Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le rôle des étrangers dans la résistance, Besançon le 28 septembre 1993. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le rôle des étrangers dans la résistance, Besançon le 28 septembre 1993.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Inauguration du monument érigé à la mémoire des étrangers dans la Résistance française comportant une sculpture de Jorge Soler à Besançon (Doubs) le 28 septembre 1993

ti : Monsieur le Maire, mesdames, messieurs,
- Etre ici à Besançon évoque pour moi d'autres souvenirs qui tous, j'ai bien écouté ce que vient de dire monsieur le maire, se rattachent, en effet, à notre histoire, et donc à notre mémoire. Il s'agit là, de l'inauguration du monument élevé à la mémoire des étrangers dans la résistance française. Plusieurs villes avaient des titres à faire valoir pour accueillir l'oeuvre de Jorge Soler, et le choix de Besançon n'était pas le seul possible, mais ce choix nous plaît. Le monument a sa place, ici, lieu de rencontre, au carrefour de l'Europe du Nord et de l'Europe du Sud, mais aussi - on a insisté sur ce point - je le fais à mon tour : lieu de mémoire au très riche passé. Tout à tour colonie romaine et cité burgonde, ville libre impériale, un instant espagnole, la capitale de la Franche-Comté a été tout cela mais bien d'autres choses encore ; elle en a gardé de multiples empreintes précieusement conservées, mais elle est surtout une grande ville française qui a illustré en maintes circonstances l'histoire de la France. Ses monuments et ses musées, sa bibliothèque, sa citadelle sont autant de témoignages qui préservent le passé de l'oubli et il s'agit bien de cela aujourd'hui. C'est le miracle de la mémoire : loin de figer l'évolution des esprits et des choses, cela nourrit et fortifie l'ambition la plus audacieuse et la plus moderne. C'est ce que vous avez compris, Monsieur le Maire, mesdames et messieurs les conseillers municipaux ; c'est ce que vous avez mis en oeuvre à Besançon, que vous administrez vous-même, monsieur le maire, depuis déjà longtemps et c'est pourquoi je vous ai écouté avec beaucoup d'attention dans un beau discours dont j'aurais aimé, moi-même, inventer certaines formules, car j'ai bien senti à quel point, vous éprouviez ce qui était écrit, ce qui a été dit et qui est partagé par beaucoup de Français. Vous nous avez décrit la sculpture de Jorge Soler, et dit votre fierté de la voir s'élever dans cette ville. J'ai aussi apprécié la pureté et la beauté de cette oeuvre lors de la présentation qui en a été faite au printemps de l'année dernière et je comprends votre orgueil. Orgueil du maire d'une grande ville française à qui échoit l'honneur de perpétuer la reconnaissance que la France doit à ces dizaines de milliers d'étrangers, qui ont choisi de combattre l'ennemi commun sous nos couleurs et sur notre sol. Je remercie tout ceux qui, ici présents, quelle que soit leur origine professionnelle, sociale ou politique, ont bien voulu s'associer à ce geste. Ces étrangers, femmes et hommes, étaient venus d'un peu partout : travailleurs immigrés, réfugiés, Arméniens d'Europe centrale, fuyant les persécutions nazies, républicains espagnols défaits par les armées franquistes, ressortissants des possessions françaises à travers le monde qui n'avaient pu regagner leur pays, tout un monde en somme, divers qui avait trouvé refuge chez nous. Les objectifs qu'ils poursuivaient n'étaient pas nécessairement les mêmes : les uns voulaient contribuer à la libération de la France qui les avait accueillis, parce qu'ils se sentaient solidaires de la communauté française, d'autres avaient choisi de se joindre à la Résistance dans l'espoir de la libération ou de la reconquête du pays qui était le leur, à l'origine. Mais tous, on peut le dire, étaient animés par la volonté de combattre pour la liberté des autres et l'ennemi ne s'y trompait pas, qui espérait encore diviser la Résistance et la discréditer en faisant jouer la corde xénophobe, opposer les Français à ces étrangers-là | Tentation constante à laquelle il faut prendre garde.
LE PRESIDENT.- Souvenez-vous du sinistre épisode de l'Affiche rouge, commémoré ici-même en février : rien n'a pu venir à bout de l'unité qui s'était faite dans les luttes communes et je me souviens personnellement de cette affiche rencontrée aux coins des rues, ou dans le métro parisien et je me souviens de ces noms affichés de telle sorte qu'ils puissent sembler comme éloignés de nos traditions, des noms difficiles à prononcer, des visages représentés sous leur aspect le plus triste et le cas échéant, le plus redoutable | Tout cela pour que la France pût les rejeter, ne pas se reconnaître en eux, qui allaient bientôt mourir pour la France | Je me souviens de ma révolte. Nous sommes encore quelques uns à avoir vécu ces heures et avoir ressenti comme une sorte de promesse de ne pas manquer à l'émotion de ce moment, de rester fidèle au sacrifice, au souvenir du sacrifice, à la souffrance et à l'effort, la mort connue, rencontrée pour nous mêmes, par des étrangers venus en France. Mais nous sommes des porteurs de souvenirs, des relayeurs de mémoire ; nous avons connu la nuit de l'occupation, nous nous sommes promis de tirer la leçon de ces luttes. Nous avons vu des femmes s'exposer à l'égal des hommes, des étrangers au coude à coude avec les Français, bien des barrières, bien des préjugés tomber, bien des espoirs qui étaient nés, et nous nous en sentons comptables. je vous le demande, qu'est-ce qui distinguerait la mémoire de l'oubli si nous devions ranger simplement, pieusement nos souvenirs, si nous étions quittes envers eux en les visitant, comme cela de temps à autre ? La mémoire, c'est quelque chose qui surgit spontanément dans le présent ; c'est un écho qui répond à certains appels sans qu'il soit besoin de la solliciter ; c'est ce qui fait qu'il y a certaines choses qu'on ne peut plus voir, plus entendre, certaines choses qu'on ne peut plus penser comme avant. C'est vrai aujourd'hui, ce le serait demain comme c'était vrai hier, la même vigilance s'impose. Comprenez-moi bien, mesdames et messieurs, nous sommes ici pour commémorer l'engagement de ces femmes et de ces hommes, pour rappeler ce sacrifice, je ne veux en tirer aucun argument, pour ou contre telle ou telle cause, sauf contre celle-là, qui nous est souvent proposée : réduire la diversité française, réduire les chances de la voir s'accroître, nourris que nous sommes à travers les siècles par des apports multiples, comme si nous devions renier ce passé sans savoir qu'en vérité c'est une chance pour l'avenir. Ce sont ces pensées, parmi d'autres, qui me viennent à l'esprit aujourd'hui. Et je souhaite que le visiteur qui passera devant le monument de Jorge Soler, que vous-mêmes, mesdames et messieurs, qui venez de le découvrir, je souhaite qu'en voyant ce socle de pierre, fendu par la brèche qui sépare encore ces deux visages, vous songiez qu'il reste peu d'espace à franchir pour les solidariser à jamais, mais que tout peut être à refaire si la brèche vient à se creuser. Voilà le devoir auquel nous sommes tenus, moi le permier et auquel je vous invite, mesdames et messieurs, en vous remerciant.

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