Interviews de M. Edouard Balladur, Premier ministre, à "Polytika" le 28 juin 1994, aux journaux polonais le 30 juin et déclaration à la presse polonaise le 1er juillet, sur la coopération franco-polonaise et la possibilité d'adhésion de la Pologne à l'Union européenne, Varsovie le 1er juillet 1994. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Edouard Balladur, Premier ministre, à "Polytika" le 28 juin 1994, aux journaux polonais le 30 juin et déclaration à la presse polonaise le 1er juillet, sur la coopération franco-polonaise et la possibilité d'adhésion de la Pologne à l'Union européenne, Varsovie le 1er juillet 1994.

Personnalité, fonction : BALLADUR Edouard.

FRANCE. Premier ministre; Paris,PARIS, Premier-ministre

Circonstances : Voyage en Pologne de M. Edouard Balladur les 1er et 2 juillet 1994

ti : Q - L'année des grands anniversaires, liés à la deuxième Guerre mondiale, a fait revivre certains symboles. La France et la Pologne étaient toujours particulièrement liées : Stanislaw Leszczynski s'est installé à Nancy, après avoir régné à Varsovie ; Chopin est enterré au cimetière du Père Lachaise, mais son coeur est resté à Varsovie ; de Gaulle a habité rue Nowy Swiat ; le Général Sikorski a formé l'armée polonaise à Coëtquidan. A l'époque communiste, la France s'est moins éloignée de la Pologne que d'autres pays... Cette histoire a-t-elle encore un sens aujourd'hui ?

R - Je vous remercie de ces rappels historiques, car les noms que vous citez, les faits que vous mentionnez, sont chers au coeur des Français.

L'histoire que vous évoquez garde tout son sens. La conception de l'Europe, qui est la mienne, n'est pas celle d'une uniformisation des Etats dans un processus administratif se situant au-dessus des patries. C'est celle d'une Europe constituée de nations gardant leur spécificité, leur culture et leur histoire. Dans cet ensemble, les liens qui ont été tissés entre les pays au cours des siècles gardent toute leur valeur. Ces liens ont été quelque peu distendus pendant la période de la guerre froide qui était si éloignée des aspirations de la France et de la Pologne. La nouvelle situation en Europe nous permet de redonner à ces liens toute leur vigueur.

Mais l'atout des relations franco-polonaises ne réside pas uniquement dans leur histoire. L'actualité et le développement futur de notre continent fournissent de nouveaux motifs d'agir ensemble.

Je pense en particulier à la perspective d'élargissement de l'Union européenne qui nous rapproche encore davantage. Nous pouvons préparer ensemble cette échéance importante pour l'Union européenne comme pour la Pologne. Nous pouvons également réfléchir ensemble à l'Europe que nous souhaitons à l'avenir : quel type d'Europe institutionnelle, quelle place et quel rôle de l'Europe dans le monde ? Sur l'ensemble de ces sujets, nos deux pays ont beaucoup à dire et à faire ensemble et la France entend aider la Pologne dans sa marche vers l'Union européenne. C'est pourquoi j'ai tenu à venir en Pologne avant toute autre visite en Europe centrale.

Q - Votre nom est lié au plan de Stabilité en Europe centrale et orientale. Ne croyez-
vous pas que l'Union soit elle-même le facteur le plus sûr de cette stabilisation ? Ou bien votre plan pose-t-il le problème : montrez d'abord ce que vous êtes capables de faire ?

R - Les deux idées que vous évoquez sont complémentaires.

Je partage votre analyse sur le rôle stabilisateur de l'Union par son existence même, dans le continent européen. C'est pourquoi, l'Union européenne a repris à son compte l'initiative que j'avais prise il y a plus d'un an. C'est pour cela qu'elle en a fait l'une de ses premières actions communes.

Mais, il faut également s'interroger sur la raison pour laquelle l'Union européenne constitue un tel pôle de stabilité. Il y a certes les progrès de la construction européenne qui nous ont conduits à agir ensemble depuis plus de quarante ans. Mais, il y a surtout le fait que tous les membres de l'Union européenne oeuvrent ensemble en bonne entente. L'histoire de la réconciliation franco-allemande depuis la guerre est à cet égard l'exemple le plus marquant. Si nous n'étions pas parvenus à une réconciliation aussi exceptionnelle, il est clair que l'Union européenne ne constituerait pas aujourd'hui le pôle de stabilité que vous décrivez.

C'est pourquoi, au moment où l'Union a décidé de s'élargir, il est légitime qu'elle s'adresse aux pays candidats pour leur dire : établissez des règles de bon voisinage entre vous, en particulier sur la question des frontières et sur celle des minorités, de manière à renforcer encore la force stabilisatrice de l'Union. Permettez-moi d'ajouter que la Pologne a largement montré la voie à suivre, puisqu'elle a d'ores et déjà conclu des accords de bon voisinage avec l'ensemble de ses voisins.

Q - Est-ce que vous ne croyez pas qu'aujourd'hui, il soit particulièrement important que la Pologne suive la France dans sa politique de réconciliation avec l'Allemagne ? Nous sommes encore en retard dans ce processus-là. Comment se fait-il que la France - malgré le point de départ difficile - a su avancer si loin dans la réconciliation avec l'Allemagne ?

R - Vous êtes Polonais, et vous êtes, de ce fait, mieux placé que moi pour apprécier l'évolution des relations de votre pays avec l'Allemagne.

Mais, puisque vous m'interrogez, permettez-moi de dire que je ne perçois pas de retard dans le processus de réconciliation entre l'Allemagne et la Pologne. Un important traité bilatéral a été conclu en 1990 et pose, me semble-t-il, les fondements d'une coopération nouvelle entre vos deux pays. Chacun d'eux a décidé d'aborder au fond et sans arrières pensées le problème des frontières et de minorités. Par ailleurs une forte volonté politique existe de part et d'autre et c'est à mon avis l'essentiel.

S'agissant de la France et de l'Allemagne, il est vrai que nous sommes parvenus à un état de coopération rarement atteint entre deux pays. Il faut prendre en compte le fait que cette coopération a été commencée il y a longtemps et qu'elle a bénéficié, dès l'origine, de l'impulsion de deux hommes d'exception, en la personne du général de Gaulle et du Chancelier Adenauer.

Q - L'Alliance franco-allemande devient aujourd'hui l'axe principal de l'Union européenne. Chez nous, cette alliance suscite un peu de jalousie. Mais, sans cet axe, la construction de l'Europe ne pourrait pas progresser, n'est-ce-pas ?

R - Cette question rejoint la précédente. Si la réconciliation franco-allemande a été aussi rapide, aussi complète et sincère, c'est aussi parce que les relations entre les deux pays s'inscrivaient dans une perspective européenne. Je n'aime guère parler "d'axe franco-
allemand", mais il est un fait que lorsque la France et l'Allemagne s'entendent, la construction européenne progresse plus facilement.

Mais, cette entente bilatérale n'est exclusive d'aucune autre. S'agissant en particulier de la Pologne, une coopération trilatérale prometteuse s'est développée ces dernières années avec l'Allemagne et la France. J'y suis très attaché. Je souhaite qu'elle se renforce encore dans la perspective de l'élargissement de l'Union européenne.

Q - Les Pères de l'Europe -Jean Monnet et Robert Schumann- sont français. La France a joué le rôle essentiel dans l'intégration de l'Europe. Il semble pourtant que les tendances pro-européennes s'affaiblissent à l'heure actuelle. Est-ce que vous pourriez nous dire comment il s'est fait que Maastricht avait été accepté par une majorité aussi mince ? En Angleterre, Monsieur Delors fait l'objet de critiques agressives. La construction de l'Union européenne est-elle allée dans une mauvaise direction ?

R - Je ne crois pas que l'on puisse dire que les tendances proeuropéennes s'affaiblissent à l'heure actuelle. L'année qui vient de s'écouler a, au contraire, montré l'intérêt d'une Europe unie. La négociation du GATT, qui présentait un intérêt fondamental pour la France et pour l'ensemble des pays européens, n'aurait jamais pu aboutir à une solution satisfaisante pour les Européens s'ils n'avaient pas été unis. Chaque jour, des citoyens de différents pays de l'Union européenne souhaitent que l'Europe soit plus forte sur la scène internationale, par exemple dans la crise yougoslave.

Votre question comporte un autre aspect : les citoyens français, ou les citoyens d'autres pays, sont-ils satisfaits des modalités de fonctionnement de la communauté européenne ?

Sans entrer dans le détail et sans faire un procès systématique aux administrations européennes qui jouent un rôle utile, il est vrai qu'un sentiment critique se développe à l'égard de ce qui est perçu comme une structure trop technocratique, peu respectueuse des spécificités ou des traditions nationales. Ce sentiment est largement compréhensible. C'est pourquoi le gouvernement français travaille à restaurer la place des nations dans la construction européenne et, en particulier, à assurer la primauté des instances politiques de décisions, celles qui représentent les Etats, sur les instances administratives. En parvenant à corriger les excès qui ont été commis ces dernières années, nous renforcerons le soutien des opinions publiques à la construction européenne. C'est l'objectif qui est poursuivi sous l'expression "rapprocher l'Europe des citoyens". Il s'agira de l'une des ambitions premières de la présidence française de l'Union européenne qui commence le ler janvier prochain. Il s'agira également de l'un des thèmes principaux, à mes yeux, de la Conférence intergouvernementale qui s'ouvrira en 1996.

Q - Paris a nettement déclaré qu'il souhaitait voir la Pologne au sein de l'Union européenne. Nous nous en réjouissons et nous aimerions que le processus de notre insertion dans l'Union s'achève le plus tôt possible. Nous aimerions également faire partie à part entière de l'Union de l'Europe occidentale. Mais cette "Europe politique et de défense" s'étendra-t -elle de l'Atlantique au Kamtchatka - comme le prônent certains -, de l'Atlantique à l'Oural - comme le souhaitent d'autres -, ou de Brest en Bretagne à Brest sur le Bug ? Pourriez-vous nous éclairer à ce propos ?

R - Comme vous l'indiquez, la position de la France à l'égard de l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne est claire : nous y sommes fatalement favorables. Cette perspective doit être soigneusement préparée et constitue un thème privilégié de coopération entre nos deux pays.

Le traité sur l'Union européenne et la déclaration des membres de l'UEO qui l'accompagne, prévoit que tout membre de l'Union européenne aura vocation à devenir membre de l'UEO. Les deux aspects sont liés car l'Europe de la défense constitue un volet de la construction européenne dans son ensemble. En matière de sécurité beaucoup peut être fait dans l'attente de ces adhésions formelles, notamment grâce au statut d'associé à l'UEO, dont la Pologne bénéficie depuis le mois de mai dernier à l'initiative de la France et de l'Allemagne. Dans le domaine politique, la Pologne peut également être d'ores et déjà associée à la coopération politique qui existe entre les membres de l'Union européenne.

Quant à savoir quelles seront les limites de cette construction européenne, il convient de lever toute ambiguïté. Il existe sur notre continent deux sous-ensembles principaux. L'un est constitué par l'Union européenne qui a vocation à s'élargir. L'autre est constitué par la Russie et la CEI. Ces deux sous-ensembles sont réunis par un attachement à des principes communs, incarnés par la CSCE. La coopération entre ces deux pôles doit être approfondie. Un véritable partenariat de confiance doit être établi sur l'ensemble des questions qui intéressent la stabilité du continent. Pour autant, il est clair que l'Union européenne n'a pas vocation à s'étendre - en tout cas pas dans un avenir prévisible - à l'ensemble de l'Europe géographique et à se fondre dans un mouvement pan-européen.

Q - La France a plusieurs admirateurs parmi nos collègues à la rédaction. Plusieurs d'entre nous parlent français ou ont fait des stages en France. Mais notre jeunesse, comme presque partout en Europe, apprend surtout l'anglais. Ceci semble comporter un danger d'uniformisation. Comment faire pour que l'Union européenne - actuelle et future - ne soit pas un facteur supplémentaire de standardisation, mais plutôt un abri sous lequel survivent et s'épanouissent, en bonne entente et harmonie, les différentes cultures, langues et modes de vie ?

R - La culture est l'un des aspects les plus attachants de l'amitié qui existe entre nos deux pays depuis plusieurs siècles. Vous évoquez Chopin au début de notre entretien : il semble appartenir au patrimoine commun de nos deux pays. Plusieurs autres personnalités pourraient être citées à ses côtés. C'est pourquoi, j'ai tenu, lors de ma prochaine visite en Pologne, à me rendre à l'Université Jagellon de Cracovie afin de rendre hommage à la richesse de la culture polonaise et de m'entretenir avec plusieurs de ses éminents représentants. Je sais, d'ores et déjà, qu'il me sera possible de dialoguer en français avec bon nombre d'entre eux. La pratique du français par les Polonais est bien connue en France. Nous y voyons un signe concret de l'amitié entre nos deux peuples, et le gouvernement que je dirige continuera de tout faire pour aider l'enseignement et la diffusion du français dans votre pays.

Vous avez pleinement raison de souligner que la question des identités culturelles doit être tracée à l'échelle de l'Union européenne. Ma conception de la construction européenne n'est pas celle d'une uniformisation des cultures. L'Europe est forte grâce à la diversité des pays, des traditions et des peuples qui la composent. Chercher à gommer ces spécificités reviendrait à affaiblir l'Europe et à la rendre intolérable pour ses habitants. C'est pourquoi, la France défend avec vigueur la notion "d'exception culturelle" qui vise à faire admettre, dans les négociations commerciales internationales, que les biens culturels ne peuvent pas être considérés comme n'importe quels autres biens commerciaux. Je pense que la Pologne, dont la culture est également riche dans les temps modernes, comme en attestent ses créations artistiques, littéraires, cinématographiques actuelles, doit se trouver aux côtés de la France dans ce combat.


Je suis extrêmement heureux de me retrouver à Varsovie à l'invitation de M. le Premier ministre de Pologne, et nous avons tenu à donner à cette visite le caractère à la fois le plus amical et le plus constructif possible.

Chacun des ministres qui m'accompagnent, Mme Veil, M. Juppé, M. Madelin et M. Fillon ont évoqué les problèmes de leur compétence avec leurs homologues.

J'ai moi-même évoqué avec le Premier ministre la nécessité de renforcer notre coopération entre la Pologne et la France.

Nos deux pays ont pour caractéristiques, je crois, de ne s'être jamais opposés l'un à l'autre au cours de l'histoire, ce qui est une originalité dans l'histoire européenne, d'avoir des relations politiques et culturelles tout à fait intenses, mais, hélas, des relations économiques et commerciales qui ne sont pas à la mesure de l'attirance que nous ressentons les uns pour les autres.

C'est pourquoi un certain nombre de gestes concrets devaient être faits. Nous avons décidé de constituer une commission mixte (il y en eut dans le passé, d'ailleurs, entre nos deux pays, mais c'était il y a plusieurs années) pour suivre régulièrement les problèmes d'intérêt commun entre nous.

Nous avons également décidé de réunir ce qu'il est convenu d'appeler le groupe de Weimar qui comprend la Pologne, l'Allemagne et la France, et de le faire si possible à Paris l'automne prochain.

Union européenne - Pologne - pacte de stabilité en Europe<
S'agissant du souhait de la Pologne d'intégrer aussi rapidement qu'il sera possible l'Union européenne, nous sommes convenus que nous apporterions notre concours à la Pologne pour l'aider à étudier les divers aspects et éventuellement les diverses difficultés que pourraient poser sa candidature à l'Union européenne, dont il ne nous a pas semblé à nous Français qu'elle pouvait d'ores et déjà faire l'objet d'un calendrier précis.

Mais la proposition que nous faisons à la Pologne est de travailler avec elle à la confection, si je puis dire, de son dossier prouve bien notre ouverture et notre bonne volonté.

Enfin le Premier ministre a bien voulu me dire tout l'intérêt qu'il attache, que la Pologne attache, à l'heureux aboutissement du projet de Pacte de stabilité dont la conférence d'ouverture s'est tenue à Paris en mai dernier. Il se trouve que c'est la Pologne qui préside cette année la conférence des pays baltiques, ce qui signifie que son concours pourra être fort utile afin que la table régionale concernant les pays baltes puisse se tenir le plus vite possible et puisse travailler utilement. Le Premier ministre m'a indiqué qu'il y était tout à fait déterminé.

Voilà, Mesdames et Messieurs, je crois que mon compte-rendu a été de mon point de vue aussi complet que possible. J'en ai terminé, Monsieur le Premier ministre.

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