Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les relations franco chinoises, le développement des relations culturelles et des échanges commerciaux et sur la nécessité de limiter la prolifération nucléaire, Paris le 9 septembre 1994. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les relations franco chinoises, le développement des relations culturelles et des échanges commerciaux et sur la nécessité de limiter la prolifération nucléaire, Paris le 9 septembre 1994.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Visite officielle en France de M. Jiang Zemin, Président de la République populaire de Chine, de 9 au 12 septembre 1994

ti : Mesdames et messieurs,
- La France et la Chine aiment à se considérer comme les deux plus vieux états de l'immense Eurasie dont elles occupent chacune une extrémité. Elles n'ont pas tort, même si cela relève d'une certaine immodestie. Et même si la France était encore un jeune royaume quand la Chine était déjà un empire séculaire. Mais c'est d'autant plus vrai que des recherches récentes ont permis de mettre à jour des vestiges de la Gaulle antique, chez nous, contemporains des plus anciennes dynasties chinoises.
- Mais malgré la curiosité dont témoigne une lettre de Louis XIV, au XVIème siècle, à l'empereur de Chine que l'on a pu découvrir tout récemment à l'occasion d'une très belle exposition du Musée Guimet, nos deux mondes se sont très longtemps ignorés. La période durant laquelle nous avons entretenu des contacts n'occupe que les trois ou quatre derniers siècles de l'histoire, que j'ai dite pour vous-mêmes, plurimillénaire. Mais ces relations furent denses. Je rappellerai ici le crédit dont ont joui à la cour de Pékin ces savants pères jésuites, dont beaucoup furent français et à qui nous devons la création de nos "grandes écoles" - nos célèbres grandes écoles dont nous sommes si fiers - inspirées par la tradition mandarinale, et le prestige que leurs récits ont procuré à la Chine dans l'Europe, celle des Lumières, un prestige, une force, un éclat peu comparable. Et notre histoire moderne elle-même en ressent l'influence.
Notre siècle a vu naître, en 1949, une Chine nouvelle. La France en a pris conscience avant d'autres. Elle fut, en 1964, le premier grand Etat occidental à la reconnaître. Et je me souviens personnellement que quelques années auparavant, en voyageur libre, je me trouvais dans votre pays plus d'un mois durant et parcourant, tant qu'il m'était possible, l'ensemble des principales régions de la Chine.
- Il n'est pas dans mon propos de ce soir de décrire ou de résumer les différentes étapes de l'évolution de nos relations. Permettez-moi simplement de souhaiter que 1994 reste comme une année faste dans la relance et l'approfondissement de nos rapports bilatéraux.
- D'ores et déjà, cela est possible et cela s'accomplit. Nous avons célébré le 27 janvier le trentième anniversaire de l'établissement de ces relations diplomatiques. Le Premier ministre français s'est rendu en Chine en avril dernier et M. Qian Qichen était à Paris en janvier. Enfin ce soir, c'est vous-même, monsieur le Président Jiang Zemin et vous madame, que j'ai l'honneur d'accueillir en visite d'Etat en France, onze ans après ma propre visite officielle, la dernière en date, que j'exécutais à Pékin.
- Nos relations politiques vont donc prendre, je l'espère, un nouvel élan. Une page encore nouvelle va pouvoir s'écrire dans l'Histoire de nos pays et au fond, monsieur le Président, pourrait-il en être autrement ? Pour qui sait dépasser les aléas de la conjoncture c'était inscrit dans la nature des choses.
En effet, la Chine et la France, alliées pendant la deuxième guerre mondiale, sont l'une et l'autre membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations unies dont nous célébrerons encore un anniversaire, l'an prochain, le cinquantième anniversaire. Nous partageons donc, avec les autres Etats membres, la lourde responsabilité de maintenir la paix et de renforcer la sécurité internationale.
- Cette responsabilité, dans votre cas comme dans le nôtre, ne repose pas seulement sur un titre historique ou juridique. La Chine et la France, différentes pas la superficie et la population, chacun le sait, sont toutes deux des puissances nucléaires très attachées, à tout point de vue, à leur indépendance nationale. Mais cela leur confère, dans un monde où les données politiques et stratégiques ont beaucoup changé, mais où la dissuasion nucléaire garde toute sa valeur, une autre série de responsabilités dont la principale consiste à mes yeux à limiter la prolifération, à favoriser le contrôle des armements et le désarmement.
- Nous sommes notamment, je dis notamment car je pourrais citer d'autres situations alarmantes, préoccupés par la poursuite du programme nucléaire nord-Coréen. Nous en avons parlé cet après-midi et nous étions bien d'accord pour estimer qu'il convenait de contribuer, autant que possible, à la réussite des dernières négociations qui ont pris un tour plus heureux, pouvant le cas échéant aboutir à un état plus normal qui ne serve pas d'exemple, qui ne donne pas l'élan aux pays qui dans le reste du monde attendent de pouvoir se lancer dans cette course.
- Nous souhaitons que la Chine, en vertu des devoirs de grande puissance qui lui incombent, agisse pour que la Corée du Nord, sa voisine, s'engage dans la voie des engagements internationaux. Le renforcement de la sécurité internationale exige également et impérativement de lutter contre la prolifération des armes de destruction massive. Et à ce titre, nos pays, me semble-t-il, doivent unir leurs efforts pour que l'on parvienne en 1995 - bientôt - à la reconduction inconditionnelle et illimitée du traité de non-prolifération des armes nucléaires. A cet égard il faudra encore engager beaucoup d'autres débats.
Nos deux pays sont également, pour des raisons différentes, de ceux dont la vocation et le rôle dépassent le cadre de la région du monde dans laquelle ils se situent. Pour mon pays, cela résulte de l'histoire et du fait que, encore aujourd'hui, quatrième puissance exportatrice mondiale, la France se doit de préserver ses intérêts économiques et commerciaux chaque fois que cela s'impose. Cela tient aussi à sa tradition dite humaniste. Vous connaissez bien l'attachement des Français aux valeurs fondatrices de leur Révolution, celle de 1789 : liberté, égalité, fraternité évoquent la devise de la République française, même quand ces principes ne sont pas respectés.
- Depuis le XIXème siècle, ces valeurs ont parcouru le monde. L'aspiration au respect de l'identité, des spécificités culturelles, des droits fondamentaux de l'Homme est devenue universelle. Dans ce domaine comme dans les autres, la France ne se pose pas en donneur de leçon. Elle est prête à dialoguer avec chacun sur un pied d'égalité. Elle se sent concernée par ce qui se passe naturellement sur la surface du monde. Dans cet état d'esprit, qui est le nôtre, comment ne pas s'interroger avec réalisme, monsieur le Président, sur les rapports étroits qui existent entre le développement économique, la démocratie politique et les libertés tant individuelles que publiques ?
Je viens de faire allusion, monsieur le Président, à l'Europe. La France - vous le savez - s'est forgée une grande ambition, celle de la construction d'une Union européenne qui garantisse paix et prospérité à des peuples qui se sont très souvent combattus dans le passé et dans un passé encore récent.
- Membre fondateur et particulièrement actif de cette Union européenne, qui constitue la première puissance commerciale du monde - pas toujours la plus efficace -, la France accorde bien entendu une attention particulière aux remarquables progrès de l'économie chinoise, stimulée par l'ouverture économique conduite depuis 1978, à laquelle s'attache le nom de M. Deng Xiaoping : succès qui surprennent le monde. Permettez-moi, monsieur le Président, de vous dire quelle chance vous avez d'être confronté aux problèmes posés par une croissance très forte et permettez-moi également de vous souhaiter de poursuivre sur cette lancée. Je serais tout à fait ravi si vous exprimiez pour la France le même souhait |
- Force est de constater que la France, malgré quelques beaux succès, comme celui de la centrale nucléaire de Daya Bay, n'a pas participé autant qu'il aurait fallu à cette expansion de l'économie chinoise. Et ce bien que la Chine soit depuis longtemps le premier partenaire de l'aide française au développement. Quatrième puissance industrielle représentant 6 % du commerce mondial, la part de marché de la France en Chine n'est que de 1,5 % et je me réjouis d'une journée comme celle-ci, de votre voyage en France. Votre autorité s'exerce sur votre pays au plus haut niveau. Vous avez une grande connaissance des affaires du monde. Vous connaissez déjà la France. Je vous ai moi-même rencontré alors que vous étiez un ministre important chargé d'un domaine industriel. Eh bien, il faut que nos entreprises puissent, avec les acteurs du développement chinois, prendre une part plus active encore à la croissance de votre pays, dont vous attendez mais dont nous attendons également beaucoup.
- La réunion de la Xème Commission mixte économique franco-chinoise, qui s'est tenue lundi dernier à Paris, a été l'occasion d'annoncer la signature de contrats et de lettres d'intention entre la Chine et plusieurs de nos entreprises. Nous sommes donc sur la bonne voie et nous savons que nous vous devons beaucoup à cet égard. Je crois pouvoir dire, monsieur le Président, qu'il existe vraiment de nombreuses perspectives de coopération dans des secteurs aujourd'hui prioritaires pour le développement économique, les transports, l'énergie et les télécommunications. Vous aurez l'occasion dimanche, au cours de votre déplacement à Bordeaux et à Toulouse, de voir plusieurs réalisations que je crois remarquables. Enfin, vous jugerez par vous-même de la situation et des progrès de la technologie française.
- La France se réjouit de l'ouverture de votre économie. Je suis très heureux de l'entrée de la Chine dans la nouvelle Organisation mondiale du commerce. Nos exportateurs, nos investisseurs sont prêts à toutes les formes d'action et de coopération que leur offre votre expansion.
Eh bien, monsieur le Président, il conviendra de renforcer aussi nos relations culturelles. En France, l'intérêt, (j'allais dire la passion) pour la langue et la civilisation chinoises remonte loin et est toujours actuel. Est-il beaucoup de capitales où l'on trouve, comme à Paris, trois musées consacrés à l'art chinois ? Où votre création artistique contemporaine est aussi bien accueillie ? Et nous savons que vous-même connaissez et appréciez notre culture classique, que vous citez volontiers, comme vous l'avez fait cet après-midi. Je pense à Victor Hugo ou à Alexandre Dumas père que vous avez rendus accessibles, en chinois, à un large public.
- La culture française, comme la vôtre, reste bien vivante, soyons-en persuadés. Nous souhaitons donc que la création contemporaine soit plus largement répandue en Chine, et que soit encouragé - mais c'est un souhait que nous formons chaque fois que nous en avons l'occasion, ce n'est pas réservé à la Chine - l'enseignement du Français. D'où ma proposition, à laquelle j'attache beaucoup d'importance, d'ouvrir à Pékin un centre culturel français qui présenterait à tous la France d'aujourd'hui, celle des Prix Nobel de physique, de Chimie, des médailles Fields de mathématiques et de tant d'autres réussites dans les domaines de la science, de la technique, dans les domaines de l'esprit. Je crois savoir que l'on peut compter sur votre soutien, monsieur le Président, j'ai rappelé que vous étiez vous-même ingénieur de formation et précisément vous avez choisi de visiter les réalisations issues de nos technologies de pointe.
Monsieur le Président, lors de notre entretien de cet après-midi, les sujets évoqués ont été multiples, nous n'avons pas la possibilité de les traiter ce soir à fond. Les conversations que vous aurez, que votre ministre des affaires étrangères, Vice-Premier ministre, aura avec M. le ministre des affaires étrangères français, les relations qui vont s'établir aussi entre vous-même et M. le Premier ministre de la République française vont permettre d'élargir le champ de nos réflexions communes.
- Je forme les souhaits pour que cela aille plus loin, pour que nous réussissions dans nos entreprises, pour que cette coopération nous soit, aux uns et aux autres, fructueuse.
- Je lève mon verre à votre santé, madame, à votre santé, monsieur le Président, et comme nous sommes ici les représentants de nos peuples, dites au peuple chinois mes voeux de bonheur, de prospérité, de paix, de réussite. Je lui adresse, à travers vous, mesdames et messieurs, compagnons de voyage du Président de la République, un message d'amitié, de solidarité et d'espérance.
- Vive la France |
- Vive la Chine |

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