Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'importance du TGV dans le développement de la région Nord-Pas-de-Calais et pour son ouverture économique vers les pays de la CEE, Lille le 18 mai 1993. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'importance du TGV dans le développement de la région Nord-Pas-de-Calais et pour son ouverture économique vers les pays de la CEE, Lille le 18 mai 1993.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Inauguration du TGV Nord le 18 mai 1993

ti : Monsieur le maire,
- Vous m'avez pris par les sentiments : comment vouliez-vous que je résiste à votre invitation, moi, fils et petit-fils de cheminot ? Je m'aperçois qu'au cours des années, j'accompagne le TGV un peu partout vers Lyon, vers le Mans ou vers Bordeaux et maintenant, vers Lille, en attendant je l'espère, d'aller à Strasbourg si vous m'invitez et s'il en est temps ; dans ce cas-là, dépêchez-vous, M. Hoeffel |
- C'est vous dire que je suis heureux d'inaugurer avec vous ce TGV Nord dont j'avais annoncé la réalisation il y a un peu plus de 7 ans. C'était le 20 janvier 1986, dans cette même ville. Ce n'est pas que je sois prophète. Le TGV a été inventé avant moi. Il arrive comme cela aux différents Présidents de la République et aux gouvernements d'avoir la satisfaction d'inaugurer ce qu'ont fait leurs prédécesseurs.
- C'est un plaisir qui m'a été donné pour le TGV Sud-Est, c'est un plaisir que je réserve également à mes successeurs pour le développement à venir de cet admirable moyen de transport. Mais après tout, qu'est-ce que cela exprime sinon la continuité, la continuité de la République, qui ne peut s'arrêter au hasard de la vie politique, qui doit toujours avoir conscience que l'on bâtit un grand peuple sur des siècles et en tout cas de grands travaux sur des décennies.
- J'ai eu le temps d'admirer, ce que j'ai pu voir et qui, autour du TGV, donne à la ville de Lille et à l'ensemble du Nord parfaitement décrit par Mme Marie-Christine Blandin, un tout nouvel élan, et signifie un rassemblement autour des mêmes objectifs. Il est vrai que les habitants du Nord et du Pas-de-Calais en particulier, tireront un véritable profit des premiers - mais pas des seuls - grands travaux qui feront de la capitale régionale le centre des puissantes métropoles européennes d'alentour.
L'Europe à laquelle je suis personnellement très attaché - mais je ne suis pas le seul ici -, a vu naître les chemins de fer, et est appelée à devenir, par excellence, le continent des trains à grande vitesse, avec les atouts qui sont les siens : densité de population, distances modérées, mobilité des personnes et des marchandises, amplifiée par la construction européenne elle-même.
- Les trains à grande vitesse offrent, je le crois, une réponse à la congestion du trafic routier, à la saturation de l'espace aérien, à des pollutions de moins en moins - et c'est heureux - tolérées, aux besoins d'accéder au centre des villes et la preuve en est, comme vous l'avez signalé, monsieur le maire, que malgré les difficultés économiques graves du moment, le fossé continue de se creuser entre les besoins exprimés et les capacités disponibles.
- Avec le TGV, la France dispose d'une avance technologique remarquable, pour ceux qui ont eu la possibilité de comparer les pays étrangers mieux organisés. Aucun concurrent, je puis le dire, n'est aujourd'hui en mesure de mettre en avant de semblables performances - sans oublier les autres qualités - confirmées par dix ans d'exploitation.
- Le TGV permet la desserte rapide des villes et de leur arrière-pays, facilite les échanges entre régions, favorise une ouverture des territoires nationaux vers l'ensemble de l'Europe, surtout quand seront atteints les mille kilomètres en trois heures, ce qui permettra de relier toutes les villes au coeur de l'Europe dans des temps comparables à ceux du transport aérien. Il est donc un puissant instrument d'aménagement du territoire, le territoire français, mais aussi le territoire européen.
- C'est la raison pour laquelle, au nom de la France, j'ai moi-même proposé en décembre 1989 à la Commission européenne d'établir un schéma directeur européen de la grande vitesse. Ce schéma a été approuvé en décembre 1990 et il préfigure une politique beaucoup plus vaste de réseaux transeuropéens dont précisément le traité de Maastricht, dans son titre XII du traité sur l'Union européenne, consacre le principe. Que savait-on, il est vrai de ce traité, quand on en a discuté dans la France tout entière ? C'était écrit en "charabia", je veux dire en langage diplomatique et technocratique, et bien peu de gens avait eu le loisir de le lire ; et s'ils avaient pu le faire, quelles conclusions en auraient-ils tirées | Et pourtant, il fallait le faire et l'on s'en apercevra.
- Vous savez peut-être aussi que la plus grande partie des cinq milliards d'Ecus en prêts supplémentaires que la Banque européenne d'investissement allouera, viendra accroître dans les prochains mois les moyens accordés à ce mode de développement économique, et d'ailleurs, l'ensemble sera consacré aux réseaux transeuropéens d'énergie, de télécommunication et de transports.
- Tout cela est l'application de ce qu'on appelle l'initiative européenne de croissance, qui a été décidée par le Conseil européen d'Edimbourg au mois de décembre dernier. Je dis cela parce que je souhaite que l'on prenne conscience plus profondément de l'imbrication de nos intérêts nationaux - qu'il faut préserver, protéger, et promouvoir, - avec les intérêts communs de l'Europe communautaire, en attendant l'Europe tout entière.
Beaucoup de choses se font que l'on ignore, ou qui sont traduites de telle sorte que le mieux devient parfois antipathique quand il n'est pas compréhensible ; et tout cela doit se traduire en faits pour vous, qui êtes des élus, des représentants du peuple ou des hautes administrations. Vous le savez et j'ai beaucoup apprécié que Mme la présidente de la région ait souligné combien l'ensemble des villes petites et moyennes de cette région profitera de ce qui vient d'être fait dans leur capitale ; de même quand elle a ajouté qu'il serait bon que les grands moyens modernes ne soient pas, à cause du prix, réservés aux seuls milieux des affaires ou de l'administration.
- Je crois que c'est un grand souci de M. le Président de la SNCF, qui sait bien qu'il ne peut pas jongler avec les prix ou avec les données économiques, mais qui doit marquer une direction, afin que, le plus tôt possible, se rejoignent la modernisation de nos transports et la capacité du grand public d'y accéder.
- Sans attendre ces développements souhaitables, le caractère déjà européen du réseau français à grande vitesse est attesté par de multiples accords, passés récemment avec les pays limitrophes, Allemagne et Luxembourg pour le TGV-Est, Italie pour la liaison transalpine, Espagne pour la liaison Perpignan-Barcelone.
Vous avez décidé, monsieur le maire, de saisir l'occasion de l'arrivée du TGV dans votre ville pour bâtir au coeur de votre cité, de la communauté urbaine formée de 87 communes, un important centre d'échange international, une métropole européenne que vous avez nommée "Euralille".
- Vous êtes héritiers, mesdames et messieurs, d'une grande et belle histoire industrielle qui a tant apporté au pays, à la France tout entière, et au monde du travail ; mais vous avez dû supporter tant de crises et de drames. Les bases de cette économie ont été tragiquement ébranlées. Il fallait définir une autre vocation et je me souviens, cher Pierre Mauroy, de nos conversations lorsque nous avons dans les années 1982 - 83 commencé d'imaginer ce que pourrait être le renouveau. Il faut le dire, les difficultés de la sidérurgie, la fin des mines, les difficultés du textile... votre région était frappée au coeur. Elle n'était pas la seule, mais quand on sait ce que la région du Nord avait représenté pour les générations précédentes, pour la mienne, notamment - une sorte de phare de la réussite française - comment devenus à notre tour responsables, nous avons vu se défaire tout ce qui avait créé cette sorte de légende, mieux qu'une légende, une véritable histoire, - la légende du développement industriel français - pouvait-on laisser cette population - dont je n'ai pas besoin de vanter les mérites au travail, l'intelligence, la suite dans les idées et l'hospitalité, toujours réservée à celui qui passe par là -, pouvait-on la laisser à l'abandon ? Impossible, aucun responsable du pays, aucun gouvernement n'aurait pu le faire.
Alors nous avons parlé du tunnel sous la Manche. Depuis plusieurs siècles, en tout cas deux, on a constamment rêvé de cette liaison : l'inaccessible Angleterre, y parviendrait-on aussi par des moyens pacifiques ? Oui, on va y arriver bientôt ; je pense que l'année prochaine, on débouchera à grande allure : on traversera les plaines, celles du Nord-Pas-de-Calais français, on passera - toujours à grande allure - sous le tunnel, et ensuite on pourra rêver à toute petite allure, admirer la campagne... Madame Blandin, je suis sûr que vous y trouverez votre compte | enfin de l'autre côté, jusqu'au jour, bien entendu, où quelqu'un là-bas, à Londres, décidera d'harmoniser les façons de faire entre le continent et l'Ile de Grande-Bretagne. Nous avons trouvé, il faut le dire, le concours très actif de Mme Thatcher que j'ai eu le plaisir de recevoir avec vous à Lille même, puisque c'est là - c'est même rappelé par une plaque qui marque le moment où le tunnel sous la Manche est devenu un projet réalisable -, nous y sommes.
- La conjonction de ce tunnel et du développement du TGV va aboutir à ce que vous avez parfaitement décrit, que je me dispenserai de reprendre, permettant à Lille d'être vraiment une capitale, position européenne entre Londres, Paris et Bruxelles notamment, en attendant la suite.
- L'aller-retour entre Lille et Londres sera possible dans une seule journée. Lille pourra accueillir des sociétés de tous les pays et particulièrement britanniques.
A moins d'une heure de Paris, Lille et sa communauté seront bien placées pour bénéficier des transferts - déjà engagés - d'activités publiques ou privées. J'espère que les transferts d'activités publiques pourront continuer malgré la résistance du Conseil d'Etat, parce qu'après tout, il faudrait qu'on s'habitue à Paris - enfin du côté du Palais-Royal -, à considérer que la province française n'est pas le Kamchatka ou le désert du Kalahari... ; on y trouve aussi un certain nombre d'agréments (enfin peut-être dis-je cela en raison de mon attachement provincial).
- Mais c'est une bonne chose que de pouvoir transférer dans les endroits où, bien entendu, il y a une possibilité de réunir les plus jeunes, de les former, de les éduquer, d'arriver à de hauts niveaux de connaissance universitaire afin de disposer de l'encadrement humain. Mais ces activités publiques et privées sont indispensables. Vous avez eu raison de vous préparer à les recevoir.
- Enfin, vous serez à 25 minutes - pour l'instant, c'est comme cela qu'on le prévoit - de Bruxelles. Donc une nouvelle aire métropolitaine se crée dans laquelle Lille va jouer un rôle déterminant.
- Avec Euralille, voilà un grand projet d'activités tertiaires fondées sur le négoce international, sur la finance, sur les services liés à l'industrie. Avec le centre international de communication - où l'on attend, me dit-on pour l'instant, près de 30 millions de voyageurs par an - c'est un nouveau chapitre de l'histoire de votre ville et de la région, un nouveau chapitre de l'histoire de France, où la Flandre a joué depuis qu'elle appartient à notre ensemble, un rôle admirable.
Et j'observe, par-dessus le marché, que ce projet économique et urbain est également un projet architectural. On a trop longtemps négligé cette dimension au début de ce siècle, et un peu ensuite ; cet aspect doit donner, préserver, ou renouveler dans notre pays, la beauté architecturale.
- Aussi, à l'issue d'une consultation internationale est-ce l'architecte néerlandais Rem Koolhaas qui a été désigné. J'ai eu l'occasion de voir beaucoup de projets de ce grand architecte qui se situe parmi les meilleurs d'Europe. Mais pour l'accompagner dans sa démarche, d'autres architectes de grand renom, des architectes locaux de grand talent, ont été réunis afin de réaliser les divers éléments du projet. Alors on verra s'élever des constructions de Jean Nouvel, de Christian de Portzamparc, de Claude Vasconi, de François Deslaugier et je ne cite que ceux-là qui sont venus de l'extérieur. Et vous savez bien - vous monsieur le maire et vous madame - qu'il existe sur place, de grands techniciens, de bons artistes qui contribueront à la beauté de votre ville.
Mesdames et messieurs les maires, les élus de la communauté urbaine, vous vous êtes réunis pour gagner ce pari du développement économique, et vous n'avez jamais cessé de vous soucier de votre ville dans son ensemble, avec toutes ses composantes, en dépassant beaucoup d'autres clivages. Vous avez parmi les premiers lancé les mairies et les conseils consultatifs de quartier, et donné de la sorte aux habitants la place qui doit leur revenir dans la gestion de la ville. Vous avez créé le premier plan local d'insertion par l'économie pour les jeunes en difficulté. Le contrat d'agglomération signé avec l'Etat illustre cette politique de la ville à laquelle nous avons travaillé en commun, monsieur le maire, mais aussi avec quelques autres, (je pense au concours d'Hubert Dubedout, et de tant d'autres, et tout particulièrement aujourd'hui à celui d'André Diligent, vice-président du Conseil National des Villes).
- Je citerai au moins les deux présidents de région qui se sont succédés : M. Joseph, Mme Blandin, sans oublier le rôle déterminant en tant qu'homme de la région, mais aussi membre du précédent gouvernement, de Michel Delebarre. Et si je ne cite pas tous les noms, commettant par là une injustice, c'est parce que je me réfère à ceux qui occupaient des fonctions qui les désignent pour être nommés en cet instant.
- Quant à vous, monsieur le maire, cher Pierre Mauroy, nous savons que rien de tout cela n'aurait été possible sans votre opiniâtreté, votre attachement à votre ville, à votre région, à son avenir, ce qui va de pair avec la conscience que vous avez des besoins du pays tout entier. Je m'efforce moi-même d'entretenir, pour moi, quelles que soient les circonstances et les difficultés, (mais il y a aussi des moments heureux où l'on sent bien que le pays communie dans la volonté du même effort), comme je le dois par ma fonction et par un sentiment très fort qui m'habite, qui me fait désirer d'être des vôtres aujourd'hui, ce sentiment, en ce jour, au travers d'une inauguration qui ressemble sans doute à beaucoup d'autres - mais ce n'est pas vrai -, le sentiment de prendre part à un grand moment qui s'inscrira dans le développement de la France dans l'Europe. Merci.

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