volta) dans lequel le Moro Naba, le roi des Mossi, chaque matin se lève, fait harnacher son cheval, ses chevaliers le suivent, saute sur l'animal fougueux, chausse les étriers, dit adieu à ceux qui l'entourent, part au galop, atteint l'enceinte du Palais et revient. Il descend de son cheval et passe la journée paisiblement chez lui.
- Beaucoup de Français font comme cela lorsqu'ils dessinent les plans de l'avenir. Mais après quoi, après le simulacre, ils rentrent chez eux. Moi la vocation que j'attends de celles et ceux qui m'entendent c'est que, en vérité, on n'ait pas envie de rentrer chez soi - sauf bien entendu pour retrouver les gens qu'on aime - mais qu'on ait la vocation d'aller toujours un peu plus loin. On peut monter sur le cheval mais d'étape en étape on ira jusqu'à l'horizon et on essaiera de le dépasser. Quête vaine, peut-être | Depuis que l'humanité existe elle a avancé, mais quelle distance a-t-elle franchie, quels progrès a-t-elle accomplis ? Laissons les philosophes le dire.
La réalité, c'est que la vérité est dans l'effort. Et moi j'attends de l'effort national qu'il réponde aux besoins de notre société. On essaie de le faire chaque jour. Il faudra continuer et quelles que soient les évolutions politiques, il faudra persévérer. Et comme j'y tiens beaucoup, je le redis, persévérer dans le maintien de ce que sont les véritables acquis, les conquêtes sociales.
- Il ne s'agit pas d'appeler conquêtes sociales 'acquis sociaux' la situation, à un moment donné, d'une catégorie donnée. Il s'agit des lois fondamentales. Exemple : la sécurité sociale, faut-il la jeter par-dessus bord, soit dans un grand mouvement de débarras, soit plus incidieusement ? Je vous dis non. On peut débattre de beaucoup de choses, mais il y a quelques principes qui ont été dictés dès le point de départ et qui étaient justes, parce qu'ils étaient le résultat d'un siècle de lutte. Alors, on avait eu le temps d'y réfléchir. La répartition, c'est un principe, si l'on en change, si l'on rétablit l'inégalité dont on a eu tant de peine à se défaire après des siècles et des siècles de lutte, alors c'est un recul. Moi, je demande des avancées et en tout cas je demande que l'on préserve toutes les conquêtes sociales. Dans la durée du travail, il y a d'autres conquêtes à faire | Au moins que celles qui ont été acquises restent et fassent partie du bagage de la Nation.

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