Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'hommage de la France aux victimes du massacre d'Oradour, la reconstruction d'une ville à côté des ruines de l'ancien village et sur la création d'un mémorial, Oradour-sur-Glane le 10 juin 1994. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'hommage de la France aux victimes du massacre d'Oradour, la reconstruction d'une ville à côté des ruines de l'ancien village et sur la création d'un mémorial, Oradour-sur-Glane le 10 juin 1994.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Déplacement en Haute Vienne lors de la commémoration du 50e anniversaire du massacre d'Oradour-sur-Glane le 10 juin 1994

ti : Madame, monsieur, monsieur le maire d'Oradour, monsieur le Président du Conseil général de Haute-Vienne, monsieur le Président de l'Association,
- Des familles des martyrs sont venues me voir pour me demander s'il serait possible de venir, ou plutôt de revenir à Oradour à l'occasion des commémorations de ce cinquantenaire. Bien entendu, il m'apparut que cela s'imposait parce que le nom d'Oradour porte une charge d'émotion particulière, évoque des souvenirs dramatiques parmi les faits qui ont le plus marqué notre mémoire à l'issue, et pendant, la dernière guerre mondiale.
- J'y suis revenu plusieurs fois depuis lors et je n'ai jamais pu me défaire - comment le pourrait-t-on ? - de cette angoisse, de cette puissante émotion lorsqu'on pénètre dans cette cité ou plutôt dans cette enceinte où sont conservées les ruines de ce qui fût, jusqu'à l'après-midi du 10 juin 1944, et nous sommes le 10 juin 1994, un paisible village du Limousin depuis lors figé dans le temps.
- Ce que je ressens, ce que ressentent avec moi les personnalités qui sont venues de l'extérieur pour vivre avec vous ces moments, est, bien sûr, loin de ce qu'éprouvent, en cet instant, les familles des victimes et même les quelques survivants du drame. Rien n'est comparable et rien ne viendra jamais se substituer à ce qu'ils ont eux-mêmes vécu ou connu. Simplement on peut leur apporter, c'est ce que nous faisons, le témoignage de l'amitié, de la fraternité, et plus que cela le témoignage de la Nation, des Français qui viennent nous rejoindre, dans le silence, recommandé lorsqu'on pénètre dans ce village. Et devant ce mémorial où beaucoup d'hommes, de femmes, d'enfants, sont, depuis lors, venus se recueillir, où s'établit cette sorte de silence d'un demi-siècle, comment ne serait-on pas frappé par la solennité de l'instant ? Non seulement la noblesse et la simplicité de ce qui a été, depuis lors, construit pour perpétuer le souvenir, mais encore la vision du village détruit, la perception que nous avons du village qui recommence à vivre, ici, cette nature si belle et qui, chaque année, elle, reprend vie.
- Je crois pouvoir dire, peut-être me trompé-je, que c'est sans doute la première fois que ce silence est rompu, en tout cas c'est la première fois que le Président de la République s'exprime ici, à Oradour, au nom de la France pour témoigner, pour assister, pour vous dire notre affection, notre pensée et à quel point nous comptons sur vous : je vois tous ces enfants qui sont là devant moi - c'est aussi un jour de l'enfance, vous l'avez voulu, monsieur le maire, vous l'avez voulu monsieur le Président -, qui signifient l'espoir, la vie, le renouveau. Oui j'ai pensé qu'il convenait que les plus hauts responsables de la France, ce qui explique la présence de M. le Premier ministre et de moi-même, fussent parmi vous.
- J'ai conscience de la gravité de cet instant, ce qu'il représente, ce qu'il signifie et l'honneur qui m'est fait en ce jour anniversaire. J'ai donc voulu vous dire que la France se souvient et que le crime d'Oradour n'a pas cessé, et ne cessera pas, d'être présent dans nos mémoires.
- Je suis moi-même originaire du département voisin, mon père est né à Limoges et nous connaissions quelques unes des familles d'Oradour qui ont été presque complètement détruites.
Un crime comme celui-ci, cela doit être dit. Mais malheureusement il n'a pas été isolé. Des forfaits de cette nature ont été perpétrés dans l'Europe tout entière. Je me souviens d'être allé à Lidice, en République tchèque, anéantie le 10 juin 1942, deux ans jour pour jour avant Oradour. Ce drame porte la même signature. En France même, le dimanche des Rameaux de 1944, une troupe exaspérée par l'approche de la défaite avait donné le signal en massacrant la population de Villeneuve-d'Ascq dans le Nord, et pour en revenir à la division SS "Das Reich" qui s'est mise en marche le 6 juin 1944, son parcours, dès les premières heures, n'est qu'une suite ininterrompue de tueries : Tulle, Ussel, la liste est longue, le deuil immense. Le sang et l'incendie. Et aujourd'hui que dire ? C'est le recueillement qui s'impose. Et, pour vous, mes enfants, c'est la méditation qui devra justifier votre espérance de la vie. Le crime d'Oradour, je le crois, surpasse tous les autres, par le nombre des victimes par rapport à la population, par la sauvagerie et l'acharnement de leurs bourreaux : femmes, enfants, hommes, tout détruire | Alors qu'apparemment ils n'avaient ni excuse, ni prétexte : vengeances, représailles, pas d'intimidation d'une population, intimidation d'un peuple | Comme si un peuple était à la merci de quoi que ce soit, dès lors qu'il croit en lui.
- Mais enfin, il convient de ne pas oublier. Nous n'oublions ni l'horreur du massacre, ni la détresse des familles. Elles sont blessées, sans recours. Et nous pensons à elles, nous pensons à vous, mesdames et messieurs, qui avez souffert dans votre coeur si vous n'avez pas souffert dans votre chair puisque, parmi nous, sont là encore des survivants qui sont au premier rang de ceux qui tiennent la flamme du souvenir.
- Telles sont les pensées qui viennent à mon esprit à l'évocation du seul nom d'Oradour et, à plus forte raison, puisque nous y sommes et que nous voyons : pensées qui vont à nos frères, à nos soeurs, à nos enfants ; à vos frères, à vos soeurs, à vos enfants, à vos parents, tués ici, dans vos maisons, assassinés dans cette église, partout où la chasse à l'homme pouvait être organisée sans pitié, sans recours que celle d'une volonté que l'on ne peut discerner et qui a choisi quelques témoins pour qu'ils parlent ensuite.
- Je pense aussi à ce qu'ont pu ressentir ceux qui sont revenus, après coup, ayant eux-mêmes, par le hasard des temps, échappé, et qui ne savaient pas, et qui ont découvert l'immensité de leur chagrin.
- Je ne dirai pas ici, en cet instant, - et cependant je ne dois pas le taire, - les ravages qu'ont causés quelques années plus tard le procès de Bordeaux et la loi qui a suivi. Et je veux dire, ayant vécu moi-même ces moments, à quel point je comprends le désarroi des familles que n'animait pas la soif de la vengeance mais le sentiment d'un devoir envers les morts et qui, pendant des années, ont pu se croire abandonnées.
Les années ont passé, les souvenirs restent. Et je crois, c'est ce que j'ai moi-même remarqué lorsque je suis revenu, non pas à titre officiel mais au cours de voyages privés, avoir perçu la volonté et la force d'Oradour à revivre, à côté sans doute, par respect pour les autres, non pas pour garder une distance avec leur village, avec leur histoire mais pour que la loi du silence, - la seule qui soit belle - soit respectée elle-même, mais pour que le lien qu'ont imaginé les architectes et les concepteurs de cet ensemble, que je remercie, reste évident, reste vivant.
- La vie n'est pas coupée de la mort. C'est la même aventure. Encore, aurait-on pu espérer que la fin n'aurait pas connu une telle épouvante. J'en appelle donc, moi aussi, à la renaissance d'Oradour.
- Tandis que les ruines de l'ancien village étaient maintenues en l'état où elles avaient été laissées le soir du massacre, nous venons à l'instant de les traverser, Oradour s'est reconstruite à quelques pas. Entreprise terriblement difficile, elle a été menée à bien.
- Et vous-mêmes, messieurs que je saluais tout à l'heure, vous qui nous avez conviés et qui représentez le peuple de ce village, de cette région, qui représentez les victimes, qui avez noté scrupuleusement chaque événement, pour l'inscrire dans la mémoire future bien au-delà de vous, bien au-delà de nous, vous avez marqué une confiance dans l'avenir qui apporte la preuve, que l'espoir finit toujours par vaincre.
- Mais j'imagine en même temps l'incroyable persévérance qu'il a fallu pour parvenir au résultat que nous observons et je tiens à dire, que cette persévérance est à mes yeux exemplaire.
- Comme est exemplaire la vocation que s'est donnée Oradour : non pas celle des donneurs de leçons, comme il s'en trouve tant aujourd'hui, mais comme ceux qui transmettent un message, ceux qui portent un espoir, ceux qui ont quelque chose à dire aux autres, quelque chose à leur apprendre qui fut terrible, qu'ils ont vécu mais qui doit être compris tout de même, comme l'obligation pour chacun d'entre nous de rechercher pour l'avenir, les moyens d'interdire de tels actes et les moyens d'élever le regard pour rechercher à travers le monde les traces, si rares au milieu des désastres, de ce qui autorise la solidarité et l'amour entre les hommes.
De cet enfer que fut Oradour et dont vous êtes remontés, la nouvelle Oradour a pour ainsi dire signifié, sous nos yeux, que tout pouvait être recommencé, non pas pour une vie humaine, mais dans la vie d'un peule.
- Et vous avez confié ce message aux enfants, aux enfants d'aujourd'hui, en souvenir des enfants détruits, dans la douleur, l'angoisse, et l'incapacité de comprendre pourquoi les hommes étaient aussi cruels.
- J'ai sous les yeux la lettre qu'ont écrite les élèves des écoles et des collèges d'Oradour, auxquels se sont joints, je tiens à le souligner, ceux de beaucoup d'autres communes de France qui connaissent aussi les méfaits ou les drames de l'exclusion au quotidien. Cette lettre porte un beau titre : "Je t'écris pour la vie".
- La pensée en est simple et juste : s'entendre pour lutter contre toutes les formes d'intolérance, celles dont on s'accommode si facilement, à ce point qu'on finit par ne plus les voir et qui pourtant sont la vraie source, d'où jaillit un jour l'abominable crime.
- Rien ne vient de rien.
- L'entretien des haines, mais aussi l'injustice, sont générateurs de ce qui se passe ensuite lorsque plus aucun ordre, ni aucune loi, (c'est la guerre), président aux relations des hommes.
- Cette oeuvre à laquelle Oradour s'est désormais consacrée et que symbolisera le Centre de la Mémoire, d'où l'on apercevra côte à côte le village détruit et le village reconstruit, c'est la leçon que vous nous donnez mesdames et messieurs.
- La République française partage vos souvenirs, par ma bouche elle vous dit qu'elle est fière de l'exemple que vous donnez, qu'elle vous remercie du message dont vous êtes les dépositaires.
- Il y a comme cela quelques moments dans la vie, ils ne sont pas si nombreux, où l'on sent soudain par la présence des lieux, par l'intensité des souvenirs, par la force d'une rencontre, comme une solidarité profonde entre tous et plus forte que les divisions de la vie quotidienne.
- Nous sommes ici les mêmes, nous sommes les Français et nous sommes parmi d'autres Français qui ont été plus cruellement que d'autres blessés, blessés à vie, blessés à mort.
- Ressentons en cet instant plus fortement que jamais, ce qui nous unit. Et lorsque nous essayons à travers le monde et d'abord en Europe, de construire une nouvelle amitié, entre des peuples qui se sont déchirés, ce n'est pas simplement pour faire la part du rêve, c'est aussi et surtout, parce que nous ne voulons pas que cela recommence et qu'il appartient aux générations prochaines de bâtir un monde où les Oradour ne seront plus possibles.
- Je vous remercie, mesdames et messieurs, et je vous demande quelques instants de silence.

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