Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée au "Neue zürcher Zeitung" le 2 décembre 1993, sur la Suisse et l'Union européenne, sur les institutions communautaires et l'élargissement de la CEE et sur les acteurs de la sécurité européenne, OTAN, CSCE et UEO. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée au "Neue zürcher Zeitung" le 2 décembre 1993, sur la Suisse et l'Union européenne, sur les institutions communautaires et l'élargissement de la CEE et sur les acteurs de la sécurité européenne, OTAN, CSCE et UEO.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage officiel en Suisse le 3 décembre 1993

ti : QUESTION.- Votre visite en Suisse est très proche de "l'anniversaire" du 6 décembre 1992 quand la Suisse refusa le traité sur l'Espace économique européen. Malgré ceci, il incombe à la Suisse de rechercher les modalités d'un partenariat futur avec l'Union européenne. Nous croyons savoir que dans ces négociations la France, ces derniers temps, s'est montrée plutôt bien disposée vis-à-vis de la position suisse. Si c'est vrai, quel est votre rôle personnel dans la formulation de cette attitude ?
- LE PRESIDENT.- Géographiquement, politiquement, et je dirai psychologiquement et affectivement, la Suisse fait partie de l'Europe. L'histoire de votre pays, sa réussite économique, son rôle dans l'histoire de notre continent en font un partenaire naturel de l'Union européenne, au même titre d'ailleurs que les Autrichiens, les Finlandais, les Suédois ou les Norvégiens.
- Il y a eu le refus, à la suite d'un scrutin démocratique effectué selon vos règles constitutionnelles, du traité sur l'Espace économique européen. Pourquoi ? Je n'en sais pas plus que vous. Peut-être parce que certains ont pensé que la Suisse serait diluée dans ce vaste ensemble que constitue l'Europe en train de se faire. Ce n'était d'ailleurs pas notre intention, mais enfin, c'est un fait.
- Lorsqu'on organise un scrutin libre, il faut en respecter l'issue, quelle qu'elle soit. Allait-on punir les Suisses de leur vote ? Non ; il faut - et c'est ce que j'ai toujours pensé - considérer que ce vote est un épisode de l'histoire de votre pays, qu'il est respectable, et que ce n'est pas pour autant que l'on doit isoler la Suisse. Au contraire : il faut coopérer avec elle, partout où c'est souhaitable, dans une approche aussi globale et équilibrée que possible.
- Mais naturellement, tout n'est pas possible. En rejetant le traité sur l'Espace économique européen, la Suisse a rejeté un certain nombre de contraintes, mais aussi des facilités qui lui étaient offertes sur le territoire des Etats membres. On pourra entamer quelques coopérations, mais évidemment cela n'aura pas l'ampleur des concessions naturelles que prévoyait le traité.
QUESTION.- Est-ce qu'il y a des dossiers où il vous semble que la politique suisse aurait intérêt de s'approcher plus des positions françaises ?
- LE PRESIDENT.- Nous sommes déjà très proches, et il n'y a pas de divergences sérieuses entre nos deux pays. Il convient simplement que nous nous efforcions - mais c'est un travail de tous les jours - à mieux coopérer, dans la gestion des affaires. Il y a de très grands problèmes qui préoccupent nos opinions publiques et où l'on sait bien que les gouvernements sont tous solidaires : la drogue, la grande criminalité, le blanchiment de l'argent, la fraude fiscale dans tous ses aspects ; mais aussi la protection de l'environnement, et les nouveaux modes de transport qui y sont liés, comme le transport combiné rail-route. Il y a aussi, naturellement, le GATT ; les problèmes de sécurité du continent ; la question de la francophonie - je n'oublie pas que la Suisse était représentée au dernier sommet francophone, à l'Ile Maurice. Et puis tout ce qui touche à nos relations avec les pays d'Europe centrale et orientale. Voilà quelques domaines - et cette liste n'est pas exhaustive - où la Suisse et la France peuvent travailler plus encore ensemble.
- QUESTION.- Dans une Union européenne élargie le poids des grands pays comme la France pourrait diminuer d'autant que l'Allemagne acquiert un nouveau rôle accru en Europe et dans le monde. Comment la France perçoit-elle le nouvel équilibre de l'Union ? Est-ce que la Suisse, comme petit pays, peut encore aspirer à une vocation spécifique - comme c'était le cas dans son histoire en Europe ?
- LE PRESIDENT.- Il faut dépasser cette question des "grands" et des "petits" pays. On parle comme si l'on était encore au temps du Congrès de Vienne et de l'équilibre des "puissances", comme on disait alors. Mais lorsque nous sommes réunis, nous les Chefs d'Etat et de gouvernement, au sein du Conseil européen, la voix du Luxembourg ou celle du Portugal compte autant que celle de l'Allemagne ou de la France. Chacun cherche un compromis, et personne n'est méprisé ou oublié. C'est bien cela qui fait l'originalité de notre construction européenne.
- On me parle de l'Allemagne et de sa puissance retrouvée : comme si la France avait besoin d'une Allemagne coupée en deux | C'est un raisonnement de faiblesse. L'Europe a besoin d'une France puissante, d'une Allemagne puissante, mais aussi de tous les autres pays au mieux de leur forme.
- Personne ne demande à la France, ni à quiconque, de renoncer à son rôle international. Affirmons notre existence de manière démocratique, pacifique et solidaire, pour construire ensemble, et non pour nous détruire les uns les autres. Et alors, quelle énergie pourra-t-on déployer | Le monde en a d'ailleurs bien besoin : regardons un peu autour de nous. Quant à la Suisse, je l'invite, comme je l'ai toujours fait, à se joindre à cette grande oeuvre. Je suis convaincu qu'elle ne s'y perdra pas, et qu'elle y trouvera au contraire sa place, son rôle, et un surcroît de fécondité dans les actions dont le monde a besoin.
QUESTION.- L'OTAN cherche la coopération avec les pays non-membres. Vous même avez suggéré une confédération européenne. Le Premier ministre propose un accord de sécurité. Entre les antagonismes nationaux, voire nationalistes, les institutions multiples (l'OTAN, l'Union et l'UEO, la CSCE) et les propositions diverses, on croit deviner une réticence ou une incertitude sur l'avenir de l'Europe. Comment harmoniser les intérêts divergents pour une meilleure sécurité sans nuire aux besoins d'une défense nationale ?
- LE PRESIDENT.- Il y a en effet actuellement de nombreuses institutions qui s'occupent de sécurité en Europe. Chacune essaie de faire valoir son expérience. C'est normal. Mais le but est bien identifié. Il n'y a plus de conflit est-ouest ; nous assistons, parallèlement à ce qui pourrait être une "détente" généralisée, à une montée des nationalismes et des conflits régionaux dans la partie orientale de l'Europe. Va-t-on laisser faire ? N'y a-t-il pas un nouvel équilibre à trouver, dans lequel des Européens prendraient davantage en charge leur destin, et notamment leur sécurité ? Arrivera-t-on à faire dans ce domaine ce que nous avons réussi dans le domaine économique ?
- Tous les problèmes que vous citez tournent autour de cette question de fond. Il ne s'agit nullement de nier ou d'amoindrir le rôle des Etats-Unis : nous savons parfaitement ce que nous leur devons et ce qu'ils peuvent encore faire en Europe. Il s'agit seulement d'inventer une nouvelle forme de sécurité collective où nous pourrions, plus efficacement encore qu'au sein des pactes existants, résoudre par nous-mêmes nos propres problèmes.
- Si vous voyez les choses ainsi, tout devient logique. Il y a des cas où nous devons agir en coopération avec l'OTAN ; d'autres cas où nous devons agir par nous-mêmes, avec des moyens diplomatiques - ou même militaires - c'est l'UEO qui trouve ici sa place. Chaque Etat conservera évidemment sa défense nationale, pour les questions qui ne concernent que lui.
- J'ai parlé en effet de confédération. Mon idée est simple. Entre l'Union européenne, avec son grand marché, sa puissance, mais aussi ses contraintes et ses disciplines, et la CSCE, qui est une organisation très vaste, et qui ne couvre en fait que le champ de la sécurité, il manque un cadre de coopération étroite avec les pays d'Europe démocratiques qui ont d'ailleurs vocation un jour à intégrer l'Union européenne. Je ne tiens pas particulièrement au mot : ce qui m'intéresse, c'est d'associer le plus étroitement possible en commun les problèmes communs. Ce n'est rien d'autre que l'intuition initiale des fondateurs de la Communauté européenne |.

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