Interview de M. François Mitterrand, Président de la République accordée à France 2 le 8 mars 1994 à l'occasion de la journée internationale des femmes sur la reconnaissance des droits des femmes, de leur contribution à la vie culturelle, scientifique et politique et sur sa proposition d'accueillir au Panthéon les cendres de Marie Curie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Mitterrand, Président de la République accordée à France 2 le 8 mars 1994 à l'occasion de la journée internationale des femmes sur la reconnaissance des droits des femmes, de leur contribution à la vie culturelle, scientifique et politique et sur sa proposition d'accueillir au Panthéon les cendres de Marie Curie.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François, CHABOT Arlette.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Journée internationale des femmes

ti : QUESTION.- Monsieur le Président, bonsoir. Vous avez choisi de vous exprimer, aujourd'hui, 8 mars, journée internationale des femmes. Pour certaines femmes c'est un peu un gadget, cette journée ; vous ne le pensez pas visiblement, vous pensez qu'il faut encore, même en 1994, une journée comme cela pour les femmes ?
- LE PRESIDENT.- Je crois à la force des symboles. Quand Clara Zetkin, nom qui a été très célèbre et qui devrait l'être encore aujourd'hui, au Congrès international des femmes socialistes, a demandé qu'il y eut une journée mondiale internationale des femmes, elle avait raison, cela avait une signification. En 1982 j'ai fait décider une journée nationale pour les femmes. Cela permet chaque année de faire le point. J'ajoute que les Nations unies ont repris l'idée à leur compte. Donc je pense que chacun le sent bien. Mais ces symboles peuvent être aussi des actes tout à fait précis. Je pense en particulier qu'il n'est pas normal qu'aucune femme, en tant que telle, et pas simplement parce qu'elle était la femme d'un grand homme, ait été admise au Panthéon qui représente la mémoire nationale. Je pense qu'une femme comme Marie Curie doit aller au Panthéon si sa famille y consent. Je vais le demander.
QUESTION.- Toutes les femmes doivent se réjouir effectivement de ce symbole. Mais ne sont-elles pas dans une situation difficile, aujourd'hui, monsieur le Président, il y a toujours des inégalités de salaire et il y a surtout, évidemment, le chômage. Alors est-ce qu'on a fait assez dans ce domaine ? On constate toujours des disparités. Est-ce que vous pensez, par exemple, qu'il faut donner aux femmes des possibilités plus grandes de travail à temps partiel ?
- LE PRESIDENT.- Il y a un grand décalage, un malheureux décalage qu'il faut absolument corriger entre le droit - les lois sont là, en particulier quand Yvette Roudy était ministre des droits de la femme, un vaste chantier a été ouvert et réalisé - ...
- QUESTION.- Et il y a toujours 30 % et décalage entre les ...
- LE PRESIDENT.- ... - 30 % pas partout non -, mais dans la réalité, c'est-à-dire dans l'application de ce droit, on constate une fois de plus que les moeurs changent très lentement, même si les lois peuvent être adoptées simplement parce que le Parlement le décide.
- Il y a donc là ce décalage, ce fossé qu'il faut absolument réparer. On doit continuer de rechercher cette égalité dans la pratique : professionnelle - égalité des salaires par exemple, égalité des promotions - ; sur le plan de la vie personnelle, on a déjà beaucoup fait puisque, comme vous savez, le mari et la femme ont des droits égaux sur le patrimoine, des droits égaux sur les enfants, sur la manière de choisir pour les enfants. Beaucoup d'autres choses pourraient être faites ; sur le plan personnel, vous savez que les femmes ont acquis un droit de maîtrise de leur propre destin.
- Mais on est loin du compte. Vous m'avez posé une question, très précise, sur le temps de travail. Lorsque j'évoque la possibilité d'un nouveau contrat social sur l'emploi, c'est précisément l'un des domaines dont devraient s'emparer les grandes organisations syndicales et patronales pour débattre sur l'organisation et le temps de travail. Une certaine souplesse est indispensable pour que les femmes qui ont à la fois à élever leurs enfants et à travailler, à exercer un emploi, puissent concilier ces deux tâches. Car je suis de ceux qui pensent qu'il faut absolument que les femmes puissent garder l'entière disponibilité aussi pour le travail.
- QUESTION.- Donc elles ont toujours le droit au travail, elles peuvent le revendiquer...QUESTION.- ... à la formation et au travail.
- LE PRESIDENT.- Absolument.
- LE PRESIDENT.- C'est très difficile à dire dans une époque où le chômage frappe si durement. C'est un droit qui est reconnu, mais bien entendu on connaît les difficultés extrêmes dans lesquelles nous sommes. Il ne faut pas que les femmes en soient victimes.
QUESTION.- Alors, chapitre politique, dans quelques semaines on va célébrer le 50e anniversaire du droit de vote accordé aux femmes en France. C'est arrivé très tardivement. En France, beaucoup plus tard qu'ailleurs.
- LE PRESIDENT.- Je n'en suis pas responsable.
- QUESTION.- Pas du tout. Mais aujourd'hui quand on regarde un peu la situation, on s'aperçoit qu'il y a aussi peu de femmes députés qu'à la Libération. Alors est-ce que les partis politiques français sont particulièrement misogynes ?
- LE PRESIDENT.- J'ai dit "les moeurs évoluent lentement", en particulier dans les partis politiques. Il est inadmissible qu'il y ait si peu de femmes parlementaires. On observe qu'il y en a davantage, je pense, - dans les statistiques cela peut être vérifié - qui sont aujourd'hui maires de communes, qui remplissent des fonctions dans les régions, dans les départements, mais pas assez sur le plan national, c'est-à-dire au Parlement.
- QUESTION.- Vous êtes favorable aux quotas ?
- LE PRESIDENT.- Les "quotas", c'est nécessaire malheureusement. C'est un mauvais principe : dire "il y a tant d'hommes, tant de femmes", cela devrait se faire tout naturellement. Mais puisque que cela ne se fait pas naturellement il faut je crois, pendant quelques temps, prendre de nouvelles habitudes.
- QUESTION.- Petite précision, sur les quotas, Michel Rocard propose pour les élections européennes, par exemple, un homme - une femme, sur la liste socialiste. C'est une bonne idée ?
- LE PRESIDENT.- Je ne veux pas me prononcer sur le procédé mais, en tout cas, cela va dans le bon sens, indiscutablement. C'est amener le parti qu'il représente à une attitude beaucoup plus ouverte d'égalité entre les hommes et les femmes.
- QUESTION.- Vous avez mis les femmes en avant en politique, et toute une génération, vous avez mis aussi une femme à Matignon pour la première fois. Alors il y a une discussion on dit : "est-ce que les femmes ont ou non une autre vision de la politique ?" Quel est votre sentiment ? Elles regardent autrement les affaires ?
- LE PRESIDENT.- Elles ont une approche différente, plus concrète, plus pratique. Elles sont généralement extrêmement travailleuses, très sérieuses dans leur travail. Et moi, pour avoir, je crois, demandé aux gouvernements, aux chefs de gouvernement de nommer bon nombre de femmes responsables - vous connaissez leurs noms -, je suis encore tout à fait satisfait d'avoir nommé une femme Premier ministre. Mais elle en a connu aussitôt le poids, c'est-à-dire cette espèce de refus d'une société qui n'est pas encore préparée, malheureusement, à ce genre d'accession aux responsabilités principales. Mais il faut contribuer et je suis sûr que les gouvernements qui se constitueront dans l'avenir tiendront le plus grand compte de cette nécessité.
QUESTION.- Monsieur le Président, qu'avez-vous ressenti quand vous avez entendu la nouvelle de l'assassinat de Mme Yann Piat ?
- LE PRESIDENT.- Comment peut-on ne pas éprouver une grande compassion ? J'ai tenu à être représenté aux obsèques de Mme Piat. J'ai tenu à ce que des fleurs viennent témoigner, comme peuvent le faire des fleurs, d'une pensée, un souvenir. Je ne connaissais pas Mme Piat mais on m'a toujours dit que c'était une femme courageuse, qui se battait pour ses convictions et surtout pour assainir la vie politique française et surtout celle de son petit pays. Et je crois que cela mérite d'être salué.
- QUESTION.- En conclusion, d'un mot, je vous demande qu'est-ce qui a le plus changé, à votre avis, dans les rapports entre les hommes - dont il faut parler de temps en temps - et les femmes ? Qu'est-ce qui a le plus changé, d'un mot, à votre avis ?
- LE PRESIDENT.- Je crois que nous sommes encore loin du compte - je le répète - mais je crois que, maintenant, les hommes acceptent ce débat et qu'ils n'ont plus d'arguments pour s'opposer à l'égalité entre eux et les femmes. C'est déjà un immense progrès. Dans une discussion, bien peu oseront vous dire : "mais non, il n'y a qu'à maintenir la vieille société d'autrefois |". Ce n'est pas entré dans les moeurs ; c'est quand même entré dans les esprits. Je crois que c'est irréversible et, qu'au cours des années prochaines, on assistera à de grands progrès.

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