Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République lors de l'inauguration de la rocade de Libourne (Gironde), sur l'importance des villes moyennes et sur le poids économique et commercial de l'Union européenne, Libourne le 7 décembre 1993. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République lors de l'inauguration de la rocade de Libourne (Gironde), sur l'importance des villes moyennes et sur le poids économique et commercial de l'Union européenne, Libourne le 7 décembre 1993.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Déplacement officiel en Gironde : inauguration de la rocade de Libourne (Gironde) le 7 décembre 1993

ti : Mesdames et messieurs, mon cher Gilbert,
- Je suis venu à Libourne pour un objet bien précis, inaugurer avec vous cette fameuse rocade dont j'entends parler depuis si longtemps et que je me réjouis de voir achevée ou quasiment en cette fin d'année 1993.
- Il m'arrive naturellement d'entendre parler de Libourne et des travaux qui s'y imposent pour faire de cette ville moyenne un centre répondant aux aspirations de ses habitants. J'ai le sentiment qu'à travers toutes ces années beaucoup de travail a été fait par les uns et par les autres. On arrive à un point d'aboutissement qui n'est pas l'aboutissement final, (la vie continue, les générations se succèdent et Libourne aura d'autres besoins) mais qui permet déjà à l'usager de vos chemins que je suis de temps à autres d'apprécier la différence. Vous pourrez désormais communiquer beaucoup plus commodément à la fois avec la ville capitale, Bordeaux, mais aussi avec les autres villes qui se trouvent surtout à l'est et pour lesquelles il reste à réaliser d'autres travaux.
- Le travail entrepris pour les villes moyennes dont vous faites partie - elles sont nombreuses en France - est tout à fait nécessaire. On ne peut pas concentrer tout l'effort des collectivités locales et de l'Etat sur quelques centres, quelques agglomérations. Les grandes villes exigent déjà tellement d'efforts et de financements que l'on risquerait d'oublier au passage des villes comme Libourne.
- J'ai la chance de connaître nombre de vos élus à la fois ceux du département et de la ville et je sais quel est leur dévouement et leur compétence. Je tiens à les saluer en cet instant.
- Ce rendez-vous était pris depuis longtemps. Nous avons pu le jumeler avec l'inauguration du Pont d'Arcins et de l'ensemble routier qui l'accompagne. Voilà deux réalisations qui promettent bien pour le développement de la région Aquitaine. Elle a tant de ressources et de qualités cette région - j'allais dire notre région - bien que je n'en sois pas originaire et puisque je m'y suis fixé. Elle a beaucoup de charme, elle a un grand passé et j'espère qu'elle disposera d'un puissant avenir. A mesure que l'Europe va se développer Bordeaux, Libourne et bien d'autres villes vont se trouver au centre d'un réseau considérable.
Encore faut-il que l'Europe ça marche. Vous savez que j'en suis moi-même un partisan convaincu. Ce n'est pas que je nourrisse des illusions, rien n'est jamais donné. Unir douze pays dans une Union européenne, résultat du traité de Maastricht, chacun ayant ses intérêts qui ne sont pas les mêmes, développant entre eux, ce qui est normal, une compétition de plus en plus difficile, englobés dans une compétition plus générale encore. Je sais bien que c'est difficile. On assiste à des discussions très importantes cette semaine pour savoir de quelle manière l'Europe de la Communauté parviendra à s'entendre avec les Etats-Unis d'Amérique, avec l'Extrême-Orient, bref avec les 115 pays dont nous sommes qui composent aujourd'hui l'organisation mondiale du commerce. Mais on ne fera pas l'Europe simplement avec le commerce même si le commerce est indispensable.
- On oublie souvent quelques données simples. Ne nourrissons pas de complexes particulièrement à l'égard de nos amis américains. Est-ce que vous savez que dans la répartition générale du commerce international l'Europe représente 40 %, les Etats-Unis 26 ou 27, l'Extrême-Orient, l'Asie très laborieuse et dont on aperçoit les progrès simplement à peu près autant que les Etats-Unis d'Amérique ? C'est-à-dire que l'Europe est de loin la première puissance commerciale du monde. Qu'est-ce qui fait la différence ? C'est qu'elle ne dispose pas encore d'une volonté politique suffisante. Le Japon, les Etats-Unis d'Amérique avec leurs deux associés le Canada et le Mexique, les autres grands ensembles mondiaux sont sous l'autorité d'un pouvoir politique centralisé. Ils ont une ligne politique, une action politique qui se traduit dans des actes diplomatiques où l'on aperçoit la constance des desseins et des projets. L'Union européenne, elle, est composée, je viens de vous le dire, de douze pays. Il n'y a pas trois mois que le traité qui en fait un ensemble cohérent sur le plan politique a été ratifié et déjà toutes les populations, en particulier la population française, demandent des comptes à ce nouveau-né qui n'a même pas eu le temps d'apprendre à respirer |
- Il faut donc bien se rendre compte que la tâche est immense mais aujourd'hui nous rassemblons 340 millions de personnes, plus que d'une part les Etats-Unis d'Amérique et d'autre part la Russie et l'ensemble des pays qui composaient naguère l'Union soviétique. Et quand, deux, trois, quatre autres pays auront adhéré en 1995, nous serons près de 360 millions d'habitants. Comme dans le même moment nous créons des liens plus forts, nous développons une politique plus ferme avec une direction plus assurée de cette Europe par le moyen du Conseil européen, du Conseil des ministres, avec l'aide, la présence permanente et le contrôle, surtout, du Parlement européen, avec le travail des techniciens que sont les commissaires, membres de la Commission, c'est peu à peu tout un ensemble qui ce met en place.
- Ce que l'on pourrait appeler la malchance provisoire de cette Europe, c'est qu'elle vient de naître au moment où l'on connaît la plus grande dépression économique depuis les fameuses années 1929-1930 qui ont été à l'origine de l'affaiblissement que certains d'entre nous ont vécu. Alors beaucoup de Français ont tendance à relier les deux événements et à croire que c'est la naissance de l'Europe qui provoque ces difficultés, alors qu'elle n'y est pour rien, qu'elle peut même guérir ce monde malade, qu'elle peut compenser les déficits, qu'elle peut créer un élan qui nous manque. La France y prend part pleinement, il faut bien s'en rendre compte. Et elle peut le faire, parce qu'elle est devenue, en quelques années, l'un des premiers pays, j'allais dire, avec l'Allemagne, le principal pays par sa puissance économique.
Je sais bien tout ce qui manque, je sais bien de quelle manière se développe le chômage, comme il se développe partout, malheureusement | Je connais le chiffre des millions de chômeurs dans l'Europe de la Communauté.
- Et je vois bien de quelle façon il est nécessaire de redonner l'élan, de relancer l'effort pour parvenir dans les dix ans qui viennent, à recréer cette formidable attraction que représente notre Communauté pour tous les autres pays de l'Europe, qui sont essentiellement ceux de l'Europe du Nord et ceux de l'Europe centrale et orientale et surtout ceux qui ont pendant longtemps vécu sous la férule de l'Union soviétique. Ce sont des pays pauvres. Ils ne sont pas pauvres naturellement mais très appauvris, en situation de misère économique. Le devoir de l'Union européenne est, en donnant plus de caractère et de force à ses propres liens, de venir en aide à ces pays pour que ce soit le continent tout entier qui puisse enfin réaliser l'unité qu'on a pu entrevoir à travers les âges sans jamais y parvenir.
- Nous, nous sommes à la veille de réussir, nous, vous, si, en partant d'une petite ville moyenne, comme Libourne, en passant par une ville plus importante, déjà une capitale, Bordeaux, en embrassant du regard la France tout entière, on s'aperçoit que nous sommes mêlés à une histoire grandiose, à la naissance de quelquechose que l'on n'a jamais vu. On a connu de grands ensembles territoriaux, mais toujours acquis et conquis par la guerre et par la violence, des empires construits sur combien de morts et combien de désastres ? Et si certains d'entre eux ont accompli de grandes actions, réalisé de grandes oeuvres, cela a été, je le répète au prix du sang | Aujourd'hui, l'Union européenne est la première construction reposant sur l'adhésion, la libre adhésion démocratique des peuples.
- Prenons l'exemple de ce petit pays, très respectable et souvent très remarquable où je me suis rendu la semaine dernière : la Suisse. Des cantons, d'origine alémanique, romande, française et italienne, tout cela dans une paix qui dure, dans un accord, qui nécessite sans doute beaucoup d'efforts et beaucoup de disputes. Finalement la volonté helvétique permet à ce petit pays d'apparaître comme un grand. Eh bien, c'est tout autre chose mais qui s'inspire du même dessein que l'Europe en voie de construction.
- Alors maintenant, à partir de ce pont, de cette rocade, allez plus loin, voyez de quelle façon (bien entendu avec le gouvernement, avec la région, avec le département car par vos seules forces vous me pourriez pas, avec le pouvoir national qui s'inscrit lui-même dans cette construction internationale de l'Union européenne), vous pourrez créer un monde civilisé et aussi harmonieux qu'il est possible, tout habité qu'il soit par des hommes, ce qui n'est pas très facile, précisément.
Vous vous rendez bien compte pourquoi : dans le moindre quartier, dans la moindre rue, dans l'ensemble des habitations, dans le village que d'échanges de vues mais aussi que de rivalités, que de difficultés. Ce n'est pas facile de vivre ensemble et pourtant, il le faut. C'est le premier devoir d'une société moderne, c'est aussi je crois le premier devoir moral qui s'impose à tout être qui croit au progrès. Même si nous avons quelques déceptions et quelques reculs sanglants du progrès des hommes, agissons dans ce sens. C'est pourquoi, je ne prends pas à la légère et comme un détail la réalisation remarquable que nous avons inaugurée. C'est un effort qui, ajouté à tous les autres efforts de la France dans le cadre de l'Europe, doit nous permettre de bâtir ce à quoi nous nous sommes attachés, qui verra son achèvement, je l'espère, au début de l'autre siècle, ce n'est pas loin. D'autres l'achèveront, nous aurons simplement l'orgueil d'avoir été les ouvriers les meilleurs possibles de ce vaste ensemble, création de l'esprit avant d'être devenu réalité.
- Libourne est une ville européenne, je l'entendais dire tout à l'heure. Elle doit s'inscrire dans ce mouvement. Nombreux sont ceux des Français qui voudraient arrêter l'heure, qui reculent devant l'ampleur de l'entreprise. Ils ont tort, ils tournent le dos à l'Histoire. Il ne faut pas qu'ils croient qu'à l'intérieur de nos frontières et dans le cadre de nos 58 millions d'habitants nous soyons en mesure de régler le sort des milliards d'êtres humains qui vont se développer au cours du siècle qui commence. C'est en suivant cette voie, en travaillant là où nous sommes, en ayant toujours le regard fixé sur l'horizon, en sachant qu'au-delà de cet horizon il y a d'autres horizons que nous y parviendrons.
- A partir de Libourne, imaginez la terre. J'ai regardé comme vous sans doute les images de télévision avec ces travailleurs du ciel qui réparaient un engin fort compliqué, suspendus dans l'espace et je m'émerveillais des prodigieuses réussites de l'esprit humain. Ce qu'il est possible d'accomplir avec la matière, ce qu'il est possible de faire en conquérant l'espace, comment ne serions-nous pas capables de le faire là où nous sommes à Libourne, en Aquitaine, en France, en Europe en sachant qu'il y a assez de travail pour cette génération pour qu'elle laisse à celle qui suivra un beau chantier.
- Merci en tous cas, mesdames et messieurs, pour votre présence. Je suis très heureux de retrouver bien des visages connus. Je ne vais pas féliciter M. le maire et les membres du Conseil municipal pour le travail accompli, cela paraîtrait un peu familial mais je ne veux pas non plus qu'ils soient les seuls exclus du compliment, ce serait une injustice en sens contraire | Je crois que beaucoup de travail est fait et quand je dis les conseillers municipaux, je m'adresse aussi bien à la majorité du moment qu'à l'opposition du moment. C'est ainsi que vit la République et les majorités et les minorités, je commence à connaître... L'essentiel est de savoir que nous représentons pour chacun d'entre nous une part de la France. Bien entendu j'ai mes préférences, la France je la vois d'une certaine manière mais je pense que l'on ne peut pas réussir sans servir le mieux possible les Français et surtout les Français qui sont les plus malheureux, ceux qui souffrent le plus, ce serait un contresens dangereux ; mais tous ensemble, nous pouvons beaucoup si nous le voulons. Voilà ce que je voulais vous dire, mesdames et messieurs.
- Vive Libourne, Vive la République, Vive la France.

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