Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le développement des bibliothèques et la vie culturelle lors du dixième festival des francophonies en Limousin, Limoges le 24 septembre 1993. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le développement des bibliothèques et la vie culturelle lors du dixième festival des francophonies en Limousin, Limoges le 24 septembre 1993.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Déplacement à Limoges (Haute-Vienne) le 24 septembre 1993 à l'occasion du dixième festival des francophonies en Limousin

ti : Mesdames et messieurs, Je reviens à Limoges, chaque fois que j'en ai l'occasion avec un plaisir particulier. Mon enfance a été bercée - j'ai eu l'occasion de le rappeler dans cette salle déjà - par les récits de l'enfance de mon père qui est né dans votre ville, où mon grand-père était agent voyer de la ville (on disait comme cela à l'époque). Et les amis que j'y retrouve, les visages qui sont là devant moi, je les reconnais en grand nombre, marquent toute une série d'étapes de ma vie mais je ne suis pas venu là pour faire un récit d'impressions personnelles, mais simplement, pour qu'une certaine note d'émotion soit comprise de vous.
- Je vous ai un peu fait attendre mais, à la dernière minute, apprenant que la tempête et les pluies avaient également frappé durement certaines régions de votre département, j'ai cru nécessaire de m'y rendre et, comme le temps ne permettait pas d'y aller par des moyens plus rapides, la voiture m'a conduit avec quelques détours aussi, puisque la route était abîmée, jusqu'à Saint-Yrieix ? Vous avez été stoïques, je dirais même qu'une partie des Limougeots qui sont là, étaient plus stoïques encore puisqu'ils étaient exposés aux intempéries. Je tiens à les saluer en cet instant et les remercie. Retrouver des Français à Limoges, c'est pour moi une façon, si je les avais perdues, ce n'est pas tout à fait le cas, de retrouver des forces.
- Se retrouver à Limoges, encore faut-il que cela serve à quelque chose | Et deux raisons majeures m'ont conduit parmi vous. L'une d'entre elles est à l'Hôtel de Ville. C'est cette bibliothèque centrale - médiathèque - qui est destinée à desservir un vaste monde rural tout autour de vous et des lecteurs dont vous venez dire, j'apprends le chiffre, que le nombre est l'un des plus impressionnants du système de lecture installé en France.
- Monsieur le ministre de la culture a bien voulu m'accompagner et il pourra apprécier, comme moi, l'effort accompli dans cette ville. Seulement lui, il aura ensuite la charge de le suivre, donc de l'encourager et de l'aider. Je ne doute pas qu'il le fera.
- On me dit qu'il exite deux mille bibliothèques municipales au service de plus de trente millions de lecteurs, à raison de l'effort qui a été accompli depuis quelques années. Ce vaste réseau irrigue un territoire qui rassemble quatre-vingt millions d'ouvrages et qui réalise plus de cent millions de prêts chaque année. C'est dire que cet aspect culturel de base - vous avez eu raison de le rappeler - doit être considéré par ceux qui ont la charge de l'Etat comme un devoir primordial.
- Vous souhaitez être reconnu comme un pôle relié directement à la Grande Bibliothèque - ce n'est pas moi qui en déciderai ; ce n'est pas exactement mon domaine - mais cela dépend beaucoup de vous ; c'est-à-dire de la réussite des efforts. Il n'y a aucune raison pour que Limoges, capitale régionale, grande ville ayant fait la preuve de sa capacité intellectuelle, artistique, littéraire et de sa volonté de servir l'éducation populaire, ne fasse pas partie des villes choisies dans ce domaine. Il y a une Commission technique qui examine ces demandes et elle a jugé déjà que votre projet devait être pris en compte, sous réserve d'un développement progressif du fonds de littérature spécialisé dans les matières de la francophonie. Voilà ce souhait, il est aussi le mien.
D'autre part, l'objet de ma visite, c'était de répondre à l'invitation de M. Claude Julien pour le festival des francophonies. C'est là une initiative audacieuse. La francophonie, ce n'est pas toujours compris par tout le monde ; on ne se rend pas compte que nous disposons d'un trésor : notre langue. On ne se rend pas compte que cette langue est enrichie par l'apport de toutes les langues qui se sont trouvées mêlées à la nôtre, que nous nous enrichissons de leur apport et qu'elles s'enrichissent du nôtre. Et, d'ailleurs, dans quelque temps, nous serons à l'île Maurice, où se tiendra le Sommet de la Francophonie et nous nous retrouverons avec l'ensemble des Chefs d'Etat francophones, que l'on retrouve un peu partout dans le monde. D'ailleurs, tout le monde connaît naturellement le Canada et la Belgique. Tout le monde connaît la fraction de la Suisse, où on parle français mais on ignore généralement des pays comme la Roumanie, comme la Bulgarie, l'ensemble des pays africains francophones bien entendu ; d'autres encore... Je recevais une demande de Moldavie, où on a institué le français comme première langue. Souvent, les Français ne se rendent pas compte du rayonnement de leur propre culture.
- Vous avez eu raison là encore d'entretenir la flamme, de montrer que vous étiez capables de proposer des spectacles, des occasions de rencontres, des discussions et de faire qu'à Limoges, on se retrouve pour aimer, servir le français sous toutes ses formes.
Tout cela marque, grâce à la décentralisation culturelle, je crois, tout une forme de renouveau auquel je tiens beaucoup, - renouveau des villes et des régions -, enfin c'est la France et c'est toute la France. La France, ça ne se résume pas à la capitale, à un seul parler, à une seule façon de s'exprimer. Nous avons nos accents. On peut penser qu'ils se perdent. A la limite, on ajoutera : c'est bien dommage | Et il faut bien se rendre compte que nous sommes le résultat d'une longue, vieille et grande histoire, et qu'il nous importe beaucoup - c'est même notre devoir - d'en perpétuer la marque dans l'histoire générale des civilisations.
- Il n'y a pas que des bibliothèques - encore doit-on les multiplier - mais il y a des festivals. J'ai là une note dans laquelle il m'est dit que cinq cents festivals de cinéma, de musique, de danse, de théâtre, ont vu le jour ; deux cent-cinquante chantiers de musées ont été ouverts. Nos mille musées classés accueillent, chaque année, plus de soixante-dix millions de visiteurs. Il existe une centaine de centres dramatiques ou scènes nationales, cinq cent compagnies de théâtres et les jeunes disposent de plus de cent écoles nationales d'art et de musique. On en est tout à fait surpris. On voit l'effort là où l'on vit. On n'imagine pas que cela existe aussi partout ailleurs. Quand on pense à ce que peut produire la France, à ce qu'a été dans l'histoire des arts et de la littérature le rôle de notre pays, eh bien, on s'enchante, on se réjouit comme je le fais en cet instant, avec vous, et devant vous, de voir que dans la ville de Limoges on tient haut le flambeau et l'on maintient cette position en tentant de l'élargir pour que la France, dans l'Europe de demain, tienne sa place.
- Je pense aussi au rôle joué par Aimé Césaire dans cette représentation de notre langue, lui qui est un grand écrivain, à mon avis l'un des plus grands écrivains vivants de langue française, où il ajoute les résonnances et la richesse de la langue créole. C'est une idée excellente que d'avoir choisi cette pièce, ce poème, pour nous initier à cette forme de langage, à ces rythmes. On a quelque fois un peu de peine à y pénétrer comme on a peine à s'adapter à tout ce qui change dans l'expression et dans le styles. Eh bien, c'est très formateur | Et vous verrez bien, tout à l'heure, qu'il s'agit là d'une oeuvre majeure, d'une oeuvre importante, dans un ensemble majeur de la littérature française contemporaine.
- Mais je me souviens aussi des combats d'Aimé Césaire, indépendamment de ses combats politiques, son combat culturel qui est à la base de ses choix. Je suis allé le voir plusieurs fois, là-bas, chez lui, en Martinique et il a su développer la culture locale pour en faire une grande culture sans jamais vouloir la séparer de la langue française.
- J'aimerais que cet exemple fût suivi et je m'émerveille qu'il y ait à travers le monde tant de femmes et d'hommes qui continuent de se complaire, d'évoluer, de s'affirmer, de s'épanouir par les richesses du langage et de tout ce que cela permet dans la connaissance du monde.
Mesdames et messieurs, il va falloir que nous nous occupions de ce pourquoi nous sommes venus. La vraie culture, celle que nous pensons aimer, celle que nous entretenons, ce n'est pas spécialement la charge d'un ministère. Beaucoup se sont interrogés naguère sur l'utilité de créer un ministère de la culture. Mais on s'aperçoit aujourd'hui, à travers les expériences passées, qu'il était très important d'avoir, comment dirais-je ?, un centre d'animation, un animateur en la personne du ministre, quelqu'un qui pense à cela, qui voyage, qui visite, qui s'informe, qui sache s'imposer aux administrations souvent indifférentes, pour arriver à faire connaître aussi aux Français qui parfois se détournent de ce qui est le principal d'eux-mêmes, à leur faire comprendre que nous devons garder notre place et même l'élargir parmi les grandes cultures et les grandes civilisations.
- Merci pour votre accueil, monsieur le maire. La ville de Limoges doit être comme toutes les grandes villes de France, difficile à tenir. J'ai souvent parlé, dans cet hôtel de ville, avec Louis Longequeue, auquel me liait une grande affection et je savais la passion qu'il portait vers sa mairie, non seulement considérée au figuré mais aussi au propre. Je dirais la manière dont il allait d'ailleurs ramasser la clef chaque soir et pour le dernier présent dans sa mairie, il n'oubliait jamais les moyens d'avoir sur lui les moyens d'y pénétrer. Il avait vraiment, après d'autres épousailles, épousé l'hôtel de ville de Limoges. On en souriait bien souvent mais quelle conscience, quelle volonté et quel travail. Et dans ses derniers moments, je suis allé le saluer quelque temps avant sa mort et j'avais le sentiment de me retrouver devant un si grand citoyen qui n'a pas cherché à s'illustrer particulièrement, qui a si bien servi une fraction de la France, en l'occurence le Limousin et Limoges, qu'il mérite bien à quelque distance qu'on salue sa mémoire.
- Eh bien, je ne peux que vous encourager, mesdames et messieurs, et surtout vous, les élus et responsables, à vous inspirer de tels exemples, quelle que soit votre nuance politique. On trouve des hommes de valeur et de grand dévouement dans toutes les fractions de l'opinion. Et personnellement, vous connaissez mes opinions à moi, je ne prétends pas les imposer mais j'entends bien continuer de les servir. Eh bien, cela aussi c'est la France, cela fait partie de sa culture ; une culture démocratique, ce n'est pas négligeable |
- Merci à vous toutes et à vous tous, qui venez de tous les horizons et qui avez bien voulu prendre part à cette brève cérémonie dans l'hôtel de ville, c'est-à-dire dans la maison du peuple de Limoges.

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