Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les relations franco-turkmènes, l'ouverture internationale du Turkménistan, sa démocratisation et son développement économique, Achgabat le 27 avril 1994. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les relations franco-turkmènes, l'ouverture internationale du Turkménistan, sa démocratisation et son développement économique, Achgabat le 27 avril 1994.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage officiel en Ouzbékistan et au Turkménistan du 25 au 29 avril 1994 ; dîner offert par le Président Saparmourat Niyazov le 27 à Achgabat

ti : Monsieur le Président,
- Je vous remercierai d'abord pour votre invitation, puisqu'elle me permet - et pas seulement à moi - mais aussi à ma femme, à la délégation qui m'accompagne, parmi laquelle deux membres du gouvernement, d'approcher - je ne dirai pas de connaître - de la connaissance d'un pays comme le vôtre qui marque aussi et qui a marqué l'histoire du monde. J'y reviendrai dans un instant. Je vous remercie de votre accueil, puisque maintenant nous sommes ici et que depuis quelques heures nous avons pu remarquer de quelle manière, vous-même, vos collaborateurs, votre entourage ont su nous recevoir avec une amitié certaine.
- Je me souviens de nos conversations récentes, elles avaient eu lieu lors de votre visite en France, en mai dernier et je vous avais fait part de l'intérêt tant historique que politique, commercial, culturel que mon pays portait à l'Asie centrale et notamment au Turkménistan et je dois dire que j'avais apprécié votre ambition pour votre pays, votre volonté de l'ouvrir sur le monde extérieur et l'intérêt - il est bien normal que j'en parle - que vous portiez à la contribution de la France.
- Nous avons eu l'occasion depuis cet aprés-midi d'échanger déjà plusieurs conversations et j'ai noté à quel point vous insistiez sur la nécessité pour un Etat comme le vôtre d'assurer à ses frontières et autour de ses frontières un environnement de paix et de compréhension, puisque votre pays, et c'est assez rare dans la région, n'y compte pas d'ennemis et que même certains pays, dont la réputation est assez turbulente, vous l'admettrez, semblent reconnaître dans le Turkménistan un pays qui ne cherche querelle à personne, qui entend développer ses intérêts et qui doit compter dans l'équilibre régional. Et pourtant ce ne sont pas les difficultés qui vous ont manqué après la dislocation de l'Union soviétique et la proclamation de votre indépendance.
Nous sommes loin les uns des autres, mais nous avons quand même quelques connaissances de l'histoire et de votre histoire et lorsque que vous vous réclamez de la paix avec tous vos voisins, je n'ai pas de peine à vous croire, car se frotter aux Parthes de n'était pas une affaire si facile. Alexandre le Grand y a bien trouvé son cheval, mais aussi quelques déceptions et Crassus y a laissé ses légions. Je crois même savoir qu'un bon nombre de ses soldats sont devenus par la suite de bons citoyens turkmènes. C'est dire les qualités d'accueil de votre pays.
- Monsieur le Président, mesdames et messieurs, je ne veux pas me lancer dans une description de cette période historique lointaine que j'évoquais. Mais c'est ici qu'a été ébranlé pour la première fois l'Empire romain auquel nous-mêmes sommes rattachés par des souvenirs, des traditions ou une culture extrêmement importante. On a retrouvé vos ancêtres assez souvent dans notre littérature, le répertoire classique du XVIIème siècle et particulièrement Pierre Corneille s'inspirant de Plutarque a constamment trouvé les Parthes sur les chemins de son imagination avec Rodogune, princesse des Parthes, comme avec Suréna. Vous savez qu'il s'agit d'un grand général parthe qui cinquante-trois ans avant Jésus-Christ défit précisément les armées romaines en Mésopotamie et par un curieux retour des choses, ce pays tant discuté est devenu un grand pays d'accueil. Bien entendu il ne suffit pas d'avoir une histoire glorieuse si l'on veut conserver, faire évoluer, épanouir ces traditions.
Le Turkménistan connait certaines chances, il peut aussi connaître certains risques. Parmi ces chances une terre qui recèle d'immenses richesses potentielles et qui, continuant d'être exploitées avec sagesse et imagination, doivent pouvoir fournir aux grands pays industriels comme aux autres d'indispensables matières premières dans le monde moderne.
- Mais il n'y a pas que les affaires, il n'y a pas que l'histoire des hommes. Parlons simplement de l'histoire de vos chevaux, est-il race plus illustre, de beauté plus remarquable ? Voilà les héritiers du célèbre Bucéphale, celui que choisit Alexandre et vous avez rétabli, je le sais, depuis quelques années un élevage que vous suivez avec le plus grand soin et dont vous avez fait votre emblème. C'est un symbole, le symbole de la nation Turkmène car cela rassemble en quelques mots, une histoire si longue, à celle de vos cavaliers et de leurs chevaux, qui à partir de leur capacité de parcourir l'espace ont su à un moment donné s'arrêter, faire féconder leur sol et bâtir une nation pour un peuple.
- Je connais aussi la maîtrise de vos artisans, et j'ai pu voir à l'instant, alors que vous nous offriez des cadeaux d'usage, de quelle façon leur maîtrise était demeurée remarquable : tapis, bijoux, et je regrette beaucoup de ne pas avoir assez de temps pour venir davantage sur vos marchés, pour y retrouver la vie, l'animation, le goût du débat, la discussion, en même temps que sous les yeux s'étalent des objets de grande beauté ou bien des productions de grande utilité.
- Mais vous le savez, la France est une terre de culture, nous pouvons nous enrichir mutuellement sur ce plan, et j'annoncerai à tous nos invités que je viens de recevoir de votre part une très belle édition de Balzac qui se trouvait ici, préservée avec soin depuis longtemps puisqu'elle porte la date de 1849.
Dans votre sous-sol, il existe d'immenses réserves d'hydrocarbures. Qu'elles soient exploitées comme il convient, et vos populations attireront une étonnante prospérité. Il faut donc qu'on vous aide maintenant car vous n'avez pas des atouts techniques et économiques suffisants. Vous les aurez mais votre indépendance est si récente, et jusqu'alors - vos produits depuis en tout cas quelques décennies - étaient généralement expédiés très loin de chez vous, sans que vous en tiriez grand profit. Et vous voici confrontés maintenant au passage toujours difficile d'une économie à l'autre. Ce qui ne veut pas dire qu'il s'agisse pour vous d'abandonner vos traditions, on ne va pas faire table rase du passé, par un curieux retour des choses. Si peu de temps pour transformer une économie, pour assouplir, avant qu'il ne s'éloigne et qu'il ne disparaisse, un Etat économique très centralisé et trop peu d'espaces laissés à l'initiative. Mais je sais que vous êtes prêts à accepter une évolution qui permettra au peuple turkmène de connaître une économie ouverte avec des règles du jeu clairement définies notamment en matière de monnaie, de fiscalité et d'investissement.
Tandis que sur le plan politique de la vie de votre peuple, puisque nous sommes appelés à nous associer davantage, vous connaissez nos propres traditions, vous savez que l'Europe et particulièrement l'Europe à laquelle nous appartenons géographiquement, s'est dotée déjà longtemps d'institutions démocratiques qui sont souvent contraignantes, exigeantes et notre histoire nous dit que cela n'a pas été facile. Nous sommes passés par tous les états depuis le début du 19ème siècle. Nous avons connu des révolutions, des dictatures, quelques tranquilles monarchies qui ne s'occupaient guère de l'avenir ou bien au contraire la prise en compte de la nation par quelques-uns seulement et puis finalement notre République démocratique s'est installée, l'a emporté. Je vous demande simplement de prendre moins de temps que nous. Ce sera un gain pour tout le monde.
- Bref de hâter le pas, car sur le plan de nos institutions nous en avons perdu. Je crois que nous avons adopté dix-neuf constitutions en moins de deux siècles. C'est-à-dire qu'aucune n'était parfaite. Cela nous a rendu d'ailleurs un peu sceptiques sur les constitutions. Je me demande si la constitution la plus libérale n'était pas celle de l'Union soviétique et j'ai toujours entendu dire que la constitution la plus parfaite en France était celle de 1793, qu'elle était si parfaite qu'elle n'a jamais été appliquée. Alors, il faut savoir trouver le juste milieu entre ce que l'on écrit et ce que l'on fait et là je vous parle d'expérience. Je ne fais pas la leçon. Je ne dis pas que les Turkmènes sont en retard, je sais comment ils ont vécu au cours de ces quatre-vingt dernières années, et les années qui précédaient n'étaient pas non plus tellement libérales, si elles l'ont jamais été ; de telle sorte que l'effort qu'on vous demande dans les institutions internationales est un effort considérable qui ne peut pas être artificiel, qui doit tenir compte de la capacité de votre peuple à assumer ces modifications.
- Nous souhaitons qu'elles aient lieu, nous suivrons votre expérience avec intérêt, nous ne jetterons pas la pierre si tout, en Turkménistan, ne se passe pas comme à Paris. Ce serait nier votre indépendance, votre souveraineté, votre identité et vos traditions. Ayez l'obligeance de vous intéresser aux nôtres en Occident et d'en retirer le meilleur, mais je crois que ce voyage permettra une meilleure compréhension pour peu qu'elle soit nécessaire entre nous, c'est déjà fait et j'entends bien dans les institutions internationales faire valoir le rôle que pourrait jouer le Turkménistan s'il était davantage admis à vivre et à se développer dans le cadre général, alors qu'il se trouve parfois isolé.
Et voyez comme vous intéressez aussi nos entreprises, grandes ou moyennes. Dans la délégation qui m'accompagne se trouvent de nombreux chefs d'entreprises et de grandes entreprises, vous en connaissez certains avec lesquels vous avez lié amitié, vous savez qu'avec les richesses en pétrole ou en gaz, vous pouvez discuter dans une situation de force avec des industriels français, de grandes entreprises qui ont acquis une réputation internationale et qui disposent de grands moyens technologiques. Alors nos spécialistes suivent avec une grande attention la mise en place du projet de gazoduc qui permettra à votre pays de se désenclaver et d'exporter directement son gaz vers l'Europe occidentale, en passant naturellement par d'autres pays. Et on m'a quelquefois soufflé à l'oreille que certains de ces pays ne faisaient pas plaisir à quelques Occidentaux. Moi, je vous dis tout de suite que ça ne me gêne pas. Ce qui m'intéresse c'est le gaz, et sans développer en quoi que ce soit une politique qui serait purement de réelle politique ou de cynisme car ce n'est pas mon cas. Je pense que plus seront nombreux les peuples qui pourront bénéficier de votre richesse, mieux ce sera pour assurer la paix entre eux. Demain nous signerons plusieurs accords bilatéraux. On pourra faire mieux. Il faut y travailler. Mais c'est déjà bien, il faut consolider nos liens de coopération et faire toujours davantage.
- Votre gouvernement a présenté au nôtre une liste de projets prioritaires pour vous, je citerai l'aviation civile, les ambulances, la douane, l'agro-alimentaire qui représentent un montant d'environ 220 millions de francs. La France ne le refuse pas, simplement elle a quelquefois éprouvé l'imprudence qu'il y avait à s'engager sur des projets prématurément ; simplement, il faut que vous sachiez qu'elle est disposée à faire un effort de cet ordre, non seulement pour les projets inscrits mais aussi par la suite pour ceux que vous avez mis à l'étude et il serait dommage de s'enfermer dans un projet préétabli, qui risque de ne pas être respecté, mais la disponibilité de la France reste là |
- Et ces crédits, si vous en avez besoin, seront utilisés au mieux de vos intérêts.
Sur le plan diplomatique, nous sommes très heureux du rôle que vous jouez pour tenter de favoriser le règlement pacifique des conflits et tenter d'apaiser des crises qui risquent de devenir dangereuses. Je me demande même si vous n'êtes pas le seul pays de cette région à ne pas être impliqué dans les guerres de votre voisinage qui ne sont pas des combats de second ordre, qui sont de véritables guerres.
- Nous souhaitons, nous aussi, ce retour à la paix civile, nous souhaitons que l'Afghanistan retrouve sa concorde intérieure, alors que nous savons bien qu'il faudra encore du temps pour apaiser des rivalités ethniques et peut-être plus encore les concurrences de clans, chacun voulant assurer à lui seul le pouvoir. Puisse ce peuple afghan, qui nous est cher à bien des titres, comprendre qu'il ne doit pas perdre de temps davantage s'il ne veut pas se trouver écarté des progrès que nous sommes pour l'instant en mesure de réussir. Alors, il faut tenter d'y contribuer, y intéresser, y impliquer de plus en plus les Nations unies pour alléger les souffrances d'un peuple depuis trop longtemps frappé par les malheurs de la guerre.
- C'est un conflit d'un autre ordre qui occupe le Tadjikistan, mais là aussi vous exercez une influence bienfaisante et j'espère que vous serez en mesure de faire entendre votre voix qui évoque pour moi celle d'un hommes internationalement respecté et dont le peuple lui-même bénéficie de la considération générale.
- C'est à la fois un vieux pays et c'est un très jeune pays. Vieux pays, on l'a dit, l'Histoire, vous y apparaissez à tout moment, vous êtes sur les routes que parcouraient les marchands entre l'Extrême-Occident et l'Extrême-Orient. C'est même en cherchant à raccourcir le chemin que l'on a fini par découvrir l'Amérique. J'observe d'ailleurs que ce n'est pas fini, je connais des gens qui tous les matins en se levant découvrent l'Amérique. Il faut savoir qu'une vieille sagesse s'est tissée sur vos chemins et sur vos routes et que nous ferions bien parfois de l'entendre davantage.
Votre indépendance, vous entendez la défendre, si elle est menacée. Elle ne l'est pas sans doute, mais les prises de contrôle aujourd'hui se font plus insidieuses et n'ont pas nécessairement recours aux armes. Et chacun d'entre nous doit se défendre contre cet envahissement dont on ne se rend parfois pas compte et quand on s'en aperçoit, cela est trop tard.
- Vous avez donc soif d'obtenir dans la Communauté internationale le rang qui vous revient. Moi, ce que je peux vous affirmer, c'est que la France est favorable à tout partenariat mais n'a pas de vocation impériale et entend traiter avec chacun dans l'égalité de dignité et de compétence. C'est ce que je souhaite pour l'Europe qui en discute encore sans y parvenir assez, mais c'est ce que je souhaite aussi pour vous, qui êtes appelés en raison de votre proximité par rapport à la mer Caspienne, aux mers chaudes, à l'Iran, à la Turquie. Sans compter de l'autre côté de la mer Caspienne, ces pays d'Europe où l'on se déchire encore, mais qui - et de plus en plus - seront proches de nous, de l'Occident. Je souhaite vraiment que nous soyons en mesure de vous aider pour que votre place qui ne peut être que la vôtre dans son identité, vous soyez en mesure de l'assurer. La France vous aidera | Et si je n'étais venu que pour vous dire cela, je m'en serais tenu là, simplement il est difficile de faire un discours avec quelque chose de rituel en quelques mots, sans quoi on donne l'impression de tenir pour peu de chose ses auditeurs. Or, j'ai beaucoup de considération pour les Turkmènes et ceux qui sont ici, mais il m'aurait suffit de vous dire cela. Je résume : la France sera là, si vous le voulez pour vous aider à égalité dans la société des Nations.
- Je forme des voeux pour votre peuple, pour vous-mêmes, mesdames et messieurs, et vous, monsieur le Président, pour ceux que vous aimez, pour votre prospérité et votre progrès et pour l'amitié de nos peuples.
- Vive le Turkménistan |
- Vive la France |

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