Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la libéralisation de l'économie en Ouzbékistan, la démocratisation, et la coopération économique franco-ouzbeke, Tachkent, le 25 avril 1994. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la libéralisation de l'économie en Ouzbékistan, la démocratisation, et la coopération économique franco-ouzbeke, Tachkent, le 25 avril 1994.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage officiel en Ouzbékistan et au Turkménistan du 25 au 29 avril 1994, dîner d'Etat offert par M. Karimov à Tachkent le 25 avril 1994

ti : Mesdames et messieurs,
- Voici exactement six mois, vous étiez, monsieur le Président et vous madame, les hôtes de la France.
- Vous recevant à Paris, je saluais en vous le premier responsable d'un jeune Etat, l'héritier d'une antique et riche civilisation. En ce soir de printemps, dont les peuples de votre pays viennent de célébrer la venue avec les festivités de Nawruz, c'est moi, cette fois-ci, qui en compagnie de ma femme et d'une nombreuse et importante délégation qui comprend deux membres du gouvernement, c'est moi qui ai le privilège de redécouvrir l'Ouzbékistan qui par Samarcande et Boukhara est comme une sorte de pont avec la route de la soie, entre l'Orient et l'Occident.
- Une sorte de magie, celle à la fois de votre désert mais aussi des régions fortement cultivées, de vos villes, de votre industrie se dégage et je la ressens comme je l'avais ressentie il y a déjà de nombreuses années, près de vingt ans, lorsque j'étais venu constater dans cette ville même ce qui s'y passait, de quelle manière allaient les choses, et je suis heureux de constater aujourd'hui que, sous votre haute autorité l'Ouzbékistan, naguère aux marges d'un empire reprend, en tant qu'Etat souverain sa place et sa vraie place dans le concert des nations.
- Votre pays est en mesure désormais de retrouver son antique fonction de carrefour, puisque sur cette terre en effet, je l'ai dit, s'est bâtie il y a bien longtemps, une façon d'être, une culture, une explication du monde, tant il y a naquit de poètes, de philosophes, de médecins, de mathématiciens, d'astronomes, et je parlais d'Ouloug-Beg, cet homme d'Etat, ce remarquable savant, dont vous fêtez cette année le 600ème anniversaire. Ici donc se croisèrent et se fécondèrent, à plusieurs reprises les héritages de la Grèce, de la Chine, de la Perse, de l'Inde et du monde des steppes.
- Cette diversité culturelle et linguistique, vous l'avez jusqu'à présent préservée. Et je ne peux qu'approuver cette sagesse, si l'on considère a contrario les ravages que provoquent chez certains de vos voisins immédiats, et pourquoi ne pas citer le Tadjikistan et l'Afghanistan, les combats qui s'y déroulent. Je ne doute pas au demeurant de vos capacités. Monsieur le Président, à user de votre influence auprès des différentes parties en cause, pour que l'on entre dans la zone des négociations.
- Nous en parlions à l'instant, vous me disiez combien c'était difficile, je pense que cela devient l'un des sujets principaux qui concernent la paix du monde.
- Comment la France ne se réjouirait-elle pas de voir l'Ouzbékistan reconquérir son identité tout en restant ouvert au monde. Nous savons bien que l'indépendance politique, culturelle, économique, etc. n'est pas facile à conquérir puis à maintenir sans que se développent parallèlement des réflexes autarciques. J'observe, cependant, que s'accélèrent depuis le début de cette année, les réformes et lorsque je pense que votre souveraineté, votre indépendance ont été proclamées, il y a un peu plus de deux ans, je mesure l'aridité du chemin et l'ampleur de l'effort.
Ces réformes dont je viens de parler doivent donner plus d'autonomie de décision, plus de responsabilité aux acteurs économiques dans l'industrie comme dans l'agriculture. Elle permettront à votre pays de mieux exploiter ses importants atouts. Vous avez dit vous-même qu'il fallait sortir enfin d'une économie administrée pour passer progressivement et je l'espère résolument à une économie moderne. Vous en êtes conscient, vous y revenez souvent dans vos discours, nous en avons déjà parlé. Cela suppose une forte évolution pour ne pas dire une révolution dans les mentalités. Faire en sorte que le plus possible de vos compatriotes se sentent responsables dans leurs affaires, dans la gestion municipale, qu'ils se sentent mieux associés à la vie politique en particulier par le moyen d'élections démocratiques qui devraient avoir lieu dans moins d'un an.
- Une société de responsabilité, garantissant les droits de l'homme, notamment la libre expression, laquelle comprend non seulement le droit, mais aussi le devoir de critique, est à mon avis la condition d'un progrès économique, social et culturel durable. C'est un modèle que nous connaissons, particulièrement dans l'Occident que nous pratiquons, non sans accident de parcours. Nous avons pu en mesurer les difficultés, elles ne vous seront pas épargnées, mais c'est cela qui permet la création des richesses, l'épanouissement des individus et des familles.
- Vous m'avez vous-même exposé à quel point il fallait tenir compte de la mentalité d'une société formée pendant plus de soixante-dix ans sur une base éducative et sur des pratiques évidemment très différentes, sinon contraires à celles que je viens à l'instant d'exprimer, et je ne sous-estime pas l'ampleur de votre tâche d'autant plus que s'ajoute à cette rudesse des temps la menace de l'intolérance religieuse. Il vous faut du courage et de la patience, ce qui souvent revient au meme alors qu'à vos frontières se développent tant de passions, tant de combat. Certains autres problèmes sont d'ordre technique, comme l'introduction dans les prochains mois d'une véritable monnaie nationale, seule à même de vous permettre de vous insérer réellement dans les échanges économiques internationaux. D'autres en revanche engagent plus largement votre avenir en particulier par les choix à opérer en vue de la diversification de votre économie. Eh bien, je vous le dis, dans ce domaine, autant qu'elle le pourra, bien entendu, la France est prête à vous aider si vous le souhaitez. Dans le respect de votre souveraineté, nous n'avons pas de tendance impériale, de vos priorités et des engagements internationaux auxquels vous avez souscrit.
Vous m'avez fait part de votre intérêt pour deux projets très importants, la construction d'une raffinerie à Boukhara et la modernisation du contrôle du trafic aérien. Ces deux projets parce qu'ils contribueront fortement à l'indépendance énergétique et au désenclavement de votre pays sont pour vous des priorités que nous comprenons, et vous avez exprimé le souhait que ce soient des entreprises françaises, en l'occurence Technip, pour la raffinerie et Thomson pour le contrôle aérien qui en soient les chevilles ouvrières. Je suis heureux de vous redire que la France est prête à garantir les crédits nécessaires à la participation de ces entreprises, ce qui représente environ un montant de 700 millions de francs. Ce sera le seul chiffre que je donnerai ; seulement pour qu'on comprenne bien que nous n'entendons pas lésiner sur notre manière d'être à vos côtés.
- Mais la participation de la France ne se limitera pas à ces deux grands projets : de nombreuses entreprises dont certaines sont représentées dans cette salle comme membres de la délégation qui m'accompagne, ont les yeux fixés sur des secteurs très divers de votre économie : le sucre, la laine, l'aéronautique, les aéroports, le gaz, la banque et j'en passe. J'y ajouterai deux secteurs étroitement liés, la culture du coton et la gestion de l'eau. C'est un enjeu économique immense. L'assèchement de la mer d'Aral représente un problème, pas seulement pour vous et pour les pays voisins, mais aussi pour la planète tout entière. Que peut-on faire ? C'est déjà bien tard. Mais pour la technologie, nous vous apporterons la nôtre.
- La France vous apportera son soutien pour obtenir des financements de la BERD et de la Banque mondiale, pour mobiliser les crédits de l'assistance technique européenne et multiplier les démarches dans tous les sens, et puisque nous avons bâti des relations qui doivent se faire constructives, je viens vous dire ici que la France, là encore sera proche de vous.
- Nous sommes là depuis quelques heures, j'espère que chacun des membres de la délégation française a pu rencontrer leurs homologues, s'informer, vous informer, préparer le travail de demain. Je tiens à vous remercier monsieur le Président et vous, madame, de la qualité de votre hospitalité. Nous avions essayé il y a six mois de vous témoigner l'estime que nous portons à votre peuple et maintenant, je voudrais vous dire, monsieur le Président, combien je serais heureux de recevoir dans un avenir que j'espère proche, les lettres de créance du Premier ambassadeur d'Ouzbékistan en France. L'ouverture d'une ambassade à Paris contribuera à l'évidence à dynamiser et à intensifier nos relations. Les membres du gouvernement et les entrepreneurs qui m'accompagnent s'emploieront dès ce soir, s'ils ne l'ont déjà fait, à travailler en ce sens.
- Avant de conclure et de lever mon verre à mon tour, selon la tradition, je veux célébrer la patience d'un peuple, le vôtre qui a su aménager une nature difficile, non seulement pour y survivre mais aussi pour y développer une brillante culture, les travaux de la terre mais aussi les travaux de l'esprit. Patience d'un peuple qui aime les arbres, qui les soigne, qui sait attendre et protéger leurs fruits, mais la patience, on le comprend, ne suffit pas, s'il lui manquait l'espoir.
- En levant mon verre à l'Ouzbékistan, à son peuple, à sa prospérité, comme à votre santé, monsieur le Président et à vous, madame, et pour ceux que vous aimez, oui, je lève mon verre à l'amitié entre nos peuples.
- Vive l'Ouzbékistan |
- Vive la France |.

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