Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le rôle de la Grèce antique dans la naissance des idées de démocratie et d'égalité, et sur son influence pour la construction et le rayonnement culturel de l'Europe, Athènes le 14 mai 1993. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le rôle de la Grèce antique dans la naissance des idées de démocratie et d'égalité, et sur son influence pour la construction et le rayonnement culturel de l'Europe, Athènes le 14 mai 1993.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Remise du diplôme du docteur "honoris causa" de l'université Panteios à Athènes (Grèce) au président Mitterrand

ti : Monsieur le Président de la République,
- Monsieur le Recteur,
- Mesdames et messieurs,
- Je remercie le Conseil de l'Université Pantéios de l'honneur qu'il me fait, ces remerciements vont particulièrement au Recteur, à M. le Professeur Constas, à M. le Professeur Mathiopoulos, à M. le Doyen Lipowatz et combien d'autres qui ont pris part à l'organisation de cette cérémonie.
- Comment ne pas être très sensible à la présence parmi vous des hautes personnalités que j'aperçois ici devant moi : Président de la République, Premier ministre, ancien Président de la République, ancien Premier ministre, nombreux membres du gouvernement. Je vois là comme une preuve supplémentaire des liens qui nous unissent. Quelles que soient les variations de la vie politique il existe comme un ciment qui lui ne bouge pas dans les relations de la Grèce et de la France comme dans les relations personnelles qui m'unissent au peuple grec.
- Cette cérémonie me touche parce que c'est Athènes, parce que c'est la Grèce. J'y suis toujours venu et depuis longtemps avec le sentiment unique de reconnaître dans cette terre ses formes, ses couleurs, sa lumière, le lieu originel où sont mes références, moi qui suis né, qui ai vécu à l'autre bout de notre Europe, sur ses rivages atlantiques. Devant moi s'ouvrait l'Ouest et au-delà la symphonie du Nouveau monde.
- Mais je ne sais pourquoi, je me sentais avant toute chose rattaché à l'histoire essentielle et première : celle des arts, de la pensée, de la culture ; cette grande histoire d'Athènes qui est la nôtre parce qu'elle fût d'abord la vôtre.
- La part la plus miraculeuse de la civilisation qui vit le jour ici tient à la permanence de son message. Son passé ne cesse pas d'éclairer le présent de telle sorte que l'émerveillement qu'elle procure ne résulte pas de cette étrangeté mais au contraire du sentiment de proximité qu'elle inspire.
Pleinement conscient de l'honneur qui m'échoit aujourd'hui au moment où vous m'accueillez parmi les Docteurs de votre Université, je ne puis manquer d'évoquer à mon tour, après bien d'autres - c'est un rite - le miracle grec, legs prodigieux laissé par votre peuple à l'Humanité. L'univers, il y a 25 siècles ne se bornait pas à vos frontières et pourtant c'est sur cette terre qu'est apparu "l'Universel". Vos ancêtres n'ont pas inventé la loi mais fondé "l'Egalité". Avant eux il y a eu des Etats mais ils conçurent "la Politique".
- Je reviens donc à Athènes comme on revient à la vraie source, celle dont chaque citoyen du monde garde la soif et la saveur incomparables. Combien de vos hôtes, soucieux de rendre grâce à ce pays et à cette ville, exaltés par ce qu'ils offrent de beautés et d'enseignements, ont rappelé les moments illustres de votre histoire et les chefs d'oeuvre de votre art.
- Vous n'avez nul besoin que l'on égrène une fois de plus ce dont vous êtes la mémoire vivante. La Grèce démocratique d'aujourd'hui est non seulement le dépositaire légitime mais le meilleur interprête de la Grèce antique. Le temps n'est plus aux processions en l'honneur de Demeter qui conduisaient les futurs initiés d'ici à Eleusis. Le temps n'est plus à ces retours romantiques vers les sources de notre culture, au voyage d'Hypérion rêvé par Hölderlin, à la fuite exaltée de Byron.
- Je songe plus simplement, à cette notion proprement grecque de la Païdeïa, qui associait apprentissage et réflexion, connaissance du monde et retour sur soi. S'il y a un exemple athénien, c'est bien une certaine idée, inventée par cette ville, et cette idée est celle de la Démocratie. Certes le système politique des Athéniens leur était propre. C'est par tirage au sort que les cinq cents membres de la Boulè se trouvaient désignés dans chacune des dix tribus appelées à tour de rôle à assurer leur permanence au Prytanée. Et quand les citoyens se rassemblaient en Ecclésia, quarante fois chaque année sur la colline de la Pnyx, ce n'était pas pour élire des représentants : leur vote était législatif et judiciaire. En un mot, la première des démocraties fut directe, mais guère représentative.
- Aucun des grands moments, ou des mouvements dans lesquels furent proclamés, où l'on se réclama de l'héritage athénien, - la révolution française, la révolution américaine - ne pouvaient appliquer à la lettre, vous le concevrez, de telles règles.
- En ce sens les institutions de la première démocratie n'ont pas eu de postérité. Mais si l'on n'y cherche pas un modèle, on y trouvera un exemple, parfaitement exprimé par la déclaration que voici, je cite : "Notre système politique n'a rien à envier à nos voisins ; loin d'imiter les autres nous donnons l'exemple à suivre. Du fait que l'Etat, chez nous, est administré dans l'intérêt de la masse et non d'une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les particuliers, l'égalité est assurée à tous par les lois. En ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle. Enfin nul n'est gêné par la pauvreté et par l'obscurité de sa condition, s'il peut rendre des services à la société". Ainsi Thucydide rapporte-t-il les mots que prononça Péricles il y a cinq cent ans avant notre ère.
Mais l'invention de la démocratie suppose la réévaluation préalable de la parole, instrument d'une conviction mutuelle, clé d'un espace public où se déciderait le sort de la patrie.
- Sans doute la parole peut-elle à son tour se charger de dissimulation, de mensonge, être le moyen d'une domination indue ou plus insidieusement l'auxiliaire de toutes les causes, bonnes ou mauvaises que l'habileté enseigne à plaider. Cette leçon aussi nous la tenons des Grecs. N'est-elle pas l'enjeu des disputes qui voit Socrate triompher des Sophistes ?
- Mais ce message de prudence, cette exhortation à ne pas tenir le discours pour un pur exercice, ne doit pas masquer l'essentiel.
- L'invention de la démocratie résultait logiquement de cet éloge d'une faculté de langage que chaque citoyen devait naturellement se flatter d'exercer. Libre à chacun de parler ou de se taire.
- La question d'Euripide : "qui veut, qui peut donner un avis sage à sa patrie ?" demeure bien souvent sans réponse mais elle doit être posée ; elle est la maxime du libre gouvernement.
- Comment ne pas insister sur le changement introduit par cette conception. La Grèce bien entendu n'a pas inventé le langage, mais elle en a fait la chose du citoyen.
Il me paraît clair que l'enjeu originel de la démocratie en fut l'égalité, du moins dans la pensée des premiers Grecs. La manière dont cette idée surgit à la fin du VIème siècle nous éclaire sur sa nature, et sur sa fonction politique. L'égalité est d'abord l'autre face et la nécessaire condition de l'unité de la communauté.
- Je lisais il y a peu un livre français de Pierre Levêque et de Pierre Vidal-Naquet, qui explique comment Clisthène, par le partage égal qu'il fit du territoire, a su créer une cité-nation unifiée. Dans ce nouvel espace, le Démos urbain allait pour la première fois, à la faveur des guerre médiques, peser de tout son poids. Avec l'apparition d'une communauté de citoyens, il fallait rassembler pour aller vers l'unité, des groupes humains séparés par des statuts sociaux, familiaux, territoriaux, religieux différents sinon même opposés. Surmonter les classes, les factions et les rivalités, tel était l'objectif, mais pour y parvenir les Grecs créèrent l'égalité de droit. L'Unité nationale, pour eux, allait de pair avec l'égalité politique.
- Cette base juridique n'excluait pas l'autre forme d'égalité, l'égalité dite "de proportion" évoquée par Isocrate. Bien au contraire, seul un citoyen disposant des mêmes droits et de la même liberté que les autres peut faire valoir son mérite véritable. N'est-ce pas là ce que nous appelons aujourd'hui l'égalité des chances ?
- Mais, vous le savez mieux que personne, dans la Grèce ancienne l'égalité était synonyme d'harmonie. L'Isonomia avait une portée cosmique et géométrique par laquelle la cité s'inscrivait dans un espace, et l'Homme dans un monde, tous deux remplis de sens. Explorant les origines de la pensée grecque, le professeur Jean-Pierre Vernant a mis en lumière l'analogie entre la cosmologie ancienne, et l'organisation politique de la démocratie. A l'égalité sont ainsi rattachées les valeurs de la symétrie, de la réversibilité, de la centralité.
- Symétrie : à chaque citoyen en répond un autre. Réversibilité : chaque place, chaque charge judiciaire, militaire ou religieuse, occupée par l'un, peut être occupée par l'autre. Centralité, enfin : la cité s'organise en circonscriptions égales autour d'un pôle, son Agora. Le lieu qui symbolise le tout - Hestia Koïné - n'était pas pour autant au-dessus de tout ; ce lieu où le peuple s'érigeait en maître, sacré comme la déesse dont il portait le nom - Hestia -, clos comme le foyer que ce nom signifie - Koiné - ne renferme que les choses "communes à tous".
- Plus tard, la pensée politique grecque, de Platon à Aristote, le confirmera : l'égalité ne se réduit pas à une réalité juridique mais reste un idéal d'harmonie.
- Quelques questions : doit-on, par exemple, considérer l'égalité comme acquise dès lors qu'elle est inscrite dans la loi - notamment avec le droit de vote - sans rechercher à détruire les barrières et les hiérarchies dues au statut social ? L'égalité n'est-elle pas l'esquisse jamais accomplie, le terme d'un progrès toujours inachevé ?
- Vouloir, comme le dit Périclès, que la "classe sociale importe moins que la valeur personnelle" et que "nul ne soit gêné par la pauvreté ou l'obscurité de sa condition s'il peut rendre service à la société", n'est-ce pas l'ambition la plus noble de la politique ?
Je l'ai dit, il y eut, avant Athènes, des gouvernements mais ce que nous devons à la Grèce, ce qui dans son aventure ne cessera jamais d'éclairer l'histoire, c'est avant tout l'affirmation de deux principes : le premier, la source de l'autorité réside dans la communauté elle-même ; le second, la décision résulte d'une discussion ouverte suivie d'un vote.
- Pour qu'il y ait politique, l'existence d'une autorité commune ne suffit pas, non plus que le débat. Il faut encore, il faut surtout que le débat détermine la décision. Une discussion libre conduisant à une conviction rationnelle que sanctionne un jugement réfléchi : on voit que la conception originelle de la politique, c'est aussi la plus exigeante et qu'elle n'a pas toujours été comprise ainsi.
- Parce qu'ils avaient conçu d'emblée l'idée la plus haute, vos ancêtres ont-ils accordé à la politique, pendant deux siècles au moins, un primat sur toute autre activité de l'homme ? Je le pense.
- La politéïa désigna l'Etat autant que la société dans son ensemble. On alla même jusqu'à rétribuer la participation à l'action politique (déjà |) afin que chacun lui donnât le meilleur de soi-même. Quand Aristote qualifia l'homme d'"animal politique", il lui faisait un compliment.
- A l'heure où, ici et là, il semble de bon ton de décrier la politique, souvenons-nous en | Lorsque la politique n'est plus reconnue dans sa prééminence, lorsque les citoyens se détournent de la chose commune, lorsque le débat libre, fondé sur la plus humaine des facultés, la raison, s'efface devant les systèmes ou devant la force, alors la confusion s'installe, la barbarie menace.
- Bien sûr, cette liberté des Anciens diffère de la nôtre. Ses institutions ne se comprennent qu'à l'échelle des populations limitées de la cité grecque. Elles répondent à un système économique particulier. Elles tolèrent et peut-être supposent l'exclusion des esclaves, des métèques et des femmes, rejetés hors de la sphère publique. Et pourtant, la liberté des modernes, notre liberté, procède du souvenir de cette cité-là et nous réintégrons les esclaves, les métèques - pas toujours - et les femmes. Comment aurait-on conçu un tel système si une étincelle n'avait pas jailli, ici-même, dans cette ville et fait naître dans la conscience des hommes quelques principes décisifs : l'égalité des citoyens devant la loi, le droit pour chacun de concourir au gouvernement de la cité. Encore aujourd'hui, c'est en vue de ces idéaux que les peuples se soulèvent lorsqu'ils viennent à être asservis à quelques nouveaux Xerxès. Mesurent-ils ce que leur révolte doit aux Grecs d'Hérodote ?
Oublierons-nous que l'histoire moderne de votre peuple, son indépendance si vaillamment conquise, il n'y a pas si longtemps, nous ramènerait à l'évidence que les hommes du XIXème siècle avaient été, en France et ailleurs, bouleversés par le combat livré par le peuple grec pour retrouver sa liberté. Aux pires moments de la seconde guerre mondiale, les Français de ma génération ont vu dans la résistance grecque une preuve supplémentaire de la justesse de leur propre engagement, une preuve par l'histoire et une preuve par la philosophie. Invention de la démocratie, passion de la liberté, telle est, je crois, la part la plus éclatante de l'héritage grec. A y bien réfléchir, le rayonnement qu'a connu la pensée grecque constitue en lui-même une source d'émerveillement. Il est spontané. La Grèce miraculeuse du Vème siècle n'a pas fait de ses colonies méditerranéennes la base d'une hégémonie politique ou militaire. Elle n'a légué ses précieuses institutions à aucun peuple. Elle a apparemment succombé à la conquête romaine. Au regard des lois de l'histoire, elle ne paraissait pas armée politiquement et économiquement pour assurer l'expansion de sa culture.
- Comment expliquer, dès lors, et comment comprendre le paradoxe de son extraordinaire influence ? Je crois qu'on peut dire : par la valeur singulière de ses oeuvres - Nietzsche écrivait que "le Grec est celui qui jusqu'à présent a mené l'homme le plus loin" - mais je crois surtout, par leur portée universelle : c'est de l'homme justement, et pas simplement de "l'Hellène" que nous parlent en Grèce ancienne, la tragédie, la politique et l'histoire. Comme Andromaque est la mère angoissée et la captive démunie, Périclès, l'homme d'Etat confronté au destin de la cité, les interrogations auxquelles nous contraignent aujourd'hui encore vos philosophes ne sont pas affaire d'époque ni de lieu, et les principes politiques auxquels l'existence de la cité grecque a donné consistance, revêtent à présent valeur universelle.
Mesdames et messieurs, se nourrir de l'exemple donné par la démocratie athénienne, ce n'est pas éluder ce qui fut sa contrepartie, certains même diront sa condition. Je l'ai rappelé en parlant de l'esclavage. Les historiens ont beaucoup débattu de son rôle dans l'organisation et la pensée politiques d'alors. Ils nous rappellent que les citoyens, guère plus de 30000 au début du IVème siècle, n'ont jamais formé qu'une minorité du peuple de l'Attique, servie par des esclaves dans les mines, les chantiers et les ports.
- Troublante, inacceptable, nous paraît l'idée que la liberté du citoyen pût être un privilège. Or, pouvons-nous dire qu'elle ne l'est plus ? Pouvons-nous dire que la liberté chez nous n'a pas ailleurs une cruelle contrepartie ? Est-ce une condition générale de la démocratie que l'existence, hors de ses frontières juridiques ou territoriales, de peuples privés des droits dont elle s'honore ?
- Cette hypothèse scandaleuse correspond hélas à une réalité très actuelle. Il y a une servitude moderne. Le monde antique eut ses esclaves. L'ancien régime en France eut son Tiers-Etat. Le monde moderne a son tiers monde.
- Le rapport de la politéïa d'Athènes avec l'esclavage nous renvoie comme un miroir l'image de nos démocraties face "aux autres". L'autre de la démocratie, ce sont les régimes autoritaires où une caste sociale ou militaire, une hiérarchie familiale ou financière, se maintient par la contrainte. L'autre de la démocratie, ce sont les pays pauvres, étouffés par la dette, dont le développement est par là empêché, où la misère s'accroît, où les hommes et les femmes sont dépourvus de toute protection sociale. Et si le tiers monde est bien "l'autre", c'est que notre monde à nous, où la démocratie semble la plus affermie, qui a longtemps exercé sur cet autre un empire, entretient toujours avec lui des relations tournant pour l'essentiel à son propre avantage.
- Comment ne pas sentir, en outre, le lien fatal qui unit cet état de minorité forcée, dû à la dépendance économique, aux difficultés du passage à la démocratie, seul moyen pourtant de faire accéder chaque citoyen à la majorité politique ?
- Décliner la responsabilité, qui est la nôtre à cet égard n'est-ce pas encourir une accusation d'hypocrisie bien plus grave que celle qui fut portée contre les Athéniens ?
La relation de la démocratie avec les "autres" est l'affaire de morale politique tout autant que d'équilibre international. A la croisée de ces deux ordres, se trouve l'Europe. Et il y a deux conceptions possibles du rôle de l'Europe à l'égard de la démocratie. L'une s'arrête à la préservation des acquis. On insiste alors sur le rôle de conservation ; nous sommes, nous serions nous, le conservatoire des institutions démocratiques et l'Europe en serait la citadelle. L'autre conception voit plutôt dans l'Europe un avant-poste de la démocratie, quelque chose qui va de l'avant, qui vise avant tout à son rayonnement, à la diffusion de ses valeurs, à l'aide qu'elle peut apporter à des pays voisins ou éloignés qui aspirent à réaliser à leur manière, le projet né en Grèce en même temps que l'Europe elle-même.
- A l'idée jalouse, frileuse et suffisante de l'Europe - que l'on dit ethnocentrique -, comment ne pas préférer l'idée d'ouverture, le refus de se réfugier dans quelque bonne conscience, de faire la sourde oreille aux appels qui s'élèvent des quatre coins du monde ? Encore faut-il que cette Europe existe dans les faits, autant qu'elle existe dans les esprits.
- Le traité de Maastricht nous a fait ou nous fait franchir, puisqu'il n'est pas clos, un pas de plus mais ce chemin est long et souvent escarpé. A-t-il un terme ? Ce terme est-il en vue ?
- C'est en 1935 qu'Edmund Husserl, peu avant son exil forcé et sa mort, prononça une conférence intitulée "La crise de l'humanité européenne et la philosophie". Il y expliquait qu'en Grèce, en même temps que la pensée rationnelle de la philosophie et de la science, une forme particulière d'histoire était née, tendue vers un but infini.
Il n'est pas besoin de croire aveuglément au progrès pour reconnaître dans l'histoire de l'Europe, une ouverture sans terme assigné, un recommencement perpétuel. Il ne faut pas s'en désespérer, c'est ainsi. Placer ce recommencement sous le signe de la Grèce, c'est en appeler à une Europe de la culture, (faut-il dire des cultures ?). Si l'on évoque la Grèce comme le lieu de la naissance de la pensée philosophique et scientifique, c'est pour annoncer une Europe où la culture serait garante d'une liberté, alors et toujours à conquérir, d'une dignité de l'homme constamment menacée.
- D'Homère à Aristote, la Grèce a fondé la culture européenne. Elle enseigne le refus du destin imposé. Contre les forces de la nature, de l'oppression et de la mort, elle affirme la primauté de la raison, la volonté de liberté, l'aspiration à l'harmonie avec le monde et avec soi. A Florence au Quattrocento, dans l'Angleterre de la grande Charte, en France au 18ème siècle, ailleurs, partout ailleurs, cet enseignement sera repris et gagnera peu à peu tout notre continent.
- L'Europe ne se définit pas par ses frontières, ni par ses institutions, ni même par sa puissance. Mais par ses valeurs, et ses valeurs sont nées ici. Combien de naissances l'Europe aura-t-elle connues ? D'une naissance mythique à une naissance ou renaissance culturelle, d'une naissance économique à une naissance politique, elle sera née, morte et née à nouveau comme son frère Phénix.
- Le mythe nous dit qu'Europe était la petite fille de Neptune, c'est-à-dire de cette mer, ici d'un bleu plus dense, qui nous unit par delà les frontières. Il nous dit qu'elle était belle, un peu pâle peut-être. Le taureau qui l'enleva rappelle, par la violence, les empires qui se sont disputés le continent et l'ont maintenu en partie sous leur coupe. Mais aujourd'hui, la voici déposée à l'ombre d'un platane. Non loin d'elle est un aigle ; il symbolise la guerre. Mais le mythe nous dit qu'elle lui tourne le dos. Elle est sur le rivage, là où un fleuve rejoint la mer. Ici le mythe prend fin. L'Histoire peut commencer.

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