Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'équipement autoroutier français et le respect des paysages et sur le désenclavement de la région de Saint-Flour et son insertion dans le réseau de communications européen, au Pont de la Truyère, le 2 juillet 1993. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'équipement autoroutier français et le respect des paysages et sur le désenclavement de la région de Saint-Flour et son insertion dans le réseau de communications européen, au Pont de la Truyère, le 2 juillet 1993.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Inauguration de l'autoroute A 75 "La méridienne" et du Pont de La Truyère le 2 juillet 1993

ti : Monsieur le Maire,
- Mesdames et Messieurs,
- C'est un vrai plaisir que d'être parmi vous ce matin, pour présider à l'inauguration de ce viaduc, dans cette région, et m'adresser à ceux qui, très nombreux, ont participé à la construction de cet ouvrage, à cette grande aventure que représente cette autoroute "La Méridienne".
- Pour moi qui suis venu parfois à titre privé, touristique, visiter Saint-Flour, les admirables collines et le territoire qui l'entoure, c'est une occasion exceptionnelle, et vous voyez j'en profite, d'une part pour circuler sur l'autoroute, d'autre part pour m'attarder un moment avec vous et vous dire quelques mots.
- Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l'Auvergne, même si ce n'est pas la seule région, a particulièrement souffert de retards importants en matière d'infrastructures routières. Les autres régions - je ne dirai pas mieux placées mais que la géographie servait davantage - s'ouvraient peu à peu aux grands courants d'échanges. Vous restiez enclavés - et celui qui vous dit cela était pendant 35 ans le représentant d'une circonscription, celle du Morvan, qui répondait à des conditions assez comparables -, donc séparés des autres, sans possibilité d'accéder au grand mouvement économique de l'après-guerre.
- Et c'est alors qu'en 1975 vous l'avez rappelé, mon prédécesseur, M. Giscard d'Estaing, a lancé le plan routier Massif Central. Après 1981, j'ai veillé personnellement, je peux le dire, et avec soin, à ce que les efforts nécessaires soient poursuivis par les divers gouvernements qui se sont succédés. Aujourd'hui les résultats sont là et l'actuel gouvernement, monsieur le ministre de l'équipement est ici présent, sait bien que cette continuité ne sea pas achevée - il y a toujours quelque chose à faire - mais sera maintenue.
En 1985, cela a été l'ouverture de l'autoroute A 72 qui relie Clermont-Ferrand à la vallée du Rhône et à Lyon, en 1990 l'ouverture de l'autoroute A 71 de Paris à Clermont-Ferrand, en juillet 93 l'ouverture de l'autoroute A 75 "La Méridienne" sur l'ensemble du territoire de l'Auvergne. Vous savez que cet ouvrage se poursuivra jusqu'à Montpellier dans un délai qui ne devrait pas dépasser cinq ans, si j'en crois les prévisions des services compétents.
- Depuis plus de 10 ans, l'Etat et à un degré moindre les collectivités locales, auront consacré environ un milliard de francs chaque année aux communications autoroutières et routières en Auvergne. L'Etat démontre de cette façon, comme il l'a fait ailleurs, (prenons pour exemple la mise en service des TGV Ouest et Nord) qu'il était capable d'une vision à long terme - sans lui, on ne l'aurait pas, il ne faut jamais l'oublier -, d'une cohérence dans l'action, et l'aménagement du territoire précisément est une vision ambitieuse afin de relier nos régions entre elles, de les ouvrir aux échanges et de les équiper comme il convient.
- Voilà un exemple de ténacité qui permet à notre pays d'être bien placé dans une Europe qui, elle-même, doit développer davantage les grandes liaisons entre nos différents pays. J'ai eu l'occasion de le dire récemment à Lille, alors que nous inaugurions le TGV Nord : un vaste programme d'infrastructures européennes est une priorité qui doit bénéficier du soutien financier de la Communauté européenne. Précisément, dans le cadre d'une décision récente prise à Edimbourg et rappelée récemment à Copenhague, - l'initiative européenne de croissance -, des crédits vont être attribués par la Communauté afin de multiplier les travaux, des travaux utiles comme celui-là, et en même temps donner un coup d'accélérateur à l'emploi.
- Dans ce contexte européen, l'autoroute A 75, la vôtre, fait partie de ce qui était nécessaire et qui permet déjà d'imaginer le visage de l'Auvergne nouvelle.
- Elle ouvre aux voyageurs venant de l'Ouest et du Nord par l'A 71 le chemin des "Hautes terres" du Massif Central et la route de l'Espagne et du Portugal.
- Avec les grandes voies autoroutières que sont : Paris-Lyon-Méditerranée, Paris-Limoges-Toulouse, Paris-Bordeaux-Bayonne, cette autoroute sera l'un des grands itinéraires Nord Sud de notre pays. Il permettra de délester une part importante du trafic de la vallée du Rhône en plaçant les régions traversées sur un nouvel axe de développement économique.
Un élément de choix, dans la fixation d'un itinéraire privilégié, se trouve être dans la gratuité d'usage : c'est une incitation qui est rarement négligée, et ce sera un cas unique pour un itinéraire qui fera au total 350 km. Ensuite, la fréquence des points d'échanges distants de 10 km au plus alors qu'ils le sont en général de 30 km sur les autoroutes à péage. Ce double avantage permet une desserte très facilitée, évite les barrières créées parfois par les autoroutes et favorise les politiques locales de développement économique et touristique.
- L'A 75 a une autre caractéristique, nous sommes là pour le dire et pour en être satisfaits : cette réalisation appartient à une nouvelle génération de projets qui prend en compte l'environnement comme un puissant facteur de promotion des territoires.
- Le tracé a été conçu pour qu'entre Clermont-Ferrand et Montpellier, l'autoroute permette de découvrir ce que vous appeliez les vastes espaces, qui sont l'une de vos richesses, l'une de vos forces, sans doute une raison de profond attachement au terroir, en surplombant des paysages que l'ont peut dire exceptionnels, pontués par la présence de villes, de villages, de hameaux. Il suffit de se retourner de ce côté-là pour apercevoir de profil Saint-Flour qui n'est pas une ville négligeable par son architecture... des châteaux, des fermes, le parcellaire des terres, témoins de tant de travail et de tant de réussites accumulés à travers les siècles au point d'avoir créé une forme d'esthétique, la beauté de la France, à laquelle prend part, évidemment, la beauté de l'Auvergne.
- L'autoroute permettra aux voyageurs de jeter un regard neuf sur un des plus émouvants patrimoine paysager du pays, et je crois pouvoir le dire, de l'Europe. Paysages que nous pourrons d'autant mieux sauvegarder qu'interviendra une plus grande prise de conscience des richesses qu'ils représentent. Vous en avez conscience, vous, mais tant de voyageurs pressés qui n'avaient pas le temps de regarder, ou bien qui en étaient empêchés par la rudesse de l'itinéraire et qui n'en voyaient que les inconvénients | Eh bien voilà, l'Etat a décidé en 1991 de lancer dans les départements les plus intéressés des "chartes d'aménagement et de mise en valeur des paysages". Ce sont des chartes préparées avec tous les responsables locaux. Deux sont déjà signées. 1 % du coût de construction de l'autoroute sera consacré à leur mise en oeuvre. Je ne peux pas résister non plus au plaisir de citer quelques noms de ces grands paysages de votre itinéraire : les Limagnes, les plateaux de Haute-Loire et du Cantal,le Gévaudan, l'Aubrac, au-delà les Causses de Séverac, Sauveterre, du Larzac et bien sûr Gabarit. Apercevoir Saint-Flour, comme nous l'avons fait, à partir du col de la Fageole, retrouver ces grandes routes, cette fois-ci magnifiées, et traverser si commodément une région difficile et belle, c'est un avantage que nous avons été parmi les premiers à connaître (voici un privilège de la fonction, croyez-moi ils ne sont pas si nombreux |). Nous voici réunis pour nous réjouir ensemble de cet événement.
L'équipe d'ingénieurs et de paysagistes a su concevoir - je peux le dire puisque je viens de le voir - un tracé, des aménagements, des ouvrages d'art en harmonie avec les abords immédiats et les vues les plus lointaines. Ce n'était pas si facile. La comparaison se faisait exigente : entre cette rivière et ce lac, et ces deux ouvrages, il y avait comme une sorte de concurrence que précisément les ingénieurs n'ont pas voulue. C'eût été inutile, dangereux. En même temps les techniques modernes sont très différentes de celles du siècle dernier et il fallait lutter esthétique à esthétique, beauté à beauté à condition de ne pas vouloir faire la même chose. C'est ce qu'ont compris les paysagistes et les ingénieurs dont je parle.
- Alors ce n'est pas un habillage, un camouflage. Votre travail, messieurs, a porté sur des solutions cohérentes avec la géographie locale : les vallonnements, les barres rocheuses, les essences d'arbre. De telle sorte que vous avez réussi à assurer une continuité visuelle, à la fois reposante et forte. Je tiens vraiment à vous féliciter ainsi que les entreprises, les techniciens, les ouvriers qui ont accompli et réussi ce magnifique travail.
- Je veux en particulier noter la qualité de conception et d'exécution de ce type d'ouvrage d'art, (ce n'est pas le seul), de ce nouveau viaduc, volontairement simple. On a privilégié l'architecture, l'insertion dans le site, on est resté discret. Rappelons-nous à cet égard que c'est un jeune ingénieur des Ponts et Chaussées, Léon Boyer, qui en 1878 avait eu l'idée de faire appel à Gustave Eiffel pour franchir la Truyère avec le chemin de fer Marvejols-Neussargues.
- Aujourd'hui encore l'alliance des maîtres d'oeuvre, et des constructeurs, l'architecte que j'ai tenu à remercier, s'illustre parfaitement et fait que notre pays reste au premier rang dans le monde pour la construction des grands ouvrages d'art. Ce n'est pas le seul domaine où la France est premier dans le monde, il reste trop de domaines encore où elle a des progrès à faire mais ne cultivons pas le pessimisme ou le rejet de nos propres vertus. La France est capable de cela et vous le constatez.
Mesdames et messieurs, la politique d'aménagement du territoire exige, comme on le voit en Auvergne, un puissant effort de l'Etat et des collectivités locales pour multiplier les liens entre les villes et les régions, pour que nos territoires deviennent plus solidaires. Elle suppose que les grandes fonctions assurées par l'Etat, telles que l'Education nationale, l'ensemble des services publics, soient partout exercées avec une extrême vigilance. Chacun ressent l'intérêt de poursuivre les efforts entrepris en vue d'une meilleure localisation sur l'ensemble du pays ; notamment dans votre région, de nombreux organismes publics ou para-publics existent pour favoriser une modification nécessaire, car trop d'entre eux ont été trop longtemps concentrés sur la région parisienne. L'Etat montrera de la sorte l'exemple du redéploiement nécessaire des activités les plus nombreuses possibles vers la province. Celui qui vous parle est un provincial, en est un peu partie prenante, même si j'ai la joie d'habiter Paris le plus souvent ; malgré tout, je n'ai pas oublié mes racines et j'y suis fidèle.
- Je voudrais voir ce territoire, ce n'est pas l'Auvergne c'est un autre un peu plus à l'Ouest, vivre pleinement la vie qui suscite en eux l'énergie humaine, les qualités d'invention dont ils sont capables, alors que, comme vous le disiez, monsieur le maire, elles ont tendance pour l'instant à dépérir.
- Le futur contrat de plan, par un affichage clair des priorités fournira le cadre d'un développement de votre région que j'espère maîtrisé, avec la formation des hommes, la mise en valeur des ressources locales, l'équilibre entre les villes et le monde rural. Cela exige une véritable mobilisation, et ce n'est pas la seule parce qu'on a besoin de faire un immense effort.
Nous sommes au creux d'une récession économique comme on n'en a pas connue depuis la grande crise de 1919-1930. Elle dure depuis vingt ans. On ne s'en sortira que par un effort collectif, national et international. La Communauté européenne est pour nous un relai nécessaire mais il faut aller plus loin. Je dirai presque que c'est l'Occident tout entier qui souffre de cette dépression, les pays qui sont le plus développés au niveau industriel doivent comprendre qu'après avoir été si longtemps à la tête du progrès économique, ils risquent aujourd'hui d'apparaître comme en retard.
- Je serai la semaine prochaine à Tokyo pour le sommet économique des plus grands pays industriels et j'aurai l'occasion d'observer, comme je l'ai fait déjà, à quel point notre Europe qui paraissait vouée, et qui l'est encore, à rattraper tous les retards, et peut-être dans beaucoup de domaines, à distancer ses principaux concurrents - je pense en particulier aux Etats-Unis d'Amérique et au Japon -, connaît une crise, qui lui est propre, une difficulté qui ne sera vaincue que par la mobilisation des énergies. Il faut croire en soi, croire en la France, croire en l'Europe que nous construisons, ne pas se perdre dans des critiques, - il en faut, c'est une bonne chose pour la démocratie -, mais ne pas se perdre dans la critique, dans le refus de tout, ou dans le doute tout simplement. Quand on a derrière soi mille ans d'Histoire, on n'a pas le droit de douter de l'avenir.
Je crois que chacun, un peu partout en France, attend cette vision-là. Et pour cela on a besoin de vous, mesdames et messieurs. A partir de ce réseau de communications qui est un bel exemple, qui met un terme à votre isolement, vous savez bien que beaucoup reste à faire. Vous le ferez : politique de formation, d'accueil, développement des petites et moyennes entreprises, essor du tourisme, transformation de l'agriculture. Vous le ferez : vous prendrez appui sur le réseau des villes et des villages, des territoires tout alentour, il faut que tout cela redevienne, ou devienne, des bassins de vie où se joueront à plein les solidarités humaines. Puis vous le ferez aussi grâce à votre métropole régionale, (beaucoup de ses élus se trouvent ici présents), à sa nouvelle position de carrefour national et international, à son université, à ses établissements de recherche.
- L'avenir est là, il est dans ce présent que nous célébrons ensemble dans cet arrondissement de Saint-Flour, sur le territoire de cette commune. Je vous remercie, monsieur le maire, de nous y avoir accueillis et je vous souhaite bonne chance.

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